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Les rebelles d'aujourd'hui font la révolution en Vuitton | Par Christian Combaz

Publié le : 03/08/2017 16:13:56
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Le nouveau monde ne parle pas comme vous, ne s'habille pas comme vous, n'a pas les mêmes "valeurs" que vous. Il vous regarde de bien haut, le nouveau révolutionnaire !

Atlantico : Selon le Canard enchaîné, la conseillère en communication d'Emmanuel Macron, Sibeth Ndiaye​ aurait évoqué le décès de Simone Veil par un "Yes, la meuf est dead", ce qu'elle a démenti par la suite. Les députés de "La France Insoumise" se sont affichés sans cravate à l'Assemblée nationale. Dans un registre différent, l'anglicisation de la langue française ; "task force" "made for sharing" prend toujours plus de place dans les discours ou les annonces politiques. Les exemples ne manquent pas pour constater une perte des codes et des convenances au sein de la sphère politique, et ce, jusqu'aux plus hautes fonctions.

Qu'est ce que les Français ont à perdre d'une telle situation ? Que permettrait un certain maintien des codes et convenances ? 

Christian Combaz : Les premiers auxquels je pense, ceux qui ont le plus à perdre, outre les professeurs qui sont devenus ridicules s'ils ne renoncent pas à leur apostolat, ce sont ceux qui ont été élevés dans les anciens codes, les codes qu'on s'efforce de rendre obsolètes à marche forcée. Les gens élevés à l'ancienne (c'est à dire en gros comme on l'était depuis deux siècles) se retrouvent marginalisés, privés de parole, d'influence. C'est un peu comme aux Beaux Arts dans les années 80: quand vous aviez un don pour le dessin vous étiez un paria, tout simplement, on vous demandait "qu'est-ce que tu veux prouver ?". Là on mine le langage dans ses fondements, le verlan devient la règle, la marge envahit le cahier, ce n'est même plus une subversion, c'est une perversion, c'est à dire qu'on assiste à la naissance d' un embryon d' ordre inversé. Autrefois tout était basé sur des règles, des usages, ce que vous appelez des convenances, et la grammaire en était une, on leur substitue un ordre contraire, un ordre qui prend le contre-pied de tout ce qui était réputé "de bon ton", un ordre basé sur le laisser-aller mais avec ses codes aussi, il existe en effet des règles, des mots obligatoires, des tendances dominantes dans la nullité verbale. Par exemple quand Macron bondit sur la scène et qu'il dit à l'auditoire "merci à vous", quand il nous sert un méli-mélo où il "porte" un projet, quand il nous parle de ses helpers, vous devinez qu'on essaie de vous faire changer de monde de force. Ca se voit  très bien à la lecture des MacronLeaks. Ce personnel en pantalon ficelle et chaussures pointues qui travaille à Bercy après une école de commerce et qui prépare la campagne de son candidat sur ses heures de travail au service de l'Etat, ces gamins coiffés comme Gaspard Gantzer (de sinistre mémoire), ces gens qui écrivent comme des ignares quand ils font un communiqué ou un tweet,  se lâchent complètement quand ils sont entre eux. Ils multiplient les allusions hyper-précises qui n'appartiennent qu'à eux, ils nous montrent qu'ils sont issus de la cuisse de Jupiter, qu'ils jonglent avec la modernité internationale, le tout dans un langage ordurier, avec un humour de série américaine, d'ailleurs ils disent explicitement qu'ils passent des weekends à s'envoyer des "saisons" de tous les nanars à la mode sur Netflix. Ils ont lu quatre livres, ils traitent le réel comme un programme de télé, ils prennent les foules pour des customer panels, et ils invitent le reste de la population à faire comme eux sauf à devenir "carrément ringardos". Le problème c'est qu'ils représentent, à tout casser, en comptant leurs financiers, 20 pour cent du pays , un pays qu'ils  prétendent emmener de force avec eux, alors que c'est eux qui s'en détachent. Désolé le pays ne suit pas. Ils ne légifèrent plus pour les autres, ils ne ménagent plus l'intégrité d'un langage commun qui avait fait la fortune intellectuelle de la France depuis quatre siècles et qui est le corps mental de la Nation. Ils essaient de brader l'héritage, de vendre le pays à la découpe, comme ils l'ont d'ailleurs fait industriellement. Un maintien des codes et des convenances, comme vous dites, permettrait de ne pas forcer ceux qui les pratiquent à prendre le maquis. Or C'est raté. C'est fait. Pour ma part je l'ai fait comme intellectuel mais je ne suis pas le seul. Cher Emmanuel Macron, autant vous le dire, les trois quarts de ceux qui réfléchissent dans  ce pays ont flairé en vous une sorte de Néron, lequel comme on s'en souvient avait pour habitude d'obliger ceux qui en savaient plus que lui à se suicider pour ne pas lui faire de l'ombre. Le suicide auquel Macron invite les intellectuels de son temps est symbolique mais le principe est le même. Il s'agit d'effacer un monde ancien, un peuple ancien, par le vacarme, le mouvement, la submersion, le mix, le groove, le sampling. Le pays profond a déjà compris qu'il devra se battre contre cela, et il vaincra comme toujours, parce qu'il est porté par une âme, alors que Macron lui a un profil comme sur Facebook.

Si une accélération de cette perte des convenances semble bien avoir eu lieu au cours de ces toutes dernières années, quelles sont les origines et les causes d'un tel mouvement ? 

Dans ma génération ceux qui n'avaient pas d'orthographe ont décrété qu'elle représentait une oppression, ceux qui n'avaient pas d'usages se sont assis dessus, ceux n' avaient aucun don se sont arrangés pour amoindrir ceux des autres. Pour ce qui est de la culture dite générale, de la formation intime, de la citoyenneté de l' esprit, le niveau d' exigence moyen est tombé tellement bas que l' accès au perron est devenu un plan incliné comme pour les handicapés. Sous Jack Lang il ne suffisait pas de nier que l' on soit né prince ou poète, il fallait baisser la barre pour que les gens sans talent n' aient qu' à l'enjamber.

Je rappelle qu'il est le premier à avoir fait "sensation" au parlement en arborant un col Mao, Mélenchon est un imitateur. Quand j'avais trente ans au Figaro on a vu apparaître les premières vestes en jeans, les premiers pulls troués dans les cocktails-maison. Inévitablement la prose-maison s'est mise à porter des jeans aussi. La bande dite du Splendid, une poignée de déconneurs de fin de banquet qui deviendront une troupe de théâtre puis un club d' investissement, côtoie à cette époque, dans les couloirs, le futur président socialiste, mais aussi Attali et Sarkozy, leurs enfants partent en vacances ensemble, c'est symptomatique. Autour d' eux prospère l' élite explicitement non chrétienne et souvent non métropolitaine de la France, qui adore le Tiers monde et les Etats-unis, qui fait la fortune d'Ushuaia. Professeurs de médecine, avocats, rentiers, affairistes, ils sont souvent issus du monde d'avant et d'après guerre décrit par Patrick Modiano. Ils feront d' ailleurs la renommée mondiale de ce dernier comme auteur. Nombre d' agents d' opinion de la France future se seront reconnus dans ces portraits de familles éclatées qui ont un oncle venu du Liban par la Suisse ou le Monténégro. C' est une humanité certes francophone, mais sans racines, malmenée, mal à l' aise, à cheval sur deux pays ou deux continents, des producteurs de spectacles, des parents divorcés, des destins en dents de scie, des gens qui aiment le luxe par crainte de la pauvreté, qui voyagent beaucoup. Du coup leurs enfants cultivent un humour nomade un peu désespéré fait de dérision systématique envers les ploucs, les pauvres, les chasseurs, le terroir, l' aristocratie, la bourgeoisie provinciale, les curés tripoteurs, les dames d' œuvres et le catéchisme, et en général tous les gens qui sont nés quelque part pour y rester. En revanche ils plébiscitent  le parler africain ou créole, les plages, Saint-Tropez, Megève, le cinéma, Cannes, la mode, la vie facile, les luttes latino-américaines, l'immigration forcenée, en somme l' International. Macron est le produit monstrueux de ces gens-là. Son accession au pouvoir est le terme de cette perversion, désormais les  révolutionnaires veulent des postes et des médailles, ils veulent des sacs Vuitton. Les gens qui "conchient la France" comme l'ancien ministre Jean Zay sont déplacés au Panthéon en direct à la télévision. La marge a envahi le cahier, les provocateurs qui décoraient des ânes de la Légion d' honneur, ceux qui exposaient un urinoir, ceux qui écrivaient des œuvres périssables en 1920 pour montrer que nous étions mortels briguent  l' immortalité, du moins leurs petits-enfants. Cherchez l'erreur. En fait il s'agit banalement d'une revanche cupide, une revanche de parvenus sur l'ordre ancien. Neuilly sur Seine et Saint Germain des prés ont eu raison de la vieille bourgeoisie. On ne l'a pas mise par terre, on lui a volé les clés du coffre, et au passage on a détruit ses usages, sa langue, l'équilibre social qui allait avec. en somme on a pillé le château pour se moucher dans les rideaux. Ce que j'en sais allez-vous me dire ? J'ai fait le steeple-chase complet. Ancien des Jésuites, année de terminale à Sainte Croix de Neuilly à l'époque où Polnareff passait sous nos fenêtres en Rolls décapotable bleu ciel, modeste pion dans le même collège face au lycée Pasteur où le Splendid, Clavier, Lhermitte Hollande, etc vivaient déjà dans la soie, Hypokhâgne à Henri IV, Sciences Po, Figaro dans les années fric, plateaux littéraires à l'époque où on n'aimait plus le beau langage, et où l'on préférait les "putain, fais chier bordel" qu'on trouve dans les livres de Despentes (laquelle fait partie du jury Renaudot évidemment), j'ai assisté au vol des clés du coffre pendant trente ans.

Puisque ces nouvelles convenances sont construites par ceux détiennent le pouvoir, en quoi est il possible d'y voir également un moyen d'exclusion ? En quoi cette nouvelle forme de "convenances mouvantes" peuvent elles renforcer le caractère d'exclusion de codes plus établis, comme cela peut être le cas au Royaume Uni ? 

A l'époque de Coluche les gens simples regardaient avec bienveillance la famille étroite de la rigolade subversive à la Canal Plus qui jouait tous les rôles, qui essayait toutes les casquettes. Y compris celle des pauvres qu'elle ne connaissait pas et qu'elle n'avait jamais fréquentés (Le père Noël est une ordure). Elle le faisait donc à sa manière, offensante, ignorante, méchante. Le propre des amuseurs de la gauche post-soixante-huitarde est d'inviter le public des salles non à se moquer de tout le monde, mais à se moquer de certains devant tout le monde.

Ces fantaisistes qui chassent en bandes pour humilier sont responsables du remplacement d' un humour franchouillard, poussif, mais rassembleur (Gérard Oury, Pierre Richard, Darry Cowl, Paul Préboist, Péchin, Topaloff, Sim, Robert Lamoureux, Fernand Raynaud, Les Charlots, etc.), par un autre humour, plus rapide, plus aigu, qui fait mal expressément à une partie de la population et qui la fait sortir du jeu en lui déniant toute humanité au nom des idées nouvelles, progressistes, obligatoires. On va voir les spectacles déjantés. On se contente de l'image du Peuple que décrivent les gens élevés à Neuilly. Laquelle ? Celle d'une bande de ploucs minables et alcooliques. On retrouve là les références culturelles de Macron, celles qu'il laisse échapper une fois par trimestre. La machine à exclure fait corps avec le système Macron.

En 1968 la France n'avait pas changé depuis Louis Jouvet, on se prénommait encore Gaston ou Lucette. on n'avait pas d'aïeul colon en Syrie ou au Liban, on n'était pas du monde "interlope" décrit par Patrick Modiano.Après 68 ce peuple français qui avait traversé toutes les épreuves depuis la Monarchie de juillet dans une homogénéité capable d' assimiler les ouvriers polonais, les poètes et les musiciens juifs, d' enjamber les différences du genre Don Camillo/Peppone, ce peuple qui était arrivé à digérer même la division plus radicale entre Sartre et Céline, traçait désormais une frontière entre citoyens  de droite et citoyens de gauche, frontière d'autant plus infranchissable qu'elle devenait invisible.

À l' époque où les partageux ne demandaient que des points de salaire ou de retraite, à l' époque où ils avaient le bon goût de porter un foulard rouge et de chanter l'Internationale comme Mélenchon, on savait au moins où ils étaient. On savait ce qu'ils pensaient, et surtout comment les éviter. Mais la gauche de François Mitterrand n'a rien à voir avec Germinal. C'est une société secrète, un club de psychanalystes sournois. Elle vous regarde et elle dit : "vous là-bas, je sais qui vous êtes, d'ailleurs je le sais mieux que vous". 

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