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L'éthique à Nicomaque (Aristote)

Publié le : 23/08/2008 00:00:00
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Aristote_ethique

A l’heure où un olibrius comme Jacques Attali veut nous faire croire que l’ordre marchand, hédoniste et prédateur, constitue l’aboutissement de l’idéal judéo-grec, il est temps de relire les classiques. Il faut remonter aux sources des pensées grecque et juive, pour nous souvenir de ce que furent réellement ces pensées, et ainsi comprendre parfaitement en quoi nous sommes leurs héritiers.

J’ai donc, après m’être infligé la prose de l’inénarrable hibou mondialiste, décidé de rédiger quelques notes de lecture sur les classiques. Viendront, à leur heure, du côté judéo-chrétien « La cité de Dieu » (Saint-Augustin) et « Le Livre de la Splendeur » (ouvrage majeur de la Kabbale), et du côté grec «  La République » et « Le banquet » (Platon) – puis d’autres textes, selon l’inspiration du moment. Mais avant toutes choses, il faut commencer par le chef d’œuvre de la pensée classique, LE texte qui, de l’avis de tous les spécialistes, constitue la formulation la plus aboutie de l’idéal grec : « L’éthique à Nicomaque » (ou éthique de Nicomaque, selon les traductions), ouvrage rédigé par Aristote et probablement publié par son petit-fils, Nicomaque, vers la fin du quatrième siècle av. J.C.

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Aristote commence par une observation simple : tous les hommes veulent quelque chose, qu’ils appellent le Bien parce que, de leur point de vue, c’est le Bien. Mais le problème, c’est qu’on ne s’accorde pas sur la définition du Bien, car le Bien des uns n’est pas celui des autres. De ce constat de bon sens, l’affirmation décisive, clef de voûte de la pensée grecque : puisque le Bien perçu est multiple parce que les hommes sont multiples, alors l’unicité du Bien en tant que principe passe par l’unification des perceptions humaines – donc par la politique.

Entendons-nous bien : cette affirmation ne doit pas être entendue au regard de nos conceptions contemporaines. L’être qui peut réaliser cette unité, souligne le philosophe, n’est pas l’homme ordinaire. Aristote distingue très clairement entre trois types d’hommes :

- l’homme de peu, dominé par ses instincts, qui confond le Bien avec la jouissance, et qui ne peut donc s’élever au-delà de son point de vue propre, la jouissance des uns n’étant pas celle des autres,

- l’homme de guerre et de pouvoir, qui met ses instincts au service de la Cité, et qui peut s’élever au-delà de son point de vue propre sans le perdre de vue, à travers la quête de l’honneur,

- le sage, pour qui le Bien consiste en la contemplation de la vérité pure, et qui, touchant à l’unicité de l’Etre, perd de vue son propre point de vue, pour s’élever jusqu’à la parfaite réalisation de l’humain en lui.

A ces trois types fondamentaux, Aristote en ajoute un quatrième, qu’il considère hors nature : le marchand dominateur, qui recherche la richesse pour la richesse, car il voit dans l’argent un instrument d’unification artificielle et fallacieuse du Bien, un moyen de construire l’illusion d’une unification des points de vue à partir de la quête de jouissance qui caractérise les hommes de peu. Disciple de l’école platonicienne, Aristote flétrit cette voie comme timocratique – c'est-à-dire qui recherche ce qui a du prix, au sens du marché. Pour Aristote, la valeur authentique n’est pas dans la quantité – signe monétaire qui régit la vision du monde mercantile, mais dans la qualité – signe non monétaire, impossible à échanger, qui s’exprime dans la quête de l’honneur de l’homme de guerre et de pouvoir. A la différence de la valeur qualitative du guerrier et de l’homme authentiquement politique, la valeur quantitative du marchand, en effet, ne peut s’élever jusqu’à la sagesse du contemplatif, parce qu’elle ignore le caractère inéchangeable du Bien souverain, c'est-à-dire la Raison – un Bien souverain qu’Aristote répute inéchangeable, en cela qu’il ouvre la porte à une authentique réconciliation avec l’Etre, par-delà la mort.

Voilà qui met un terme à la confusion absurde entre ordre marchand et idéal judéo-grec, fondement de l’épistémologie malhonnête d’un Jacques Attali…

Un être qui a trouvé la Raison, nous dit Aristote, tel est l’honnête homme, mesure de toutes choses. C’est à la réalisation de cet être que doit travailler la Cité, car un tel être, pensant au-delà des contingences, place son bonheur dans le fait de ne pas accomplir ce qui est vil. Voici donc l’exacte définition du Bonheur suprême : la Vertu, au sens antique du terme, c'est-à-dire le fait de pouvoir naturellement accomplir ce qui unifie les perceptions du Bien. Et la politique, donc, n’est rien d’autre que l’art de faire régner la Vertu dans la Cité.

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La suite du traité est consacrée à l’analyse de la Vertu politique.

Aristote distingue entre la Vertu intellectuelle, qui résulte de l’instruction, et la Vertu morale, qui résulte de l’habitude. L’une et l’autre sont mises au service d’un être directement et immédiatement socialisé : le citoyen, instruit et inscrit dans un corps collectif habitué aux différentes vertus.

Cette instruction et cette habitude passent fondamentalement par l’apprentissage du juste milieu. Aristote souligne à de nombreuses reprises les isomorphies entre comportements individuels et comportements collectifs, isomorphies fondatrices de la Paideia, l’éducation au sens grec du terme, c'est-à-dire au sens de la formation de l’homme complet. Ainsi, l’individu apprend la vertu de tempérance par l’accoutumance aux privations, tandis que le corps des citoyens s’habitue à la justice par la conscience d’un principe d’équivalence entre plaisir et peine – tout plaisir étant payé par une peine, toute jouissance reposant sur un travail préalable. C’est cette conscience des principes d’équivalence, dit le philosophe, qui fonde la Raison pratique du citoyen.

L’être de Raison ainsi formé par la conscience du réel dans sa complexité se caractérise par une parfaite possession de soi-même. Maître de soi, l’honnête homme est capable de délibérer, il dompte ses désirs au lieu d’être mené par eux, il n’est ni paralysé par le danger, ni grisé par lui. En termes contemporains, nous dirions qu’Aristote décrit la Raison pratique comme le propre d’un individu dont le néocortex a progressivement appris à domestiquer le cerveau reptilien. On voit bien, ici, l’escroquerie énorme d’un Jacques Attali, qui voudrait nous faire croire que l’idéal occidental consiste, et je cite, « à satisfaire les désirs ». L’idéal grec, fondateur de l’esprit occidental, consiste évidemment, tout au contraire, à domestiquer les désirs, pour élever l’homme jusqu’à la connaissance de soi.

Pédagogue avant toutes choses (il fut le précepteur du futur Alexandre le Grand), Aristote s’attarde sur les méthodes qui permettent de former l’honnête homme. Il insiste sur la nécessité, pour fonder la conscience, de connaître d’abord le sentiment de la honte, sentiment qui prend lui-même sa source dans la nécessité de la pudeur. Là encore, on mesure l’énormité de l’escroquerie commise par le sieur Attali, pour qui, je cite, « l’apprentissage de l’amour de soi » est la voie vers le bonheur ouverte à l’hyperclasse mondialisée. Ce qu’Attali nous décrit comme une voie vers le bonheur n’est rien d’autre que la négation de la vertu aristotélicienne, fondatrice du bonheur vrai.

Politique en dernier ressort, puisque grec, Aristote consacre la dernière partie de son ouvrage à la description de la justice, définie comme la Vertu accomplie, c'est-à-dire retournée de soi vers le monde. Cette justice qui naît de la Raison pratique peut s’incarner de deux manières : par la justice distributive, qui consiste à percevoir les homothéties entre droits et devoirs, production des biens et jouissance desdits biens, apports faits par le citoyen à la communauté et dons de la communauté à l’individu, mais aussi par la justice corrective, qui consiste à percevoir les déséquilibres entre ces termes, pour les corriger rigoureusement et sans excès. Ces deux formes de la justice s’enracinent dans la pratique d’autant plus fermement que le corps des citoyens est collectivement conscient du besoin que les hommes ont les uns des autres, conscience qui incite à la défense de l’équité – et donc au refus de la loi simpliste du talion, loi qui ignore le principe d’homothétie puisqu’elle traduit fondamentalement une conception de l’égalité purement arithmétique, et non géométrique. Une fois de plus, l’usurpation d’un Jacques Attali éclate au grand jour à la lecture du texte d’Aristote : son « ordre marchand » fondamentalement inégalitaire n’est pas aristotélicien, puisque le principe d’équité est nié dans la confiscation de la plus-value par une hyperclasse prédatrice – en quoi, donc, cet ordre serait-il « grec » ? Je réponds : en rien.

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En réalité, de la part d’un ploutocrate comme Jacques Attali, l’usurpation de l’idéal grec s’explique fondamentalement par la volonté de nier la substance de la pensée aristotélicienne. L’idéal grec de l’honnête homme, tel qu’Aristote l’a analysé, peut être lu comme une formulation particulièrement rigoureuse des conceptions trifonctionnelles indo-européennes. Or, c’est précisément cette conception trifonctionnelle que l’ordre marchand doit détruire pour s’imposer.

Dans un discours logique d’une géométrie quasiment mathématique, Aristote expose et justifie la conception indo-européenne d’une société trifonctionnelle, où les guerriers, détenteurs du pouvoir temporel, mettent ce pouvoir au service d’une intuition du Beau, du Vrai, du Bon, intuition elle-même construite et entretenue par la sagesse de ceux qui ont atteint au parfait non-attachement. La pensée d’Aristote énonce que la Vertu des sages permet de conserver la prudence qui indique le juste milieu, même quand la Loi est prise en défaut par l’évolution chaotique du réel. Cette pensée prépare, dès le IV° siècle av. J.C., la mutation de la tradition juive qui débouchera, plus tard, dans un syncrétisme judéo-grec, sur la conception paulinienne du salut par la foi. Elle inaugure, ce faisant, une ère de liberté nouvelle, une liberté comprise dans sa plénitude : la liberté de celui qui n’a besoin d’aucune contrainte pour aller dans le droit chemin, parce qu’il s’est élevé au-dessus de lui-même.

La conclusion du traité d’Aristote, fort logiquement, annonce donc en filigrane la future cité chrétienne, bâtie sur l’amitié terrestre des hommes vertueux, préfiguration de l’Alliance d’Amour entre Dieu et les hommes. Aristote énonce que la Cité parfaite suppose une vertu parfaite, qui seule peut forger entre les hommes une ligue indissoluble – en aimant l’autre dont il perçoit la Vertu, chacun aime la vérité ; à l’inverse, en l’absence de la Vertu, l’autre n’est pas aimable. Dès lors, dit le philosophe, aucun régime politique n’est parfait par essence : la monarchie, sans l’amitié qui unit les hommes dans l’amour de la Vertu, se mue en tyrannie. L’aristocratie, privée du ressort de cette amitié, se fait oligarchie prédatrice. La démocratie, par nature la plus difficile à accomplir de toutes les formes politiques, puisqu’elle suppose d’élever la masse au niveau de l’honnête homme, se mue en timocratie, ploutocratie si l’on préfère, spontanément, dès lors que l’amitié des vertueux devient impossible à ceux qui ne sont pas vertueux. Sans Vertu, donc sans amitié des vertueux, la Cité est impossible : voilà l’enseignement d’Aristote.

C’est cet enseignement qu’un Jacques Attali, par son usurpation, tente de capter pour mieux le dénaturer. Aristote souligne que la monnaie, signe mathématique de la quantité, permet l’échange sans l’amitié vraie, et qu’en conséquence, toute timocratie est vouée à dégénérer en tyrannie ou en anarchie, parce que la monnaie, créant l’illusion d’une union entre les hommes dépourvus de Vertu, dissuade l’honnête homme de persévérer dans la juste voie. Cet enseignement aristotélicien est évidemment insupportable à un ploutocrate, car il révèle le caractère illégitime de la domination d’une société par sa classe marchande, et au-delà, il démontre l’impossibilité pour une société ainsi constituée de se perpétuer sur la longue durée.

Nous ne vivrons ensemble dans la vérité que si nous méritons d’être connus pour ce que nous sommes : voilà ce qu’enseigne Aristote. Comment les falsificateurs, les faux-monnayeurs, les serviteurs du capitalisme failli, pourraient-ils supporter cet enseignement ? Ils ne le peuvent pas, et sachant qu’ils ne peuvent ni le supporter, ni le réfuter, ils le singent pour le cacher.

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