Évènement

L’éthique a-t-elle une chance dans un monde de consommateurs ? (Z. Bauman)

Publié le : 29/09/2010 23:00:00
Catégories : Sociologie

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Une fois de plus, Bauman se livre à une analyse, notamment comparative, de notre modernité passée de « solide » (« déterminée à enraciner et fortifier le principe de la souveraineté territoriale, exclusive et indivisible, mais aussi à ceindre les territoires souverains de frontières imperméables ») à « liquide » (« caractérisée par des frontières floues, éminemment perméables, la dévaluation irrépressible des distances spatiales et de la capacité de défense des territoires, ainsi que par l’intensité des mouvements humains par-delà toute frontière »). Analyse ici plus particulièrement de la société dite de consommation, aboutissement de l’héritage du libéralisme des Lumières. Le vieux sociologue cherche ici à proposer un outil praxéomorphique (qui se forme en réaction aux réalités) afin de pouvoir suivre un monde où tout file plus vite que notre pensée, obsolète permanente, et notre adaptation impossible. Sommes-nous d’accord sur les constats énoncés à travers ce travail de Bauman ? En très grande partie. Quant aux remèdes, pas du tout, bien au contraire.


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Emancipé de la tutelle sociale présentée comme obstacle à la liberté, l’individu est désormais auto-référentiel. Devenu son seul Dieu, sa liberté l’inquiète car il ne dispose plus de cadre normatif auquel se raccrocher. De plus, la disparition des cadres institutionnels classiques fragilise et éphémérise les relations humaines, auxquelles sera préféré le réseau et sa possible connexion/déconnexion instantanée (voir notamment la « jetabilité » des hommes avec la téléréalité). Conceptuellement, Bauman reprend De Singly, qui plutôt que de parler de déracinement, emploie la métaphore de l’ancre : la quête identitaire de l’individu sans repères le pousse à en explorer une multiplicité tout au long de sa vie, s’arrêtant tantôt dans tel port identitaire, tantôt dans tel autre, errements infinis symptomatiques du prestige moderne-liquide de l’hybridité. L’attachement à l’unique est banni, et l’affranchissement du moderne-solide et de son « principe de réalité » consacre le primat du « principe de plaisir ».

A ce titre donc, l’homme s’oriente vers la satisfaction de son intérêt égoïste, consacrant la caducité de la maxime « aime ton prochain comme toi-même ». Le vice privé fait la vertu commune ? Bauman s’inscrit en faux face à cette conception en reprenant Scheler, pour qui l’égalité forcée crée du ressentiment en menant à la « consommation ostentatoire » (Veblen), à but distinctif. Contre cette dérive, la modernité-liquide ne prescrit aucune éthique – éthique passée, entretemps, de publique à privée, de régulation normative à simple choix –, bien au contraire ; la responsabilité évacuée comme frein à l’autoréalisation, la société elle-même devient inconcevable dans la modernité-liquide – comme nous le rappelle Bauman, l’éthique doit primer sur les réalités auto-générées par la société : quelques prescriptions normatives sont indispensables pour qu’une vie commune soit envisageable. Sans cela, l’entropie menace de tout emporter de l’édifice social, engendrant au final une souffrance renouvelée : « la plupart des souffrances humaines courantes ont tendance à provenir d’un excès de possibilités plutôt que d’une profusion d’interdictions, comme autrefois » (Bauman citant Ehrenberg).

Déboussolé, le consommateur se jette donc dans les bras des organismes commerciaux, maternant et infantilisants (Brezinski et son tittytainement sont ici incontournables, évidemment). Il s’agit au fond de se faire prescrire une éthique de substitution, aux effets « adiaphorisants », c’est-à-dire « rendant les effets éthiquement neutres, et les exemptant d’évaluation et de critique éthiques. » L’absence d’éthique comme éthique, si l’on veut…

La conception consumériste de la liberté évacue donc la responsabilité à l’égard de son prochain. La politique, elle, devient une préoccupation secondaire, voire inexistante, comme le démontrent régulièrement les enquêtes statistiques les plus sérieuses. La politique comme activité subsiste, mais comme sens premier de vie de la Cité et de lien entre les hommes, il n’en reste rien ; désormais, le temps est utilisé à la satisfaction (jamais complète) de faux besoins, au détriment de la relation et de l’entente. La névrose s’étend au cadre familial : pour sortir du cadre difficile du travail, on propose la quête des plaisirs individuels plutôt que le lien, partout, y compris au cœur des foyers.

C’est dans les grandes conurbations que cette pathologie est la plus manifeste ; ce sont les lieux les plus propices au consumérisme, mais aussi au sentiment d’insécurité, qui pousse à une « mixophobie » (Bauman ne délimite pas ici clairement son concept) toute hobbesienne, avec d’incessantes violences intercommunautaires. Pour se rassurer, l’individu optera pour la « thérapie de la fuite » en adoptant une « communauté de similarité ». Poussées à l’extrême, les conditions du meurtre catégoriel des totalitarismes du 20ème siècle sont à nouveau réunies ; et l’usage moderne-liquide de la mémoire sera sans effet en la matière, car la sacralisation et la banalisation parallèle du passé tragique créent en réalité les conditions d’un nouveau paradigme totalitaire, ou du moins le déclenchement de chaînes « schismogénétiques » : de type « à la force doit répondre la force, avec davantage de force encore. »

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La liberté tant vantée par l’époque moderne-liquide semble donc, à ce que nous venons de voir, profondément malsaine. Possédant son versant positif et négatif, elle perd de sa pertinence à mesure que le monde mute, inexorablement (le TINA – there is no alternative – thatchérien, n’est rien d’autre que l’imposition forcée d’un certain type de « liberté »).

Les Lumières souhaitaient l’émancipation, à la fois physique – pouvoir désirer et réaliser leurs désirs – et spirituelle – guider les désirs par la raison, réalisable par la citoyenneté, la république et la démocratie. Qui dit liberté ne dit pas bonheur, mais recherche du bonheur : par le passage de la République à l’Etat gestionnaire technocratique, cette recherche contourne la devise Liberté, Egalité, Fraternité. Le slogan est désormais : Sécurité, Parité, Réseau. La sécurité est privilégiée au détriment de la liberté, car la responsabilité, l’émancipation des cadres normatifs est devenue trop lourde. La parité s’exalte dans le droit à la reconnaissance – la guerre de reconnaissance, pour Bauman – permettant à l’inégalité économique et sociale structurelle de vivre pérenne dans le respect apparent de la dignité ; les disparités verticales s’accroissent, mais ce qui importe est d’être reconnu dans les disparités horizontales. Quand à la fraternité vraie, elle résulte d’un fait préexistant, elle a une histoire passée, et en cela, s’oppose au réseau, qui se construit et s’entretient avec au centre de lui l’individu-roi seul, permanent et inamovible, déraciné. Flexible et modifiable à volonté, le réseau est une « relation pure » à durée indéterminée, mais il ne crée aucune fraternité, au contraire.

La liberté moderne-liquide est donc une anti-liberté. Elle enchaîne dans l’aliénation présentéiste, jusqu’à la recherche du plaisir dans chaque instant : « Tout instant désagréable est un instant gâché. » Rupture consommée d’avec l’époque moderne-solide, car ici effort et sacrifice sont bannis, d’autant plus que le moderne-liquide ne favorise que la flexibilité – droit devenu devoir – pour répondre à l’hyper-mutabilité sociétale. Tout peut arriver très vite, comme le montrent les exemples des créateurs de Myspace d’une part, et de Youtube de l’autre, millionnaires du jour au lendemain, « briseurs de classes sociales ». Mais tout n’arrive qu’individuellement : la structure d’ensemble du système est devenue aussi incontournable que le réel donné par la nature, en fait, elle se donne comme une simple description du réel. C’est un jeu de naviguer en elle, plus un enjeu. Et dans les faits, peu sont les gagnants de ce jeu sans enjeu. La coercition extérieure semble à première vue disparue, mais ceci en trompe-l’œil, nous dit Bauman, car l’exaltation de la liberté personnelle a pour envers de châtier les perdants et les réfractaires. La modernité-liquide a inventé la dictature de la liberté sans enjeu.

Le vieux sociologue analyse en conséquence les angoisses du consommateur contemporain. L’aliéné doit rester en mouvement, il est sommé d’apprendre autant que d’oublier : « La vie de consommation est une vie d’apprentissage rapide – et de prompt oubli ». Il en va bien sûr en réalité de la survie non de l’individu, mais du Système, car quel plus grand danger pour cet hyper-capitalisme que la généralisation du consommateur traditionnel, limitant ses achats à ses besoins réels ? Derrière la modernité-liquide, il y a bel et bien une nouvelle stratégie du pouvoir, qui provoque bel et bien de grandes souffrances. Si la satisfaction différée caractérisait l’économie centrée sur la production, l’économie centrée sur la consommation, elle, se distingue par la recherche d’une satisfaction permanente, avec des « humains synchroniques » qui « ne vivent qu’au présent » (Elbieta Tarkowska). C’est là, expose Bauman, que la société de consommation se révèle comme une économie de la tromperie : « La plus grande menace qui pèse sur une société qui proclame « la satisfaction du consommateur » comme sa motivation et son but, est précisément le consommateur satisfait. »

Alors, au vu de tout ce qu’implique cette nouvelle « liberté » – en réalité obligation de choix, pouvons-nous dire que nous sommes plus heureux qu’avant ? Pour Bauman, cette interrogation n’a aucune valeur cognitive, car prenant un référent contemporain pour y répondre, son chrono-centrisme disqualifie sa portée scientifique. Il lui semble par conséquent plus adapté de se demander si la société de consommateurs tient ses promesses, question à la réponse doublement négative : 1) La capacité de la consommation à augmenter le bonheur est limitée ; 2) Les phénomènes négatifs croissent de plus en plus visiblement. La course en avant génère plus de malheur, de ressentiment et de sensation d’insécurité : « La société de consommation prospère tant qu’elle réussit à rendre permanente l’insatisfaction (et donc le malheur). »

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Analyse sérieuse et approfondie de la part de Bauman donc. Nous nous attendons en réaction à des propositions du même acabit… et c’est là qu’est le problème. Pour s’adapter au monde en perpétuel mouvement, afin de ne pas rester éternellement dépassés, il nous faut selon lui réagir dans un cadre global, car les interdépendances se situeraient désormais à cette échelle.

Non pas internationalisme précise-t-il (coopération entre Nations souveraines), mais bien « globalisation » (« On ne peut rien pour arrêter, encore moins pour inverser, la globalisation. »). Logique de la responsabilité planétaire (onirisme quand tu nous tiens…), avec des institutions post-nationales et la consécration du principe de subsidiarité.

Bauman est d’ailleurs pro-européen et ne s’en cache pas. Esquissées dans son introduction « Des menaces ou des chances ? », ses espérances quant au nouveau monde « de plus en plus polycentrique et multiculturel » sont particulièrement exposées dans son dernier chapitre « Rendre la planète hospitalière envers l’Europe ». Certes, il dispose que l’Europe ne doit pas s’indexer sur les Etats-Unis, mais proposer une vision politique alternative, visant notamment à acquérir et partager l’art d’apprendre les uns des autres (il cite d’ailleurs Lionel Jospin sur la « diversité culturelle permanente »). Bref, plus on entre dans les solutions, plus on se rapproche de la pensée magique, et on s’éloigne de la sociologie sérieuse. Plus loin, Bauman remet en cause l’unité des peuples dans leur existence pré-nationale. Nous l’invitons à relire l’histoire de France, et à réfléchir à l’incarnation de l’unité du Royaume dans la personne du Roi, par-delà la forte influence locale du « pays ». Quant à son énonciation du caractère récent (et donc transitoire) de l’Etat-nation, nous pourrions lui objecter que le régime dit démocratique actuel est tout aussi récent, et probablement tout aussi transitoire.

Par la suite, nous sommes franchement en pleine aberration, quand il s’arrête sur plusieurs sujets proprement politiques. D’après lui, l’Union Européenne ne minerait pas la souveraineté des Etats-nations, mais permettrait d’éviter la fuite des capitaux ; « bonisme » intégral et régressif, voici qu’il nous faut accueillir les immigrés, et ne pas garder, nous Européens, nos richesses pour nous (facile à dire pour un professeur émérite de sociologie) ; passons sur son ralliement à la théorie du choc des civilisations et du danger des vilains n’islamistes (« Un monde où la « guerre des civilisations » est imminente. ») ; sur son occidentalo-centrisme : « Le sort de la liberté et de la démocratie dans chaque pays se décide et se règle sur la scène globale ; nulle part ailleurs on ne pourra le défendre avec une chance réaliste de succès durable. » ; et jetons un voile pudique sur le passage grotesque où il énonce que « la société dérégulée et privatisée des consommateurs, elle, est toujours loin de la terrifiante vision de Hobbes » : sur ce point, nous l’invitons à relire L’empire du moindre mal de Jean-Claude Michéa.

Enfin, le fait qu’il cite en leur donnant raison Jacques Attali et George Soros nous place face à deux hypothèses :

- soit Bauman est un grand naïf, ce qui l’amène à faire des constats justes tout en apportant des réponses fausses par essentialisme et psychologisme, ou encore manque de rigueur : syndrome hyper-bourdivin, dirions-nous ;

- soit Bauman est de la même trempe que les Attali et Soros justement, auquel cas il nous décrit sous toutes les coutures les caractéristiques de la modernité-liquide sous son angle consumériste, ce qui bien évidemment nous effraie… dans le but de nous apporter le remède miracle : la globalisation et les démocraties post-nationales, l’abandon de souveraineté au profit de la subsidiarité, afin de nous faire accepter le grand bond en avant (vers quoi ? mystère).

Dans le doute et sans plus d’informations sur le bonhomme, âgé de 83 ans à l’écriture de ce livre, en 2008, nous opterons pour la première hypothèse et apporterons donc cette conclusion : Bauman reste intéressant et lucide sur les constats, l’apport de la distinction modernité-solide et modernité-liquide est profitable, ses analyses sont le plus souvent justes et pertinentes – mais nous ne pouvons pas le suivre sur la manière dont il nous entend devoir écrire notre futur. En fait, l’honnêteté nous oblige à avouer que nous ne parvenons pas à déceler l’articulation logique entre les deux parties de son discours.

Mystère d’une pensée politiquement correcte… liquéfiée !

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