L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme (Max Weber)

Publié le : 09/07/2009 00:00:00
Catégories : Sociologie

weber

« L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » : voilà un livre que tout le monde cite, et que finalement, pas grand monde n’a lu !

Petite note de lecture, donc, pour voir ce qu’il y a dedans.

Pour Max Weber, le capitalisme est défini avant tout par la recherche de la rentabilité. On en déduira d’emblée qu’il ne parle pas du capitalisme en tant qu’il est le pouvoir des capitalistes, mais en tant qu’il est le système économique qui vise à maximiser le profit, donc la rentabilité du capital. Les deux notions sont évidemment liées, mais nullement identiques. Il y a, chez le sociologue allemand, un refus évident de poser la question du capitalisme en tant que système de pouvoir.

Weber ajoute qu’il va parler spécifiquement du capitalisme occidental, qui lui semble différer des autres en cela qu’il a recherché, constamment, une organisation rationnelle pour maximiser le taux de profit (un point de vue qui se discute, mais passons). Derrière cette supposée spécificité occidentale, il discerne d’emblée deux autres traits dominants : une stricte séparation entre l’entreprise et le ménage, c'est-à-dire l’activité économique inscrite dans le marché et l’activité économique domestique, et l’existence d’un système de comptabilité stricte et mathématiquement très poussé. Là encore, la thèse de départ (spécificité occidentale) est discutable. Mais là encore, passons : ce n’est pas l’essentiel du propos.

Le domaine que Weber veut analyser est celui où cette maximisation du taux de profit par une organisation rationnelle des acteurs du marché à travers la comptabilité stricte s’est finalement épanoui : le capitalisme bourgeois exploitant le travail « libre » (en théorie du moins). Il se demande quelles croyances religieuses ont déterminé l’ethos le plus apte à construire les formes d’esprit elles-mêmes les plus aptes à se mouvoir dans cet univers du capitalisme bourgeois. Et il répond : le protestantisme.

Pourquoi cette réponse ?

Tout simplement parce que Weber examine l’Allemagne de son temps (la fin du XIX° siècle), et parce qu’il observe que si l’on met à part le cas particulier des communautés juives (très prospères, mais numériquement faibles) pour s’intéresser aux grandes masses, on remarque d’emblée que les protestants allemands, dans les Länder où coexistent des catholiques et des protestants de même souche, sont systématiquement plus riches que les catholiques. Ils occupent les places les plus élevées dans la hiérarchie des entreprises, et tiennent les affaires les plus bénéficiaires.

Pourquoi cette supériorité des protestants dans le domaine économique ?

Première explication qui vient à l’esprit : parce que les protestants sont plus « émancipés » à l’égard de la tradition. Explication facile, mais fausse, répond Weber. Le protestantisme, en Allemagne, n’a pas signifié la fin de la tradition, mais la substitution d’une tradition à une autre. Au contraire même : dans l’ensemble, le rigorisme traditionaliste est pendant les quatre premiers siècles de la Réforme plus fort chez les protestants allemands que chez leurs compatriotes catholiques (historiquement exact : le protestantisme, en « nationalisant » les Eglises, a fonctionné comme un accélérateur des particularités culturelles locales ; donc il a fabriqué des anglo-saxons toujours plus libéraux, mais aussi des Allemands toujours plus hiérarchiques, autoritaristes et antilibéraux).

La véritable explication est ailleurs. Si l’on regarde par exemple quel type d’études les parents protestants et catholiques offrent à leurs enfants en Allemagne, à l’époque de Weber, on remarque que les catholiques privilégient les humanités, alors que les protestants s’orientent massivement vers les études pratiques et techniques. Autre exemple : seule une faible proportion des artisans catholiques s’oriente vers l’encadrement dans l’industrie, une fois leur formation achevée. A l’inverse, les artisans protestants se tournent massivement vers l’industrie, délaissant l’artisanat dès que cela leur est possible.

Weber en déduit que la disposition mentale des protestants les oriente vers l’activité économique rentable, à un degré plus élevé que la disposition mentale des catholiques ne le fait.

Quels traits de disposition mentale expliquent ces orientations différentes ?

S’agit-il du « matérialisme » des protestants, par opposition au « spiritualisme » des catholiques ? Explication douteuse, répond Weber. Les protestants français, par exemple, ont été à la fois de très forts agents du développement économique du pays (dans la mesure où les persécutions le leur permettaient) et des croyants marqués par un « détachement du monde » particulièrement net (tradition d’austérité, désintérêt pour les richesses ostentatoires). Il y a mieux : si l’on compare les Eglises protestantes entre elles, sous l’angle du rapport à la richesse, on se rend compte que celles qui prônent le plus grand détachement du monde (calvinistes, quakers) sont aussi celles qui ont construit les communautés les plus tournées vers la recherche du profit. Donc tout se passe comme si la supériorité des protestants en matière d’économie capitaliste ne venait pas de leur matérialisme, mais au contraire de la forme prise par leur spiritualité.

Quelle est cette forme ?

Weber répond : c’est la compréhension de l’argent que l’on n’a pas dépensé, mais qu’on a investi intelligemment, après l’avoir gagné honnêtement, comme un signe de la vertu. En d’autres termes, si les protestants font de « meilleurs » bourgeois que les catholiques, ce n’est pas parce qu’ils ont cessé d’être chrétiens, c’est parce qu’ils ont dépassé l’opposition catholique entre l’argent et Dieu, en décidant que l’argent non dépensé, mais au contraire utilisé rationnellement pour développer les forces matérielles, était justifié au regard du rôle du chrétien dans le monde.

Vu sous cet angle, le protestantisme est donc le christianisme compatible avec le capitalisme. Il s’agit d’une entreprise visant à soumettre l’argent au service de Dieu, ce qui permet de servir Dieu en servant l’argent. Il est alors possible, en somme, non de servir deux maîtres, mais un maître supérieur auquel on a subordonné un maître inférieur. Conséquence logique : le monde matériel de l’activité économique rentabilisée, rationalisée par le système d’échange monétaire, cesse d’être opposé au monde spirituel du désintéressement ; il en devient l’auxiliaire : être avisé en affaires fait partie des devoirs d’un bon chrétien, l’ouvrier consciencieux rend grâce à Dieu en travaillant bien, le patron rigoureux fait de même en investissant à bon escient.

Plus important encore : si tous sont convaincus que gagner plus d’argent est un objectif en soi, alors le patron, pour motiver ses ouvriers, est amené non à les payer moins pour qu’ils aient plus besoin de travailler, mais à les payer plus pour qu’ils aient plus envie de travailler. Ainsi, c’est à l’échelle des mécanismes collectifs que l’esprit du capitalisme, nourri par l’éthique protestante, construit une forme de communion dans les catégories de l’économie – une communion paradoxale, puisque radicalement intramondaine, mais une communion tout de même. Par exemple, la communauté protestante américaine, volontiers utilitariste, ne distingue pas clairement le spirituel et le temporel mais, estime Weber, c’est surtout parce que le temporel, pour elle, est un auxiliaire du spirituel.

Une fois que cet esprit s’est répandu dans une population, explique Weber, il modifie la perception que cette population a de la question économique. Désormais, l’accumulation du signe monétaire devient un objectif en soi. La société se trouve emportée dans un mouvement de remise en cause des modes de vie antérieurs. Quand bien même le protestantisme serait traditionaliste sur le plan religieux, il induit donc (selon Weber) un anti-traditionalisme radical sur le plan économique. Le temps socioéconomique protestant est radicalement subversif, même si le temps religieux protestant a été voulu, au départ, parfaitement immobile.

Comment expliquer que la spiritualité protestante ait pris cette forme particulière, si bien adaptée aux structures du capitalisme ? Qu’est-ce qui, à la racine de la pensée protestante, explique sa vocation à fonder une éthique du capitalisme ?

Le protestantisme refuse l’opposition entre les méditatifs et les travailleurs, répond Weber, à travers une longue dissertation sur la notion de Beruf (métier en Allemand, mais aussi vocation chez Luther). C'est-à-dire, si l’on approfondit légèrement (très légèrement) sa thèse, pour mieux la résumer et aller directement à son essence, que le protestantisme est le christianisme adapté à une société régie par les rapports monétaires, donc ignorant la distinction trifonctionnelle indo-européenne, morte à la fin du Moyen Âge. Alors que le catholicisme reste fondamentalement une religion adaptée à la structure trifonctionnelle des sociétés d’ordres (malgré la Contre-Réforme), le protestantisme, lui, né chez des clercs mais très vite religion de la bourgeoisie et de la petite noblesse productive, est une religion adaptée à la société de classes. Luther, en condamnant le monachisme, condamnait le principe même d’une spiritualité vécue hors du monde. Mais en profondeur, cette condamnation ne faisait qu’aller au-devant des besoins d’une société où les ordres médiévaux (méditants, combattants, producteurs) avaient explosé sous le choc des catégories économiques induites par le règne de l’argent.

En ce sens, le protestantisme apparaît, chez Max Weber, comme une tentative pour christianiser le monde postmédiéval, en pensant le monde en question dans des catégories chrétiennes renouvelées. L’ascèse intramondaine est donc, de ce point de vue, un instrument pour maintenir le principe d’ascèse, alors que la vie mondaine est devenue la vie elle-même (une exigence formulée encore plus radicalement dans le calvinisme que dans le luthérianisme, puisque le calviniste, théorie de la prédestination oblige, ne peut s’en remettre qu’à l’activité terrestre pour témoigner de son amour de Dieu).

Le protestantisme, pour Max Weber, est l’instant où l’ascèse sort des monastères non pour disparaître du monde, mais au contraire pour l’envahir – si plus personne n’est moine, alors tout le monde doit l’être. Voilà la clef de voûte de la thèse.

Bien entendu, cela n’implique pas que le mode de pensée contemporain des affairistes de tous poils soit le même que celui de Luther ou de Calvin (il est hors de doute que s’ils revenaient parmi nous, les intéressés, un traditionaliste pur et dur partisan de la stabilité sociale comme meilleur gage de la vertu publique, et un réformateur politico-religieux complètement indifférent aux questions économiques, seraient tout simplement horrifié à l’idée qu’on leur prête une quelconque communauté d’esprit avec les robber barons américains – et d’ailleurs, Weber fait observer que dans l’Allemagne du XX° siècle débutant, les milieux luthériens étaient, de tous les milieux religieux, les plus anticapitalistes). MAIS il n’en reste pas moins que les catégories mentales crées par Luther fournissaient l’arsenal conceptuel nécessaire pour que le capitalisme formule son éthique.

Vu sous cet angle, le protestantisme des réformateurs est selon Max Weber une tentative pour christianiser l’argent. Puis cette tentative a échoué, dans le protestantisme des bourgeois, jusqu’à se muer en financiarisation du christianisme.


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Comment lire aujourd’hui « l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme » ?

Tout d’abord, on mesurera évidemment à quel point la thèse de Weber est construite contre le marxisme. Elle comporte un fort arrière-plan politique. Weber, sociologue bourgeois par excellence (ce qui n’est pas une raison pour refuser de le lire) a voulu, en formulant la thèse d’une « éthique du capitalisme », prendre le contre-pied de Marx (ou en tout cas, du Marx lu par les marxistes dits « orthodoxes »). Weber définit en quelque sorte un « spiritualisme historique » : ce n’est pas à ses yeux le capitalisme qui a fabriqué l’esprit bourgeois, mais l’esprit bourgeois, en particulier dans sa variante protestante, qui a fabriqué le capitalisme. En ce sens, la pensée issue de Max Weber apparaît largement comme un moyen, pour la bourgeoisie, de se placer en surplomb des conditions sociohistoriques qui ont amené son avènement.

Par ailleurs, il est évident à première lecture que Weber propose à ses lecteurs une grille de lecture permettant de justifier la position particulière de l’Allemagne dans le XX° siècle naissant : un pays protestant (majoritairement) qui accomplit, par ses énormes succès industriels, sa vocation chrétienne. Et Weber d’opposer le capitalisme allemand, efficace mais honnête (ouvriers travailleurs, patrons avisés, lois sociales protectrices du prolétariat) au capitalisme des pays retardataires sur le plan matériel. Des pays latins et catholiques souvent, où le capitalisme est inefficace et malhonnête (ouvriers indolents, patrons avides, lutte des classes exacerbées). On en pensera ce qu’on voudra, et en aucun cas on ne sera dupe des arrière-pensées de la démarche. Mais le fait est qu’en tout cas, le constat n’est pas totalement erroné…

Cependant, plus profondément, il faut situer Max Weber dans l’histoire de la bourgeoisie, pour comprendre son propos et en percevoir à la fois la justesse et les limites. La bourgeoisie fut, en gros jusqu’au XVIII° siècle inclus, une classe progressiste, c'est-à-dire une classe qui, fraction dominée des classes dominantes, travaillait objectivement à élargir le cercle de la Raison. Puis, entre 1800 et 1900, plus ou moins vite selon les pays, cette classe progressiste en pleine ascension triomphe, et se mue donc, instantanément, en classe dominante mais aussi réactionnaire. La mue ne s’est pas produite partout de la même manière et au même moment, mais on peut considérer qu’au moment où Max Weber écrit, elle est achevée partout dans le monde euro-américain.

Sous cet angle, on peut considérer que Weber écrit donc à un moment qu’on pourrait résumer comme l’apogée de la bourgeoisie. C’est ce qui explique que sa thèse, au final, aura mal résisté au temps. Le capitalisme contemporain, virtualisé et intègrement voué à la spéculation, n’est de toute évidence plus éthique en rien. On peut retrouver en lui une logique issue de l’implosion du protestantisme : la logique d’élection, le besoin de construire à toute force un différencialisme entre les bons et les mauvais, les élus et les réprouvés. Mais on chercherait en vain en quoi ce différencialisme-là, celui que nous vivons aujourd’hui, est encore éthique. En d’autres termes, le capitalisme contemporain peut à la rigueur nous apparaître comme le sous-produit de la dégénérescence pathologique d’une fraction du protestantisme, mais certainement pas comme une expression de l’éthique protestante proprement dite.

Cela, Max Weber ne l’avait pas vu venir.

Pourquoi ? Qu’est-ce qui explique cet aveuglement ?

La faiblesse de la thèse de Weber réside précisément en ceci que le sociologue allemand, tout à son entreprise de justification de la domination bourgeoise, est passé à côté des traits radicalement antiprotestants de cette domination. Il n’a pas, et sans doute pas voulu voir, en quoi le capitalisme, qui a été favorisé par le protestantisme, était aussi, dès l’origine, une perversion du protestantisme, une chute, quelque chose dont la croissance avait été favorisée par le protestantisme, mais dont la dynamique ne pouvait, à terme, que s’avérer néfaste au protestantisme. Weber ne se contente pas de surévaluer le rôle du protestantisme dans l’esprit du capitalisme (après tout, le capitalisme moderne a été inventé en Italie du Nord, à la fin du Moyen Âge, donc dans un pays catholique). Il est surtout passé à côté de deux éléments-clefs de la doctrine économique protestante : la nécessité du don, et la seule justification de l’intérêt par le développement du capital productif.

Weber évoque à peine le fait que dans la logique protestante, le riche doit donner. Accumuler du capital n’est bon que si l’on utilise ce capital pour le bien de la communauté. C’est aussi la raison pour laquelle, dans l’éthique protestante (la vraie, en tout cas celle qui est réellement déduite de l’enseignement de Luther et de Calvin), le prêt à intérêt n’est justifié que si le prêteur, associé au risque, contribue au développement de la force productive au service de la communauté.

Weber, écrivant à l’apogée de la bourgeoisie, vivait un moment historique particulier où temporairement, le capitalisme prédateur apparaissait encore comme une force de progrès (en particulier en Allemagne, où le modèle du capitalisme rhénan obtint des résultats remarquables). Mais ce moment historique ne devait pas perdurer, et faute d’avoir réellement resitué le capitalisme dans le processus de déclin du protestantisme, le sociologue allemand n’anticipa pas la suite des évènements.

La dégénérescence structurelle du lien social induite par le développement du système capitaliste n’avait alors pas encore révélé son ampleur, pas plus que son caractère inéluctable et mortifère. C’est pourquoi Max Weber put, temporairement, enrôler le protestantisme sous la bannière du capitalisme : parce qu’on était à un moment où la bourgeoisie se trouvait exactement au sommet de son ascension (une ascension facilitée, effectivement, par l’esprit protestant), donc un moment où elle n’avait pas encore entamé son déclin (déclin qui déboucha sur la disparition de l’esprit protestant au sein même de la bourgeoisie).

Un siècle après Max Weber, on pourrait écrire une thèse intitulée : « L’esprit du capitalisme, ou la fin de l’éthique protestante » !

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