Évènement

L'étrange défaite (Marc Bloch)

Publié le : 15/05/2009 00:00:00
Catégories : Histoire

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En 1940, Marc Bloch avait 54 ans. Héros de 14-18 (croix de guerre, 4 citations à l’ordre de l’armée), le capitaine Bloch, redevenu le professeur Bloch, a enseigné en faculté l’Histoire médiévale, entre les deux guerres. Mobilisé comme capitaine d’Etat-major, en 1939 et à sa propre demande, il assiste à la défaite de 1940, aux premières loges. Déchu de la fonction publique par les lois antisémites de Vichy, il est ensuite « relevé de déchéance pour services rendus à la France ». Après deux années passées à enseigner dans des conditions difficiles, il rejoint l’action clandestine en 1943, dans le réseau « Combat ». Arrêté en 1944 par la Gestapo, il est torturé (thorax défoncé, bain glacé), puis fusillé.

De juillet à septembre 1940, il avait rédigé un court manuscrit sur les évènements de 1940 : « L’étrange défaite ». L’ouvrage parut finalement en 1946 seulement, par les soins du mouvement Franc-tireur. Ce manuscrit avait « vécu » malgré plusieurs perquisitions de la Gestapo, et de main en main, il avait finalement atterri entre les mains des dirigeants de ce mouvement.


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Bloch avait voulu, dès l’été 40 et malgré les conditions précaires où il se trouvait, fixer son témoignage sur le papier, « dans la première fraîcheur ». C’est en substance, explique-t-il, le point de vue d’un historien vivant l’histoire immédiate. Sa judéité, ajoute-t-il, lui importe fort peu : il ne la revendique qu’en face d’un antisémite. Elle n’influe donc guère sur le point de vue qu’il exprime. Son point de vue est celui d’un Français, c’est tout.

Affecté à l’état-major territorial de Strasbourg, il passe les premières semaines de la Drôle de Guerre dans une torpeur peut-être encore plus forte que celle qui frappe toutes les armées françaises. Pour dire les choses simplement, on ne lui donne rien à faire. Finalement, il obtient d’être affecté à une fonction plus sérieuse, à l’état-major d’armée de la première armée, en Picardie, où il devient officier de liaison avec les forces britanniques, puis en charge du ravitaillement en essence. Peu occupé par une hiérarchie qui ne semble même pas soucieuse de se renseigner sur l’existence de dépôt d’essence en Belgique (puisqu’officiellement, il ne s’agit pas d’y entrer), il prend sur lui de conduire les investigations nécessaires.

En mai 40, sa tâche lui laissant une grande liberté de mouvement, il se risque en Belgique devant l’armée en marche. Il assiste à la débandade belge, et en déduit rapidement que le combat qui commence sera rude. De retour à l’état-major, il apprend la percée de la Meuse et, avec le reste de son armée, il recule vers Douai, pour rétablir la continuité du front. Par la suite, à de nombreuses reprises, il constate que l’avance allemande est si rapide que les dépôts d’essence qu’il a aménagés derrière le front français tombent aux mains de l’ennemi avant même d’avoir pu être utilisés. Son témoignage montre une armée française qui « pense » encore dans les termes logistiques de 14-18, confrontée à une armée allemande qui va dix fois plus vite, dix fois plus profond dans le dispositif adverse. Le 20 mai, il apprend que les Allemands ont déjà atteint l’embouchure de la Somme, alors que tous les plans d’opération prévoyaient la constitution de réserves derrière une ligne statique, sur le modèle de 14-18, à plus de cent kilomètres à l’est d’Amiens.

Il passe l’essentiel du mois de mai à rameuter tant bien que mal son dispositif logistique, obligé de bouger aussi vite que les formations motorisées adverses, alors que rien n’a été préparé pour cette guerre de mouvement ultra-rapide. Il constate ainsi, sans parvenir à conceptualiser les faits sur le moment, que la ligne hiérarchique se trompe constamment, parce qu’elle réfléchit encore inconsciemment à partir des paramètres de la guerre de 14-18, confinée qu’elle est dans une superbe ignorance des modifications apportées aux équations de base du commandement par le binôme char-avion de la Wehrmacht. Il peut voir aussi un général de division, cassé dit-on pour cause d’ivrognerie, sombrer dans une dépression noire alors que son unité motorisée vient d’être littéralement démantelée sur place par les forces allemandes. Bref, il assiste de l’intérieur à une débâcle complète et instantanée, une débâcle inévitable, la débâche d’une armée dépassée conceptuellement, dans pratiquement tous les domaines.

Sa campagne s’achève lorsqu’il parvient, avec quelques difficultés, à s’embarquer pour l’Angleterre, le 30 mai. Il fait le trajet Douvres – Plymouth, le 1 er juin, pour réembarquer vers Cherbourg. Il raconte ce voyage en train à travers le sud de l’Angleterre, avec des civils anglais donnant à manger et à boire aux soldats français – ce qui fait un peu oublier à ces derniers qu’à Dunkerque, les Anglais embarquèrent les leurs avant leurs alliés français.

Il passe la première quinzaine de juin en Normandie et en Bretagne, cherchant comme les officiers réunis à Caen, puis à Rennes, à refaire une armée alors qu’il n’y a plus rien pour accomplir une telle tâche. Quand les Allemands arrivent à Rennes, le 18 juin, il se vêt en civil pour éviter la captivité, et finit ainsi par réintégrer sa peau d’universitaire vieillissant, quelques semaines plus tard, profitant du chaos invraisemblable qui s’est abattu sur la France.


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Quelle analyse fait-il de ces évènements, à chaud, pendant l’été 40 ?

Il commence par rappeler que la première responsabilité d’une défaite militaire revient toujours au commandement. Il décrit le corps des officiers français sans complaisance : des gens qui ne pensent guère, mais sont très fiers d’avoir reçu une sorte de « science infuse » dans une école de guerre. Des individus médiocres, enfermés dans le conformisme rassurant d’une institution sclérosée… et surtout des individus rendus inaptes au commandement par une longue pratique de la bureaucratie la plus tatillonne. Pour dire les choses simplement, Bloch explique que le corps des officiers français, en 1940, était modelé par son esprit de caste sur la haute bourgeoisie française (avec lequel il entretenait des rapports quasi-consanguins) – une haute bourgeoisie particulièrement inapte, bourrelée de préjugés et parfaitement inadaptée à conduire une guerre moderne, une guerre de mouvement faite par un peuple dynamique, que menait une hiérarchie dynamique. Quand on ajoute à cela la disproportion en matériel moderne adapté à une guerre de mouvement et une alliance franco-anglaise au fond peu populaire au sein même des élites qui la promouvaient en façade, on ne s’étonne plus de la défaite écrasante de 1940.

En arrière-plan, Bloch critique toute la formation intellectuelle des élites françaises. Cette formation intellectuelle est toute entière tournée vers le développement des qualités de reconduction du système préexistant – ne serait-ce que parce qu’elle privilégie les qualités de mémoire sur celles d’inventivité. L’élite française, telle qu’elle s’est révélée à l’épreuve de la guerre, à travers le corps des officiers, ne « pense » pas librement. Elle reste constamment prisonnière des schémas prédéterminés – reflet, d’une manière générale, du mode de fonctionnement d’une bourgeoisie sclérosée, surtout préoccupée de défendre ses intérêts de classe, par la reconduction mécanique de l’existant – et Bloch, historien pour qui l’histoire était d’abord « la science du changement », l’a bien compris. A mots couverts, il sous-entend déjà ce que la recherche historique nous a depuis confirmé : à savoir que les élites françaises, en 1940, voyaient dans l’Allemagne d’Hitler un allié de classe contre le prolétariat.

Indépendamment du cas de trahison pure et simple, de toute manière, une élite constituée sur ces bases ne peut pas penser une rupture de contexte aussi radicale que celle introduite par la Blitzkrieg du général Guderian. Elle est condamnée à subir la volonté de l’ennemi d’introduire un changement de paradigme, étant incapable de construire un paradigme alternatif qui lui serait propre. Elle est, littéralement, « à la remorque » de son ennemi, à la limite elle en attend juste qu’il la traite bien une fois vaincue – et Bloch raconte qu’il a entendu un haut gradé de l’armée française déclarer, dès le 26 mai, qu’il « voyait bien » une future capitulation…

Cependant, la critique de l’élite n’est, pour Marc Bloch, qu’un point d’appui pour entreprendre, plus profondément, ce qu’il appelle « l’examen de conscience d’un Français ». Il évoque sans complaisance la réalité de la France de 1940, vue d’en bas : un peuple las de la guerre, vidé de toute virilité, de tout esprit de sacrifice même, par la boucherie largement inutile de 14-18. La France de 1940, explique-t-il en substance, n’est plus la Grande Nation qui, en 1914, existait encore. L’esprit de revendication au sens le plus méprisable du terme a gangréné les classes populaires. Il ne s’agit plus, pour l’ouvrier, pour le paysan, pour le petit-bourgeois français, de se lancer à l’assaut de l’Histoire au nom des classes sociales qui en ont trop longtemps été exclues. Il s’agit de préserver les « petits sous ». Le syndicalisme a cessé d’être une force de combat, pour un nouvel ordre social. Il est devenu un simple contrepoids au pouvoir bourgeois, qui aide les non-bourgeois à devenir… des bourgeois. La France de 1940, pour Marc Bloch, est un pays de petits rentiers égoïstes et sans élan, qui se soûle de grands mots (la France, patrie des Droits de l’homme, etc.), pour se cacher sa nature à lui-même. De là la mauvaise tenue de certaines troupes : il est clair qu’on ne fait pas une nouvelle armée de Valmy avec des gens qui tiennent par-dessus tout à leur petit confort personnel. A la nullité d’élites formées pour la reconduction sociale a répondu la faiblesse d’une masse incapable de penser l’Histoire en marche.

Soixante-neuf ans après 1940, le constat de Bloch reste d’actualité.


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