Lettre persane

Publié le : 11/02/2009 00:00:00
Catégories : Géopolitique

iran

Le lancement de leur premier satellite par les Perses, et la menace d'un conflit entre l'Empire du Bien (disent-ils) et l'Iran, nous donnent l'occasion d'examiner et de jauger la position de « l'Europe d'après » vis à vis de cette contrée perse et de son peuple.

Voici donc une note rapide qui n'a pas l'ambition de rentrer dans le détail, il faudrait un ouvrage complet pour cela, mais de brosser un portrait succinct et informatif.

Commençons par faire quelques rappels.

Le premier a son importance : les Perses ne sont pas des Arabes. Les Perses se rattachent, par la langue et, malgré une certaine diversité ethnique, par le sang, à l’arbre des peuples indo-européens. Ils parlent une langue à flexions, pas une langue sémitique – et en conséquence, leurs esprits sont modelés par une langue à flexions, comme nos esprits européens. Pour beaucoup d’occidentaux, les Iraniens appartiennent au monde arabo-musulman, parce qu’ils sont musulmans, parce qu’ils ont été colonisés par les Arabes, parce que leur Coran a été rédigé en Arabe. Mais c’est une erreur : les Iraniens sont musulmans, mais pas arabo-musulmans. Il faut s’en souvenir, si l’on veut comprendre le conflit latent qui perdure entre Perse et monde arabe depuis des siècles.

A l’opposition entre indo-européens et sémites s’ajoute encore le clivage entre sunnites et chiites – un clivage qui, du point de vue des acteurs sur le terrain, est plus structurant que l’opposition entre musulmans et chrétiens. Il faut, là encore, bien mémoriser cette donnée : autour du Golfe Persique, c’est la concurrence entre les influences chiite et sunnite (plus précisément wahhabite) qui structure les enjeux politico-religieux. Personne ne se demande si les champs de pétrole de l’est de l’Arabie seront rattachés à un Etat musulman ou chrétien – tout le monde sait que dans cette région, l’islam est archi-prédominant. Mais personne ne sait, en revanche, si ces ressources vont rester entre les mains des wahhabites saoudiens ou basculer dans une sphère d’influence chiite au sein de laquelle l’Iran serait dominant.

Dissipons ensuite les arguments de propagande ressassés par les ennemis du régime de Téhéran :

- L’Iran, seule théocratie du monde actuellement, s’en sort très honorablement sur le plan sur le plan culturel et éducationnel, par rapport aux normes de sa région et eu égard à l’opposition qu’il doit affronter de la part de la soi-disant « communauté internationale ». Le taux d’alphabétisation iranien est de 77 % (83 % pour les hommes, 70 % pour les femmes), ce qui est nettement mieux que dans le monde arabe (moyenne : 71 % d’alphabétisation, environ 60 % pour les femmes). L’espérance de vie avoisine 71 ans, ce qui est très correct pour un pays encore récemment rattaché au Tiers-Monde. L’indice de fécondité est de 1,7 enfants par femme, ce qui veut dire que l’Iran a terminé sa transition démographique, et entrera en phase de décroissance démographique dans environ deux décennies (par opposition, l’Arabie Saoudite possède encore un indice de fécondité à 3,8 enfants par femme, ce qui dit assez chez qui les femmes sont enfermés dans un rôle de « pondeuses »).

- Fragile faute de capacités de raffinage (ce qui fait que ce grand producteur pétrolier est obligé d’importer son essence !), l’économie iranienne, après 30 ans de régime islamique, ne révèle ni le désastre permanent présenté par la propagande américaine, ni la succession de triomphes vantée par la propagande des mollahs. La croissance sur la longue période avoisine assez régulièrement 5 % par an depuis 20 ans, ce qui est dans la norme de la région (l’Arabie Saoudite suit à peu près les mêmes trajectoires économiques que l’Iran). La corruption est considérable, aux dires de tous les témoins, mais pas pire que dans le reste du Moyen Orient, et probablement bien moindre qu’au Pakistan voisin. Le régime des mollahs a globalement réussi à surmonter le coût de la révolution et de la guerre contre l’Irak, et sans faire des étincelles, l’économie iranienne est loin du tableau apocalyptique dépeint par les propagandistes anti-Téhéran. Le régime a réussi là où, compte tenu de son isolement international et de ses choix idéologiques, il pouvait réussir : il peut se vanter par exemple d’avoir réussi à moderniser l’agriculture (même si la vulnérabilité à la sécheresse perdure). Et il a échoué là où il ne pouvait pas réussir sans aide extérieure forte, en particulier dans la modernisation de l’industrie. Aujourd’hui, l’Iran reste une économie fragile de pays à peine sorti du sous-développement dans de nombreux secteurs (20 % de la population sous le seuil de pauvreté, très fortes tensions inflationnistes), mais c’est le lot commun de quasiment tout le Moyen Orient.

- Sur le plan technologique, le régime iranien peut se vanter de réels succès. Par rapport au monde arabe (un quasi-désert culturel), l’Iran a réussi sur le plan éducationnel. La théocratie et le développement scientifique ont démontré qu’ils n’étaient pas incompatibles. L’Iran possède des scientifiques de haut niveau en nombre suffisant pour être capable d’entamer un développement économique auto-généré. Aucun pays du Proche et Moyen Orient, à part Israël, ne peut en dire autant.

- Sur le plan politique, l’Iran est un cas à part. Le régime est démocratique, puisqu’il y a des élections libres (en tout cas pas plus « orientées » qu’en Occident, cf. le deuxième tour des élections présidentielles françaises en 2002, ou la campagne électorale US de 2000). Mais seuls les candidats approuvés par le clergé peuvent se présenter. On pourrait définir ce système étrange comme une démocratie représentative surplombée/encadrée par une oligarchie théocratique. C’est assez déroutant, mais ce qui est certain, c’est qu’à la différence des dictatures arabes à Grand Homme Moustachu, à la différence des Emirats Islamiques super-rétrogrades, le régime iranien est réellement stable.

En somme, à tous points de vue, l’Iran apparaît aujourd’hui comme un pays que la Révolution Islamique a conduit dans la pleine modernité, poursuivant, par des voies nouvelles, la politique de développement du Shah. L’occidentalisation affichée en moins, la modernisation des structures mentales s’est poursuivie, et malgré l’hostilité de la « communauté internationale », la modernisation des infrastructures matérielles n’a pas été bloquée.

Si l’on ajoute à tout ceci que l’Iran possède 10 % des réserves mondiales de pétrole et 18 % des réserves mondiales de gaz naturel, Téhéran apparaît aujourd’hui comme un partenaire à la fois stable, riche de potentialités et, vu sa position sur l’échiquier géostratégique, absolument crucial dans la constitution du rapport de forces régional. On dira que le régime des mollahs n’est pas parfait, qu’on y pend les homosexuels et qu’on y lapide les femmes. C’est vrai, mais c’est le cas partout dans la région (et soit dit en passant, sur ce plan, l’Arabie Saoudite pro-US est bien pire que l’Iran).


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Dans « prendre le camp sans l'attaquer », j'expose le fait que nous allons rentrer dans un conflit latent plus ou moins ouvert avec nos propres populations musulmanes (sunnites en quasi-totalité), présentes sur notre sol. Et qu'il faudrait désamorcer ce conflit dans une logique de gain rapide en limitant la destruction mutuelle.

Nous savons, néanmoins, et l'histoire récente le prouva (et le prouvera encore), que d'autres puissances musulmanes, pas forcément d'Afrique du Nord, ont la mauvaise habitude d'envoyer à travers le monde des légions de combattants fanatisés enroulés sous la bannière d'un islam radical et politique. Et nous savons encore qu’à l'exception notable du Hezbollah, ces légions sont sunnites (plus précisément : inspirées par l’islam wahhabite ou ses pseudopodes variés). Par conséquent, et pour neutraliser les éventuelles tentatives d'influence venues de la sphère djihado-sunnite sur notre sol, il faudrait se rapprocher de l'Iran. Un Iran potentiellement puissant, et avec qui nous n'avons pour l’instant aucun différend sérieux – sachant que la présence chiite en Europe, et en France en particulier, est assez marginale et a vocation à le rester.

C’est donc l’intérêt de la France de se rapprocher de l'Iran, et même, discrètement, de laisser s’instaurer au sein du monde musulman un rapport de force favorable au chiisme, et de préférence à un chiisme centré sur Téhéran. L’affaiblissement de l’Arabie Saoudite, véritable cœur du Jihad paraît-il « anti-occidental » (quoique financé indirectement par les USA…) est un objectif à poursuivre pour les européens. En somme, au lieu d'une politique arabe de plus en plus illisible, une politique perse serait judicieuse pour l'Europe.

Ce qui nous amène à une question complémentaire : pourquoi Nicolas Sarkozy a-t-il éprouvé le besoin d’aller à Bagdad cautionner le pouvoir mis en place là-bas par les Américains, allant jusqu’à lui promettre une « coopération sans limite » ? Pourquoi, sinon parce que Sarko ne défend pas nos intérêts ?

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