L'Europe des patriotes (Philippe Bourdin)

Publié le : 24/04/2010 16:01:43
Catégories : Histoire

guillotine« L’Europe des patriotes » est une thèse d’Histoire, publiée par les PUF et d’une très grande qualité. Intéressant : comment a-t-on  incubé les réseaux qui débouchèrent sur la Révolution Française ?

Au début du XVIII° siècle, la France est encore la puissance dominante de l’Europe, mais elle est en train de perdre sa position, au profit de l’Angleterre. Après la Guerre de Sept Ans, cette bascule du pouvoir à l’échelle continentale est un fait acquis. Il en a coûté six décennies de guerre presque ininterrompue, tantôt sur mer, tantôt sur terre, parfois à l’ouest du continent, parfois à l’est. L’Europe en sort comme un système désarticulé, mais qui fait encore système, jusque dans l’affrontement de ses composantes. Cette situation engendre une nostalgie de l’unité, nostalgie qui constitue la toile de fond des « Lumières » : puisque l’ordre des vieilles monarchies chrétiennes échoue à être ordre, totalement et durablement, il faut qu’un autre ordre survienne, appuyé sur d’autres représentations structurantes.

Ce mouvement de réflexion métapolitique avant tout, né dans les élites, va se combiner avec les révoltes sociales et économiques pour approcher progressivement une idée nouvelle : le patriotisme. Le concept lui-même est arrivé en Europe depuis la jeune Amérique, où il se développe à partir de 1770. Il traduit en profondeur un système de pensée assurant la collaboration entre les élites  bourgeoises et les masses populaires – précisément ce dont les élites européennes des « Lumières » avaient besoin, pour prendre appui sur le peuple et, grâce à lui, imposer un ordre de substitution à l’ordre défaillant des monarchies de droit divin. « L’Europe des patriotes » est donc le produit d’une hybridation idéologique complexe, associant un projet géopolitique (l’alliance européenne des classes « éclairées »), un projet politique (la révolte du Tiers-Etat) et un autre projet politique d’importation (l’indépendance américaine). Etudier cette hybridation est instructif, parce que notre monde occidental contemporain en est l’enfant, mais aussi, et surtout, parce qu’elle permit une victoire politique de portée historique.

Révolution, mode d’emploi.


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« Illuminismo » en Italie, « Enlightenment » en Angleterre, « Illustracion » en Espagne, « Aufklärung » en Allemagne : les « Lumières » sont un phénomène européen, qui admet, dans chaque pays, une variante spécifique. Ce phénomène s’incarne dans une figure, « l’intellectuel » militant, et des lieux de sociabilité nouveaux (les « cafés »).

La proto-idéologie des « Lumières » n’est pas une véritable idéologie structurée. C’est un mouvement de pensée, aux contours flous et au contenu malléable, qui prend appui sur les avancées technico-scientifique du temps (l’Encyclopédie) pour vanter un projet politique de « tolérance » (religieuse en particulier), par opposition à « l’obscurantisme » des vieilles monarchies (catholiques, principalement, l’Angleterre passant, à l’époque – et bien à tort – pour un modèle de « tolérance »). Cependant, si ce mouvement de pensée ne débouche pas sur une idéologie structurée, il renvoie implicitement à une idéologie-racine parfois non sue : l’extension artificielle aux questions politiques et sociales de la méthode scientifique, dans la foulée de l’empirisme de Locke. Il y a implicitement négation de la conception thomiste, hiérarchique et verticale, du Vrai. Le Vrai ne résulte plus de l’ordre du monde, mais de l’observation empirique du réel par le sujet. On remarquera que cet énoncé implique que la société d’ordres est caduque, et que les hiérarchies sociales doivent résulter de l’observation empirique des fortunes – où l’on voit que, derrière le combat de Voltaire contre le « fanatisme » catholique, il y a, bien sûr, le combat de la bourgeoisie pour imposer son système de représentation à un ordre aristocratique déclinant. La version rousseauiste, elle, renvoie à un projet plus large (contrat social, remise en cause latente du droit de propriété), mais on sait qu’elle n’a historiquement pas pu l’emporter – depuis le 9 Thermidor, c’est Voltaire qui sert de clef de voûte intellectuelle à l’oligarchie dominante, Rousseau ayant été congédié brutalement.

Comment cette proto-idéologie polymorphe est-elle parvenue à s’imposer, après avoir structuré un mouvement large, incluant de très nombreux milieux parfois antagonistes, alors qu’elle n’a, pour l’unifier, qu’une référence implicite à l’empirisme et au scientisme ?

Elle a d’abord été incubée dans la « République des Lettres », ensemble allant de Rousseau à Voltaire en passant par Diderot (en France), mariage donc entre des gens qui n’étaient d’accord sur rien… sauf sur le refus du système en place. La force de ces milieux hétérogènes fut de comprendre, très vite, qu’ils avaient intérêt à organiser leur diversité comme un avantage en termes de réseau d’influence. Le fait d’être divers n’est gênant que pour une organisation structurée en tant que telle : il constitue au contraire un avantage pour un réseau, un protoplasme fonctionnant sur une base polycentrique. Le premier succès des « patriotes », en amont même de leur existence en tant que tels, aura été de penser le débat contradictoire interne comme un outil d’unification face à un « dehors » qui, lui, refuse ce débat. Je suis loin de celui qui me contredit, mais encore plus loin de celui qui refuse de me parler.

La fabrication de cette « République des Lettres », matrice des milieux « patriotes », s’est faite un peu à la manière dont se constitue une fourmilière : millimètre par millimètre, par le dessin de milliers de pistes phéromonales (depuis les essais les plus sérieux jusqu’aux contes érotiques, en passant par les romans, les ouvrages pratiques, etc.). La diffusion des ouvrages a été l’occasion de constituer des réseaux : à l’époque, les livres sont souvent édités pour des associations de lecteurs, qui organisent en leur sein des préventes.

Les « clubs » et les « sociétés de pensée » d’où sortiront, plus tard, les sections révolutionnaires (jacobines ou girondines) sont d’abord des associations de lecteurs et d’auteurs. C’est à la fois un travail métapolitique et de réseautage tous azimuts, qui empruntent fréquemment sa forme, voire ses structures, à la franc-maçonnerie. Voilà comment l’on fait émerger une contre-société au sein de la société. Peu à peu, les sociétés de pensée, clubs et académies de province s’échangent des membres, dialoguent, s’affrontent courtoisement et, insensiblement, prennent l’habitude de se soutenir mutuellement face à la répression idéologique des tenants de l’ordre ancien. C’est la naissance du « parti philosophique ».

Les heurts internes de ces milieux ne remettent pas vraiment en cause leur capacité à secréter collectivement un espace-mental spécifique, en décalage avec l’environnement encore imprégné des logiques et modes de pensée propres à l’Europe des monarchies de droit divin. La porosité relative entre cette contre-société et la société ordinaire est une fonction de la contre-société, qui lui permet de recruter, de diffuser ses idées, et cette fonction ne remet pas en cause l’existence de l’espace mental collectif distinct.

L’ensemble tient parce qu’en arrière-plan, il y a l’idéologie-racine héritée discrètement de Locke. De manière significative, le seul pays où les « Lumières » ne parviennent pas à unifier profondément les milieux « salon – club – académie – société de pensée » est l’Allemagne, parce que les précurseurs du romantisme, en partant de l’idéologie-racine de Locke, finissent par y rejeter l’utilitarisme anglo-saxon associé partout ailleurs à l’empirisme, et commencent à élaborer une autre idéologie-racine, inspirée du différencialisme consubstantiel à la pensée germanique (Herder), potentiellement dialectique. Une des origines lointaines de l’hégélianisme, dépassement des « Lumières », réside, sans doute, dans ce choc idéologique souterrain.

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Dans tous les pays d’Europe continentale, la contre-société constituée par le « parti philosophique » est une opposition à l’ordre en place. En Grande-Bretagne, il en va différemment. Là, l’idéologie-racine du « parti philosophique » est, aussi, le mode de pensée des élites en place. De ce fait, alors que partout ailleurs, le « parti philosophique » est un problème pour le régime, en Angleterre, c’est une solution. Là, les clubs et sociétés de pensée deviennent la charpente des milieux dominants, et le « parti philosophique », confondant allègrement sociétés de pensée et sociétés d’agriculture tenues par les grands possédants, fonctionne plus ou moins comme le volet culturel du capital.

De ce fait, le « parti philosophique » incubé en Amérique n’a que peu ou pas de passerelles avec son homologue britannique. Les coloniaux ont trop d’intérêts divergents, dans le domaine économique, pour se confondre avec les élites métropolitaines. Ils incubent donc une variante spécifique du « parti philosophique », beaucoup moins « libertine », beaucoup plus puritaine. C’est ainsi qu’ils vont se définir, progressivement, comme des « patriotes » : c'est-à-dire, en réalité, des membres d’un « parti philosophique » dans un seul pays. L’idéologie-racine de Locke a donc, à partir de cet instant, fabriqué à la fois sa pure expression (la franc-maçonnerie des élites anglaises) et son plus farouche adversaire (la franc-maçonnerie américaine). Le caractère cosmopolite des « Lumières » est brisé. La Grande-Bretagne a enfanté son ennemi le plus déterminé – qui lui ressemble beaucoup par l’adhésion à l’idéologie-racine, mais qui resitue cette idéologie-racine dans un cadre politique autonome. Avec la publication du « Sens commun » par Thomas Paine, en 1776, la question est posée clairement : Anglais et Américains ont la même conception du monde, mais pourquoi une petite île « corrompue » devrait-elle incarner le centre de cette vision commune, face à un grand continent « pur » ?

Le « parti philosophique » américain ne brise pas seulement le cosmopolitisme des « Lumières ». Il leur donne un tour nouveau, en proposant une « déclaration des droits ». La société américaine, relativement égalitaire à l’époque, ne propose pas au monde le même modèle social que l’Angleterre de la Gentry. Cette proposition américaine, originale, combinant différencialisme (les « Lumières » dans un seul pays) et aspiration universaliste (les « Droits de l’homme ») va trouver un énorme écho en Europe – en Irlande, par exemple, elle engendre un « patriotisme » défini contre l’impérialisme britannique, mais aussi en Belgique, où elle engendre une révolution deux ans avant la prise de la Bastille.

Mais c’est surtout dans un autre pays à la fois différencialiste et universaliste, que le concept des « Lumières dans un seul pays » va réveiller des forces très profondes. Ce pays, c’est la France. La coquille métapolitique définie par le « parti philosophique » reçoit ainsi, dans notre pays, son contenu politique : l’idée révolutionnaire. 1789 est le résultat de cette alchimie.

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En somme, si l’on lit « L’Europe des patriotes » comme un « révolution  mode d’emploi », on a quoi ?

On a un modèle radicalement différent de la voie révolutionnaire bolchevik.

On a au départ une idéologie-racine (qui peut rester implicite).

On a ensuite une énorme production de théorie (qui décline la vision du monde portée par l’idéologie-racine).

On a, ensuite encore, l’incubation de réseaux de plus en plus complexes, ouverts et polycentriques, qui partagent la production de théorie et finissent par constituer un milieu spécifique, doté de lieux spécifiques, de procédures spécifiques, de codes propres, distincts de ceux en vigueur dans la société ordinaire.

Et, après seulement, on a l’introduction, dans ce milieu spécifique, du projet politique proprement dit.

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