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L'existentialisme est un humanisme (J.P. Sartre)

Publié le : 27/10/2009 23:00:00
Catégories : Philosophie

Sartre

« L’existentialisme est un humanisme » est une conférence donnée par Jean-Paul Sartre à Paris en octobre 1945, à la demande de ses soutiens Jacques Calmy et Marc Beigbeder. L’enjeu de cette conférence était pour Sartre de répondre aux critiques de ceux, droite catholique et parti communiste mêlés, qui l’accusaient de saper les fondements spirituels de la reconstruction française, avec une doctrine « existentialiste » que les uns comme les autres accusaient, fondamentalement, d’être la parfaite théorisation de l’individualisme nihiliste.

La ligne de défense de Sartre est  paradoxale : d’un côté, il affirme que l’existentialisme est réservé au philosophe, donc ne saurait « démoraliser les foules », mais d’un autre côté, il met cette doctrine à la disposition du grand public. Ce paradoxe s’explique par le positionnement complexe de Sartre à l’égard des communistes. Il revendique en même temps le droit de les soutenir et celui de les critiquer, et c’est pourquoi il cherche à faire comprendre qu’il veut s’adresser avant tout aux cadres du Parti, pas à la masse militante. « L’existentialisme est un humanisme » est donc un écrit de circonstance. Pour autant, parce que la circonstance était cruciale dans la détermination de ce que serait la France post-1945, et parce que l’écrit a joué un rôle considérable, c’est un texte à connaître.


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Sartre commence par faire observer que ceux-là mêmes qui lui reprochent le pessimisme de son anthropologie veulent par ailleurs des institutions stables pour encadrer une nature humaine en laquelle ils n’ont pas foi. Il en déduit que l’existentialisme est mal connu, puisqu’on lui reproche au fond de fonder en théorie les bases de ce que l’on veut justifier en pratique.

L’existentialisme, poursuit Sartre, est la simple affirmation que l’existence précède l’essence, et qu’en conséquence, il faut partir de la subjectivité. C’est de facto l’affirmation d’une hégémonie nominaliste complète : après qu’au XVIII° siècle, on eut supprimé Dieu comme Cause Première de l’essence d’où procède l’étant, Sartre propose de supprimer l’essence elle-même comme cause de l’étant. Pour lui, l’essence est reconstruite à l’intérieur de l’esprit humain à partir de l’étant constaté. C’est l’aboutissement logique de la mutation des formes de la pensée entamée au XII° siècle, à travers la querelle des universaux, et le démantèlement final des catégories thomistes issues de l’aristotélisme. L’homme n’est plus, comme dans la tradition occidentale à proprement parler, la créature à qui Dieu a donné le pouvoir de nommer des étants dont l’essence provient de Dieu. C’est pour Sartre l’être qui crée l’essence en nommant les étants (1). Nous sommes là à la racine philosophique de l’inversion de l’Occident évoquée par René Guénon (cf. note de lecture publiée ici sur « La crise du monde moderne »).

Dans ces conditions, pour Sartre, il n’y a pas de nature humaine. L’homme est une page blanche, sur laquelle l’existence imprime sa marque, et l’essence est reconstruite ensuite à partir de cette marque. C’est la négation de l’inconscient collectif évoqué par Jung (cf. note de lecture publiée ici sur « Psychologie de l’inconscient »). Pour Sartre, l’homme est un projet qui se vit subjectivement (ce qui n’est guère contestable), mais surtout il n’est que cela (ce qui constitue une pétition de principe idéologique). Pour Sartre, « rien n’est au ciel intelligible » (donc le Soi est illusion et le Moi constitue le réel, cf. note de lecture publiée ici sur « Malaise dans la civilisation »).

A partir de cette pétition de principe, Sartre développe une éthique qu’on pourra trouver cache-misère ou nécessaire eu égard au contexte créé par l’affirmation idéologique, selon qu’on voudra voir en Sartre un poison ou un antidote. Dans cette éthique (qui annonce déjà Levinas en filigrane), l’homme est responsable justement parce qu’il est entièrement libre à l’égard de l’essence. Chaque homme, dit Sartre, engage l’espèce humaine toute entière par les choix qu’il va faire à partir de l’essence qu’il a reconstituée à partir de l’existence. En d’autres termes, le sujet cartésien redevient un homme social parce qu’il admet que son Moi est partie prenante d’un Tout humain, si l’on ose dire le « Moi » collectif de l’humanité. En clef de voûte de cette éthique de responsabilité refondée à partir de l’existence : l’impératif kantien (ma conduite n’est bonne que si elle est généralisable à tous les hommes).

Sartre s’inscrit donc contre l’idée issue de la Révolution Française qu’il existe un « ciel intelligible » indépendamment de l’abandon de « l’hypothèse de Dieu ». Cette idée, dit-il, est réconfortante mais fausse. Il faut admettre tout simplement que l’ancien système d’encadrement issu du réalisme aristotélicien est mort et bien mort. Pire, cette idée est dangereuse : elle nous permet d’ignorer la véritable nature de notre responsabilité (2). Nous devons admettre que nous sommes sans excuses : alors seulement, dit Sartre, nous pourrons agir en conscience.

Mais Sartre ne fait qu’une halte auprès de Kant. S’il admet l’impératif catégorique de la possible généralisation d’une conduite, il expose que l’on ne peut pas ne pas traiter l’Autre comme un moyen, parce qu’il faut bien décider à un moment de l’autre que l’on aura comme fin, et donc de l’autre Autre qui sera le moyen de cette fin. Alors que faire ? Quel critère de la prise de décision ? Sartre répond : vivez. L’homme sartrien est une « série d’entreprises », et la valeur d’une vie est donnée par la valeur de cette série. Le « Je pense donc je suis » cartésien débouche donc mécaniquement, à travers l’enchaînement de « L’existentialisme est un humanisme », en une légitimation a priori de l’expérience. L’important, nous dit Sartre, est notre capacité à percevoir l’autre comme un autre moi-même, la liberté de l’autre comme la liberté de soi. Et si le prix à payer pour cette connaissance est le choix douloureux entre deux altérités, alors payons ce prix. Il y a là une profession de foi individualiste, et individuante, qui explique pourquoi Sartre, malgré tous ses efforts, ne fut jamais accepté par les communistes.

Au final, Sartre m’apparaît, à la lecture de « L’existentialisme est un humanisme », comme le point le plus élevé de la pensée issue de l’humanisme. L’existentialisme fut l’ultime tentative (manquée) de reconstruire une éthique de responsabilité dans un cadre relativiste  – ou, pour dire les choses en termes plus précis : de construire une intersubjectivité réaliste à partir du subjectivisme nominaliste individuant.

Donc en résumé : pour moi, oui, l’existentialisme est un humanisme. Et j’ajoute : son échec, comme j’aurai peut-être l’occasion de l’expliquer, un jour, prouve que l’humanisme est une erreur.


(1) On remarquera au passage que la tradition islamique, sur ce point, est absolument alignée sur la tradition occidentale authentique. Le Coran identifie d’ailleurs Satan à l’Ange qui refuse que l’homme nomme conformément à la volonté de Dieu (sourate 2, verset 34). Où l'on comprend pourquoi l'existencialisme occidental contemporain ne peut pas, aujourd'hui, tolérer l'islam aisément.

(2) Ce qui revient à dire que Sartre, poussant jusqu’à son terme la conception humaniste du Libre Arbitre, dénie à l’encadrement social la responsabilité de maintenir l’homme à l’intérieur de limites qu'il ne peut respecter par lui-même, prisonnier qu'il est de son Libre Arbitre même. Le but de l'expérience est donc bien, chez Sartre, purement individuel. Le collectif ne possède pas de logique autonome.


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