L'homme sans gravité (Charles Melman)

Publié le : 02/04/2009 00:00:00
Catégories : Sociologie

fightclub_croquis

« L’homme sans gravité » est un essai présenté sous forme d’entretien entre Charles Melman et Jean-Paul Lebrun, deux psychiatres psychanalystes. Dans l’ensemble, Lebrun pose les questions, et Melman propose des réponses.

La thèse de ce dernier : nous passons d’une culture où la santé mentale était mesurée par le niveau d’harmonie avec l’Idéal, culture qui fabriquait des névroses, à une culture fondée sur la recherche d’une adéquation entre désirs et objets de satisfaction, qui fabrique des perversions (voir la note de lecture sur Christopher Lash, « La culture du narcissisme »). Une nouvelle morale émerge, qui renvoie à une sensibilité purement thérapeutique, donc à une nouvelle économie psychique. L’exhibition de la jouissance a remplacé le refoulement comme contre-pôle d’équilibre au désir.

Melman considère que cette mutation est le signe d’un progrès : la « prise de conscience que le ciel est vide » (ce qui revient à dire que Melman s’inscrit dans une certaine vision du monde, cf. par exemple la note de lecture publiée sur ce site, concernant « Nature de la société politique », de Bernard de Midelt). Pour autant, si Melman est enfermé dans une certaine pensée (1), ce n’est pas un libéral inconscient. Il reconnaît que ce progrès est porteur de dangers. Formulant un jugement de valeur (ce qui est son droit, mais limite la portée de son propos), il estime bon, par hypothèse, que les individus aient à se déterminer eux-mêmes, sans référence à une foi ou à une idéologie, mais il constate aussi que cela pose le problème de l’absence de limites. La disparition du sacré, induite par cette abolition soudain de toutes les limitations, menace en effet de faire émerger, au-delà de la sensibilité thérapeutique, des sensibilités morbides, parce que la disparition de la limite élimine aussi la cause du désir : on ne peut plus franchir la limite, s’il n’y a plus de limite. Pour dire les choses encore plus clairement : s’il n’y a plus de père pour interdire la mère, alors la mère cesse d’être désirable, puisqu’elle est déjà obtenue (d’où le retour à la figure paternelle, de plus en plus net, justement de la part des jeunes adultes qui ont grandi sans père).

Dans cette nouvelle économie psychique sans limites, il n’y a plus de place pour l’autorité, pour le respect, pour l’intimité. Plus grave : il n’y a plus de place pour le politique, car sans autorité fondée sur un ensemble de valeurs à respecter, il n’y a plus de moyens de construire le politique. Le phallus a disparu du monde. Et avec lui, avec la disparition de l’autorité, le heurt entre notre désir et le père, heurt sans lequel nous ne pouvons prendre conscience du réel. Au bout du compte, c’est la pensée elle-même qui devient impossible, et cette impossibilité fabrique des êtres structurellement déprimés, sans tonus autonome, sans capacité à exister hors du jeu social. Pour dire les choses de manière imagée : l’Enfer, c'est-à-dire la privation définitive de la vision de Dieu.

Toujours pour utiliser des parallèles trop simples mais explicatifs, le psychiatre nous démontre que ce monde de damnés est aussi, naturellement, un monde de démons. Ce monde où l’objet de désir doit être immédiatement accessible est un monde où tout objet doit être utilisé, donc ramené à la jouissance qu’il procure – bref, un monde de pervers. Dans ce monde, l’Autre, vidé de toute substance extérieure à la jouissance qu’il procure, est considéré sous une optique purement utilitaire. C’est pourquoi ce monde de pervers est aussi, potentiellement, un monde de criminels – car si l’Autre n’a pas de substance extérieure à la jouissance qu’il procure, alors on peut le tuer dès qu’il cesse de procurer une jouissance.

Sans aller jusqu’à cet extrême, qui ne sera pas nécessairement réalisé, force est de constater qu’en tout cas, notre monde est peuplé de gens vides, d’éternels adolescents perpétuellement à l’écoute d’eux-mêmes – et n’ayant, pour finir, rien à entendre.

Des gens incapables de fonder un avenir, puisqu’ils n’ont plus de substance à projeter. Pire : des gens qui n’ayant plus de substance, ignorant les limites de leur désir, ne peuvent se poser de limites à eux-mêmes – des limites qui, en les séparant du monde, les mettraient en contact avec lui. Des êtres autonomisés à l’égard du réel, donc, et totalement – des esprits enfermés, un mot que Melman n’emploierait pas, dans un nominalisme radical, et surtout radicalement dévoyé, où les signifiants ne renvoient ni aux choses proprement dites, ni aux catégories qu’elles recouvrent, réseau de symboles, mais à d’autres signifiants, dans un flux hypnotique qui permet de masquer la disparition de toute substance, et en particulier l’implosion de la libido.

Jusqu’au point extrême où le sujet, totalement déconstruit, simple écho de sa propre pensée réverbérée à l’infini, dans la quête permanente de la fusion à la Mère Monde, finit par perdre totalement conscience de lui-même, de son identité, de la continuité de son devenir, et même de la possibilité de toute continuité…


*


En somme, Melman analyse l’impact du néo-matriarcat, et il nous confirme que c’est, à ce stade, une machine à fabriquer des monstres. On ne trouvera sans doute pas grand-chose à redire à son analyse de psychiatre lacanien. C’est à quelques nuances près le diagnostic déjà établi par Baudrillard, sur un mode plus sociologique et philosophique (voir la note de lecture sur « L’échange symbolique et la mort »).

On peut pourtant faire quelques critiques, non sur l’analyse en elle-même (imparable), mais sur le contexte dans laquelle Charles Melman a choisi de la situer…

Tout d’abord, pour Melman, le processus « ne dépend de personne ». Il résulte uniquement du progrès technologique, et du besoin corollaire de créer « un monde de consommateurs » (ce qui implique que Melman ignore superbement la question de classes, et le fait que l’utilisation du progrès technologique aux fins de croissance du marché rencontre les intérêts de la classe capitaliste). Il y a là un énorme angle mort : souligner l’enfermement de l’Etre dans l’étant, donc la réduction de la valeur à la marchandise, sans jamais analyser le capitalismesystème de pouvoir, c’est un peu surprenant… comme

Ensuite, Melman adhère à la thèse de Lacan pour qui l’homme, nécessairement, aspirerait à l’Enfer, parce que ce serait la seule réalité que l’homme peut toucher. Or, cette thèse traduit un a priori quasi-théologique, à savoir l’impossibilité de la Grâce. Cette pétition de principe n’est évidemment pas absurde, c’est un point de vue – mais ce n’est qu’un a priori, et on peut ne pas y adhérer. Vu sous l’angle religieux, le discours de Melman fait penser à une sorte de calvinisme où il n’y aurait pas d’élus – une définition originale de la psychanalyse, mais une définition finalement assez savoureuse.

Ce qui frappe dans l’expression parareligieuse de cette quasi-théologie désespérée, c’est que la modernité, en phase terminale, débouche sur anthropologie déterministe dans le sens le plus noir du terme. Melman fait une excellente analyse des raisons pour lesquelles notre monde se transforme en enfer, et il remonte courageusement à certains des prédicats implicites qui ont fondé ce monde infernal. Cependant, s’il s’intéresse aux causes socioéconomiques du processus de marchandisation, s’il établit le lien entre ces causes et l’économie psychique contemporaine, il ne remonte jamais vraiment aux causes philosophiques en amont. Il ne fait que les évoquer, sans les approfondir.

A partir de là, il est condamné à rester dans le constat : il voit que la pulsion de mort sera la seule porte de sortie possible, pour ceux qui sont enfermés dans le mode de pensée construit par la modernité marchande. Mais au lieu d’en déduire qu’il faut sortir de ce mode de pensée en posant la question de la vision du monde qui le sous-tend, il en déduit… qu’il n’y a pas de solution autre que celle à laquelle cette vision du monde nous conduira, sous sa propre dynamique.

C’est la limite du propos – et, en même temps, la principale information qu’il nous apporte. En lisant le bouquin de Melman, on a confirmation de ce que nous subodorions quant à la véritable signification de la postmodernité : en réalité, les modernes ont cessé de penser leur propre développement.


(1) Il existe fondamentalement trois principales manières de voir le monde. Si l’on nomme ces manières selon les noms qu’elles portent désormais dans la plupart des cas :

- La manière religieuse (au sens pris par la religion depuis l’autonomisation des autres champs de la pensée à l’égard du religieux) : hiérarchie des êtres particuliers et multiples (philosophie réaliste) organisée à partir soit de l’Etre unitaire (monothéisme), soit de la hiérarchie du monde supérieur des formes pures (polythéisme) ; dans cette vision du monde, la Vérité engendre le monde ;

- La manière libérale/bourgeoise : non hiérarchie des êtres particuliers et création des formes à partir des êtres particuliers (philosophie nominaliste et ordre marchand) ; dans cette vision du monde, le monde engendre la Vérité ;

- La manière hégélienne (marxiste ou non) : hiérarchie dynamique des êtres particuliers à travers le conflit créateur de l’Etre dans son unicité (dialectique) ; dans cette vision du monde, la Vérité préexiste au monde mais seul le monde la fait advenir dans le monde.

Il est clair que Melman s’inscrit dans la deuxième vision. La première suppose en effet d’accepter que le ciel n’est pas vide, la troisième d’accepter qu’on ne peut pas savoir ce qu’il y a dans le ciel tant que le monde n’aura pas fait advenir la vérité parmi nous.


Partager ce contenu