Évènement

L'humanité perdue (A. Finkielkraut)

Publié le : 03/03/2009 00:00:00
Catégories : Philosophie

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Traumatisé par la Seconde Guerre Mondiale comme la plupart des Juifs ashkénazes, ce qui se comprend, Finkielkraut s’interroge sur l’humanité perdue de ce chimiste d’Auschwitz dont Primo Levi raconte, dans « Si c’est un homme », comment il regardait ses auxiliaires juifs : comme des non-humains, comme des objets. D’où vient qu’à un certain moment, les Juifs ont été vus par les Allemands comme des êtres hors de l’humanité ?

Premier constat : pendant longtemps, les hommes n’ont pas conçu l’humanité. Pour la plupart des primitifs, n’est humain que le membre de sa tribu. Dixit Finkielkraut : c’est avec la Bible que l’homme occidental invente le principe d’unicité du fait humain. « Vous et l’Etranger, vous serez égaux devant l’Eternel », déclare paraît-il le Dieu de Moïse, si l’on en croit Finkielkraut – qui oublie au passage de signaler que ce verset (Nombres, XV,14-16) fait référence à l'Etranger résidant parmi les Israélites et dont le sacrifice a été agréé – d’où, sans doute, chez Finkielkraut, une certaine interprétation du monothéisme hébraïque comme perception de l’homme semblable à l’homme.

Suit la philosophie, qui en délivrant la vérité de la tradition, rend pensable l’unité de tous les hommes dans la même vérité, par-delà leurs traditions respectives. Décidément, Finkielkraut a des traductions différentes des miennes, ce n’est pas tout à fait ce que j’avais cru lire chez Aristote…

Ah, mais j’ai parlé trop vite. Finkielkraut avoue tout de même qu’on trouve chez Aristote cette restriction : « Quand des hommes diffèrent entre eux autant qu’une âme diffère d’un corps et un homme d’une brute […], ceux-là sont par nature des esclaves pour qui il est préférable de subir l’autorité d’un maître. Est, en effet, esclave par nature, celui qui est apte à être la chose d’un autre (et c’est pourquoi il l’est en fait) et qui a la raison en partage dans la mesure où elle est impliquée dans la sensation, mais sans la posséder pleinement. » Traduction : l’universalisme crée paradoxalement un super particularisme, puisqu’il exalte la différence entre celui qui a accès à l’universel et celui qui n’y a pas accès. Et l’on remarquera ici, au passage, que Finkielkraut mentionne ce paradoxe de l’universalisme créateur de la différence s’agissant de l’universalisme philosophique du Logos grec, mais qu’il omet de le signaler s’agissant de l’universalisme prophétique du Davar biblique. Nous y reviendrons.

Parlons, pour l’instant, de l’invention de l’humanité. Si elle n’est pas toute entière dans Aristote, quand commence-t-elle ? Réponse de Finkielkraut : avec la modernité, dans la conception d’une substance unifiante commune à tous les êtres, par opposition au cosmos différenciateur des Anciens. Le monde du moderne, enclos sur lui-même, ignore le principe de subordination des êtres à Dieu, et dépourvu de cette clef de voûte, il peut aussi l’être du principe de différenciation au sens large. Il rend pensable l’universalité de l’homme – au prix, il est vrai, d’un sacrifice douloureux : celui de la tradition, celui de l’origine comme source de l’être.

La négation de l’humain universel dans l’autre particulier, nous dit Finkielkraut, commence dans la révolte contre cette négation de l’origine de soi comme source de l’être particulier de soi. C’est l’universalisme absolu qui rend pensable le différencialisme absolu.

Ainsi l’antisémite, pour Sartre l’existentialiste, était l’homme qui avait la nostalgie de l’ordre vertical détruit par la modernité unifiante. Pourquoi cette nostalgie ? - demande Finkielkraut. Réponse : parce que l’ordre vertical inscrivait les hommes dans une tradition réconfortante, qui leur évitait d’être confrontés à leur propre médiocrité. L’antisémite, construisant sa tradition par opposition à la tradition juive, est donc, toujours dixit Finkielkraut, l’homme qui proteste contre sa propre liberté – l’antisémitisme est une forme de nostalgie des origines. D’où le chimiste d’Auschwitz.

Ce qui est vrai des Juifs l’est aussi de n’importe quelle autre catégorie, qui va servir à la redéfinition de soi par opposition – ici les nègres ou les jaunes dans la haine de race, mais aussi, dans la haine de classe, le bourgeois par opposition au prolétaire…

L’humanité perdue l’est donc, pour Finkielkraut, parce qu’à un certain moment, la modernité débouche sur son renversement. A un certain moment, une rage de détruire l’humanité de l’autre devient le seul moyen, pour qui n’a plus de substance propre, de s’en redonner une : la négation de l’humanité autre est la réaffirmation de l’humanité de soi. Elle peut même devenir, dans la négation de l’autre par haine de classe, la réaffirmation de toute l’humanité, même par delà les différences d’origine – sur ce point, Finkielkraut s’inscrit dans le prolongement direct d’Arendt. Il admet que le totalitarisme est Un, à travers ses diverses manifestations, dans un vertige constructiviste négateur de toute donne.

Un vertige dont, et c’est la partie la plus intéressante de l’ouvrage, Finkielkraut repère aujourd’hui le retour dans la sensibilité humanitaire – une sensibilité qui se donne bonne conscience pour mieux nier la particularité de la victime. Le vertige victimaire est, nous explique Finkielkraut, une nouvelle forme du vertige constructiviste. Il faut donc nous en méfier.

Tout comme nous devons prendre nos distances d’avec une survalorisation du cosmopolitisme qui, à bien des égards, dissimule notre nostalgie de l’enracinement dans les origines – si nous sommes plus prompts à défendre Sarajevo que Vukovar, c’est parce que nous nous identifions, ou en tout cas parce que nous voulons nous identifier aux bosniaques « multiculturels ». Nous avons l’illusion que nous touchons à l’universel parce que nous réduisons le monde, progressivement, à un modèle unique, surplomb de toutes les cultures. Mais ce n’est, précisément, qu’une illusion. Notre soi-disant multiculturalisme dissimule, secrètement, profondément, une nouvelle figure de la négation de l’Autre, et donc une nouvelle manière de nous définir par cette négation : l’universel abstrait, négation du particulier concret.


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Excellent bouquin, L’humanité perdue est cependant très représentatif des limites que Finkielkraut assigne à sa pensée – ce philosophe juif et bourgeois dit la vérité, rien que la vérité, mais pas toute la vérité. Il en retranche toujours, par un silence complice, les parts qui pourraient heurter soit sa judéité, soit son appartenance de classe.

Ce que Finkielkraut néglige quand il parle de la haine de race, c’est le rôle particulier joué par les élites juives dans le processus de déracinement. Si l’antisémitisme est effectivement la principale pathologie raciste de l’Europe du XX° siècle débutant, ce n’est pas un hasard : c’est d’abord parce que le processus de déracinement renvoie implicitement à l’entreprise de domination d’une classe sociale, la haute bourgeoisie appuyée sur la haute banque, qui présente la particularité d’avoir défini son identité par le cosmopolitisme – et une classe sociale qui est, en grande partie, d’origine juive. Et la combinaison complexe de cette identité cosmopolite avec l’héritage juif, y compris dans sa part non universaliste (part que Finkielkraut omet complètement) mériterait évidemment d’être commentée, s’agissant de l’analyse de l’antisémitisme au XX° siècle – tout comme elle devrait l’être, à nouveau, au XXI° siècle débutant, s’agissant du rôle des faux-monnayeurs intellectuels d’origine juive, dans le développement d’un multiculturalisme de pacotille.

Qu’on nous comprenne bien : nous ne sommes pas en train de dire que les nazis avaient raison d’être antisémites, ou que nous aurions raison de le devenir sous prétexte que BHL se fout de notre gueule. Il serait idiot de dire une chose pareille, évidemment. Mais ce que nous disons, en revanche, c’est que les nazis avaient leurs raisons de se comporter comme des idiots, et que nous avons aujourd’hui les nôtres d’être tentés d’en faire autant, il faut bien le dire. L’analyse des mécanismes générateurs de l’antisémitisme par Finkielkraut n’est pas fausse, elle dit une partie du Vrai. Mais elle doit être complétée par une mise en perspective au regard du rôle de la haute banque mondialisée, en grande partie juive, dans la mise en coupe réglée de l’Allemagne après 1918. Ignorer cette dimension du problème, c’est oublier que le fait générateur de la négation de l’humain dans les Juifs par les Allemands peut être aussi, en partie, la négation de l’humain dans les Allemands par certains Juifs – que l’imbécillité nazie associa ensuite, par hypothèse, aux Juifs en général. On lira à ce sujet le chapitre 3 de La question raciale, de Drac – qui reprend une partie des arguments parfaitement justes de Finkielkraut, mais cite aussi un autre point de vue.

Finkielkraut a aussi des angles morts sociaux. Son appartenance de classe prédétermine en partie son discours. Quand il parle de la haine de classe, le rôle de la première violence lui échappe complètement. Cette première violence, c’est évidemment celle commise par la bourgeoisie contre le prolétariat. Nous aimerions suggérer à Finkielkraut de travailler une semaine comme ouvrier spécialisé dans une activité salissante et pénible, et d’essayer ensuite d’imaginer ce que pouvait signifier cette position, encore aujourd’hui peu enviable, au temps du capitalisme sauvage ; alors, sans doute, notre philosophe de l’école polytechnique percevra mieux les motivations derrière la destruction du bourgeois par le révolutionnaire.

Là encore, qu’on nous comprenne bien : nous ne sommes pas en train de dire que les prolétaires avaient raison de vouloir tuer les bourgeois, ni surtout d’être assez naïfs pour s’imaginer que la destruction du capitalisme comme principe passait par une condition nécessaire et suffisante, à savoir la destruction des capitalistes eux-mêmes. Mais nous disons que ces prolétaires saisis d’un « vertige constructiviste » avaient des raisons d’avoir le vertige – et qu’il faudrait, tout de même, ne pas l’oublier.

Enfin, dernier angle mort et non des moindres, la question du vertige victimaire. Finkielkraut analyse très bien comment la sensibilité humanitaire contemporaine est une stratégie, une ruse de la folie. Il montre, par exemple, comment François Mitterrand utilisa la communication autour de l’humanitaire pour dissimuler sous une effusion de bons sentiments une politique par ailleurs très contestable, pendant les guerres de Yougoslavie. Mais – et c’est là qu’on s’étonne – comment se fait-il que notre philosophie polytechnicien, qui voit si clair quand le discours victimaire cherche à dissimuler des stratégies pro-serbes, n’ait jamais rien remarqué quand les stratégies victimaires ont joué en sens inverse, ou encore s’agissant du lien entre un certain discours victimaire post-Shoah et la politique israélienne à l’égard des Palestiniens ?

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