Évènement

L'idée d'Empire (A. de Benoist)

Publié le : 26/11/2009 19:43:13
Catégories : Histoire

benoist

Thèse d’Alain de Benoist : l’Europe est le lieu où ont été élaborés deux concepts politiques contemporains : la Nation (précédée par le Royaume), et l’Empire.

Historiquement, l’Empire précède le Royaume. Il est issu du transfert de la charge impériale romaine au monde germanique, par l’intermédiaire de l’Eglise catholique, au VIII° siècle. Ce transfert est lourd de conséquences conceptuelles : il implique une rupture avec la conception augustinienne d’une opposition entre la Cité de Dieu et la Cité terrestre. Désormais, la Cité chrétienne est, aussi, une cité terrestre. Cet empire, d’abord chrétien, ensuite romain, finalement Romain Germanique, a duré près de 1 000 ans. Il prend fin en 1806, après Austerlitz, quand la Nation française, héritière du Royaume capétien, l’annexe purement et simplement – pour peu de temps. Le triomphe du modèle national achève de détruire l’idée d’Empire en Europe, puisque l’Allemagne, finalement, devient une Nation (ou en tout tente de le devenir).

Cette idée de Nation est beaucoup plus récente. Elle se cristallise progressivement entre le XV° et le XVIII° siècle, mais ne prend son sens contemporain qu’avec la Révolution Française. Elle correspond à une redéfinition de la souveraineté politique, la personne artificielle du Souverain n’étant plus nécessairement incarnée par le Roi. Cette définition implique la Nation ne s’oppose pas à l’Empire par la taille (plus petite), mais bien par sa substance même : alors que l’Empire associe une idée à un territoire, la Nation (au sens hérité de 1789) est une émanation du peuple. Du côté impérial, la conjonction d’une idée et d’une frontière, pour définir une souveraineté et le périmètre d’application d’une Loi. Du côté national, la construction d’une Loi à partir de la Volonté Générale, sans idée en clef de voûte (sinon, peut-être, la sacralisation de la Volonté Générale), et une association de la Loi au territoire où vit le peuple qui a produit cette loi. L’Empire est donc une idée qui a un territoire, alors que la Nation est un territoire dont le peuple a une idée. D’un côté, une perspective descendante et hiérarchique, de l’autre, un mouvement ascendant et associatif.

AdB voudrait semble-t-il nous faire croire que dans cette opposition, la Nation de 1789 ne fait que continuer le royaume des Capétiens. On me permettra de faire remarquer que le Royaume Franc est, fondamentalement, à son origine, une idée qui fédère un peuple en devenir derrière le roi – et donc, si l’on reprend les notions d’AdB lui-même, un mixte entre l’Empire et la Nation. C’est à bon droit qu’Adb nous explique que le roi de France, en opposant sa souveraineté territoriale au principe impérial, a préparé l’avènement de la Nation. Mais il ne faudrait pas pour autant dissimuler cette rupture fondamentale : si le roi de France revendique une souveraineté territoriale enclose dans des frontières, il n’en fonde pas moins sa légitimité sur une clef de voûte spirituelle, ce qui le distingue radicalement de l’Empire (puisque l’Empire prétend se confondre avec le pouvoir spirituel, alors que le roi s’en veut le représentant), mais aussi des gouvernements nationaux issus de la Volonté Générale, et d’elle seule. En ce sens, la Nation post-1789 apparaît autant comme une trahison de l’idée royale que comme une continuation. Continuation dans la trahison, disons. Il est surprenant qu’AdB ne le remarque pas : si la Nation s’oppose à l’Empire, ce n’est pas au même titre que le Royaume. Il y a là un angle mort dans le travail de l’auteur. Il n’est pas interdit d’y voir le contrecoup de son allergie fondamentale à l’égard du monothéisme, fondement du royaume franc.

Reprenons. Retour à la thèse d’AdB. Il analyse la querelle des Guelfes et des Gibelins, opposition entre le siège de Rome et l’empereur germanique, comme le face à face, à l’intérieur de l’idée d’Empire, entre le pouvoir temporel qui veut constituer une part distincte du pouvoir spirituel et le pouvoir spirituel qui veut annexer dans le pouvoir temporel tout ce qui relève potentiellement du spirituel. Ce combat, perdu par l’Empire, impliqua que celui-ci retombait de facto au rang du royaume, et qu’il était donc nié dans son principe. Quand au XV° siècle le Saint Empire Romain devient germanique, il devient, en fait sinon en droit, un embryon de royaume allemand (décentralisé), préfiguration de la nation allemande. La victoire de l’idée nationale, au XIX° siècle, apparaît donc a posteriori comme une conséquence lointaine de la querelle des Guelfes et des Gibelins. Elle fut le moment où le concept capétien, lui-même entré en mutation, s’imposait définitivement à l’Europe, à travers son continuateur subversif : la Nation. Mais cette victoire traduisait, plus profondément, le passage d’une distinction temporel/spirituel à une séparation temporel/spirituel.

L’absolutisme monarchiste a en effet préparé, continue AdB, sa propre subversion. En énonçant que la souveraineté était fondée non sur l’idée qui a un territoire, mais sur le territoire où règne une idée, la monarchie capétienne préparait une conception de l’idée fondatrice immanente, et non plus transcendante. L’alliance entre la monarchie capétienne et la bourgeoisie, sur le plan des dynamiques de classes, renvoie donc souterrainement à un mouvement plus profond : l’affinité élective entre une structuration de l’espace politique par la conjonction des frontières et d’une Loi bornée territorialement (espace homogène à l’intérieur de la frontière) et une structuration de l’espace économique elle-même homogénéisant (par le marché). La construction impériale, sur ce plan, apparaît donc comme moins progressiste que son adversaire nationale : le « sens de l’Histoire » construit par le triomphe du capitalisme va, jusqu’au XIX° siècle, jouer systématiquement en faveur de la Nation, contre l’Empire. En ce sens, conclut AdB, c’est largement par erreur qu’on parlera d’Empires pour évoquer les constructions politiques en expansion du XX° siècle. En réalité, de par leur structure homogénéisant, égalisant l’espace politico-social, ces constructions sont en réalité des extensions territoriales indéfinies du principe national, et non des empires au sens où le Saint Empire Romain Germanique fut un Empire. L’Amérique est donc non un Empire au sens allemand, mais une Nation devenue impériale. Ce n’est pas la même chose.

Ce qui est très intéressant, dans cette conclusion d’AdB, c’est qu’il pousse sa réflexion jusqu’à son terme logique. Et si, dit-il, la réunification allemande, et l’enclenchement de nouvelles logiques impulsées par Berlin, dans une large mesure contre les logiques centralisatrices et les règlements homogénéisant de Bruxelles, ne venaient pas, en réalité, opposer l’idée d’Empire à la réalité pseudo-impériale d’une extension de l’idée nationale au-delà de son cadre naturel ? L’intérêt de cette question est qu’elle nous permet de sortir d’une perception simpliste : d’un côté la Nation à la Française, de l’autre l’Europe à l’Allemande. Erreur : il y a trois camps. La Nation Française, l’Empire au sens Allemand, l’Empire au sens de l’Union Européenne (extension de l’Empire américain, fondamentalement). Et il n’est pas du tout certain que les deux conceptions de l’Empire vont éternellement faire bon ménage.


 

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