Évènement

L'idéologie française (Bernard-Henri Lévy)

Publié le : 04/06/2009 00:00:00
Catégories : Politique

bhl_croquis

L’idéologie française est un pamphlet de Bernard-Henri Lévy, publié en 1981, peu avant l’élection de François Mitterrand. C’est en soi un ouvrage très secondaire : peu intéressant, assez confus. Raymond Aron lui avait dès sa parution fait un sort, soulignant que BHL, par les élucubrations grotesques qu’il dissimulait maladroitement derrière le prétexte de sa judéité partielle, mettait les Français juifs en danger.

Cependant, parce que cet ouvrage sans grand intérêt a contribué de manière décisive à formater la pensée « politiquement correcte » du bloc institutionnel français pendant un quart de siècle, il est intéressant de savoir ce qu’il y a dedans.

Petit résumé, donc – et surtout commentaire en forme d’exécution…


*


L’argument est simple : BHL va nous révéler la véritable nature du pays dans lequel nous vivons. Pour lui, derrière la légende d’une France immaculée, « patrie des Droits de l’homme », il y a la réalité : la France, aux origines du fascisme (thèse déjà formulée, quelques années plus tôt, par l’historien israélien Zeev Sternhell).

Première partie : La France aux Français. D’abord une litanie de faits cités en vrac, avec un point d’ancrage symbolique : le 6 février 34, présenté comme une révolte « fascisante » des « petits » contre la « ploutocratie cosmopolite » ; la cause, pour BHL : la défection des intellectuels, qui, constatant la destruction du lien social, cessent de jouer leur rôle de vigilants (et donc, pour BHL, la cause des années 30 n’est pas la crise de 1929 et la baisse du pouvoir d’achat des salariés, rien à voir, n’est-ce pas ?). Des intellectuels français des années 30 qui, pour BHL, choisissent la fuite en avant vers l’insurrection identitaire, pour ne pas avoir à affronter l’implosion de leur civilisation. Une insurrection identitaire qu’il assimile en outre à l’idée de Nation (comme si celle-ci n’était pas issue, aussi, de la Révolution Française), ajoutant qu’en ces « heures les plus sombres » (n’est-ce pas ?), l’Humanité fustigeait la « tribu cosmopolite Rothschild ».

Et voilà comment, au terme de ce qu’il faut bien appeler une diarrhée verbale (le moyen de décrire autrement cette prose ?), toute la révolte des classes populaires et moyennes confondues se trouve, miraculeusement, rattachée à la parenthèse vichyste et collaborationniste – une parenthèse dont BHL nous avoue, à mots couverts mais avec une fureur évidente, que ce qu’elle a de dramatique (de son point de vue), c’est qu’elle fut approuvée par une grande partie des Français, tout simplement parce qu’en important en France la notion allemande d’unité, source de justice, elle réveillait un très profond tropisme solidariste, une aspiration innée à la fraternité. Il faut lire les pages où il parle de l’école d’Uriage, pages où il dénonce, avec une étrange hystérie femelle, cette pépinière qui formait les futurs chefs de la France – une pépinière, et sur ce point il a raison, à laquelle les années 50-60 doivent une grande partie de leurs succès, car ce sont souvent des hommes formés sous Vichy qui assurèrent, techniquement, la reconstruction du pays par le général de Gaulle. Où l’on comprend encore que si le slogan « La France aux Français » est insupportable à BHL, ce n’est pas tant parce qu’il porte en germe de rejet de l’étranger (quoi qu’il en dise, et il en dit beaucoup à ce sujet !), que parce qu’il sous-entend que la France n’appartient pas aux forces mondialistes dont BHL est, évidemment, le propagandiste.

BHL nous parle de la lutte de Vichy contre « l’anti-france ». A aucun moment il ne se demande ce qu’était cette anti-France, si elle possédait une substance : et pour cause, s’il se posait la question, il serait obligé de s’interroger sur l’interaction entre les réseaux d’influence judéo-maçonniques et les intérêts capitalistes, et il serait obligé de se poser la question du jeu exact joué par ces réseaux, et il serait donc obligé de dire ce que précisément il veut cacher : à savoir que si la Révolution Nationale a effectivement reçu l’assentiment d’une grande partie des Français (y compris une partie non négligeable de la gauche socialiste), c’est tout simplement parce qu’elle traduisait une révolte légitime. Voilà précisément ce que BHL veut cacher : derrière son amalgame Juif = victime / socialiste = bourreau, il y a, d’abord, la volonté de dissimuler la réalité des questions de classe, et la complexité des luttes d’influence.

Reste une question : malhonnête ou, tout simplement, révolté, BHL ?

Malhonnête, sans aucun doute.

On pourrait comprendre le parti pris du « Juif » Lévy (les guillemets, parce que BHL n’est pas juif en réalité), étant donné les lois ignominieuses qui déshonorèrent Vichy, s’il n’allait pas constamment trop loin dans l’amalgame et le confusionnisme. « Solution finale à la Française » : voilà à quoi il résumé la politique de Vichy. Comme si, au-delà de la question juive, il ne fallait pas aussi se poser la question des forces et des contre-forces qui, de manière plus générale, enclenchèrent la collaboration. Comme si tout était réductible à une grille de lecture unique : Juif/antisémite, antiraciste/raciste. Derrière les formules outrancières, derrière la confusion volontairement entretenue qui ignore les précautions les plus élémentaires en matière de méthodologie, une pensée manichéenne : Juif = victime, antisémite = salaud, peuple = antisémite, donc peuple = salaud (et, sous-entendu : Juif = bourgeois, donc bourgeois = victime).

Péguy, voyez-vous, est pour BHL antisémite parce qu’il oppose le « socialisme racial » du peuple « enraciné » à la bourgeoisie, coupable de l’avoir coupé de ses racines… Un Péguy dont BHL ne veut retenir qu’une chose : il est l’homme du corps, de l’inscription de l’humain dans sa corporéité – bref, il veut que l’homme soit charnellement, il refuse qu’on en fasse un programme – un programme, un bilan, un profit. Bref, Péguy, si l’on a bien suivi BHL, est antisémite parce qu’il refuse le règne de l’Argent.

Derrière l’enfermement de la réflexion dans un paradigme raciste/antiraciste, Juif/antisémite, le refus de poser la question sociale. Le grand bourgeois BHL, exploiteur du peuple, enrichi par le pillage de l’Afrique, s’offre la tunique du martyr en réduisant l’Histoire des hommes à l’histoire de ces millions de petits Juifs, qui n’étaient coupables de rien et, au fond, payèrent pour les gens comme lui : voilà, en réalité, toute sa démarche.

La démarche, il faut bien le dire, d’un propagandiste antisémite.

Un propagandiste antisémite d’un genre nouveau, qui aurait retourné l’argument antisémite (Juif = argent = négation des solidarités charnelles) pour en faire un argument philosémite (Juif = argent = victime du peuple fasciste). Nous l’avons déjà dit sur ce site, mais il faut le redire, inlassablement, parce que c’est une des clefs les plus importantes pour comprendre notre époque : tel est BHL, l’antisémite francophobe, notre ennemi.


*


Deuxième partie : l’idéologie française.

Là, BHL est moins médiocre. Au milieu de ses élucubrations, on trouve quelques idées vraies (son analyse de la jalousie française à l’égard de l’Allemagne, puissance montante du XIX° siècle, en particulier).

Mais à côté de cela…

Il rappelle d’abord que le racisme est consubstantiel au mode de pensée français. Il oublie juste de dire qu’il est consubstantiel au mode de pensée de tous les peuples… Nous passerons sur le catalogue qu’il dresse des racialistes français, notons simplement qu’il oublie de mentionner qu’ils avaient, aux Etats-Unis et en Allemagne en particulier, leurs équivalents au moins aussi gratinés. On relèvera cependant au passage une contre-vérité : BHL affirme que le racialisme classificateur à prétention scientifique est né en France avec la société ethnologique. C’est faux : il apparaît en Allemagne, à la fin du XVIII° siècle, avec Blumenbach. On remarquera aussi que BHL ignore totalement (comment fait-il ?) le déchaînement de racisme appliqué qui, au XIX° siècle, se déploie aux Etats-Unis contre les amérindiens…

Bref, c’est un procès à charge contre l’héritage français – un procès qui s’appuie sur des preuves à charge réelles, mais qui néglige de présenter les preuves à décharge. A tel point qu’un lecteur ignorant de l’histoire de notre pays, lisant BHL et s’en tenant là, pourrait croire que les Français sont, depuis des siècles, obsédés par le duel entre race juive (sous-entendu : le groupe mythico-ethnique dominant dans la Haute Banque) et race aryenne (sous-entendu : le groupe mythico-ethnique dominant dans l’ancienne aristocratie). Comme si l’histoire de France n’était pas, d’abord, l’histoire du duel entre le peuple, uni dans sa diversité, et l’oligarchie prédatrice, unie elle aussi dans sa propre diversité, et qui entend confisquer la conscience, la richesse et le bien-être… Bernanos ? Antisémite et puis c’est tout. Voltaire ? Raciste et puis c’est tout. Il est bien connu que Bernanos n’a jamais rien écrit contre l’alliance des oligarchies, et que Voltaire n’a été qu’un théoricien racialiste…

A partir de là, quand BHL va au bout de sa pensée, nous ne sommes pas surpris. Pour lui, la source du fascisme est le socialisme français, ce socialisme enraciné qui revendique, d’abord, le bien du peuple – c'est-à-dire : de la communauté charnelle. « Racisme ! », éructe BHL, quand il voit que les Français, par-delà leurs places dans la société capitaliste, veulent d’abord vivre ensemble, toutes classes confondues. Il est frappant, à ce point du discours, de constater comment BHL s’insurge contre les catégories mêmes qu’il vient de forger : c’est lui qui nous a expliqué que Péguy était implicitement antisémite en niant le règne de l’argent ; et maintenant, il vient benoitement nous expliquer… qu’il est antisémite de penser, comme Drumont, qu’il existe un lien structurel entre « la juiverie » et le pouvoir de l’argent. Eh, m’sieur Lévy, vous n’avez pas comme qui dirait l’impression de vous prendre les pieds dans le tapis, là ?

Nous passerons sur la dernière partie : le fascisme aux couleurs de la France. On y trouvera simplement la confirmation que pour BHL, tout ce qui défend la France charnelle, tout ce qui défend les Français d’en bas, les « petits », les « petzouilles » comme il les appelle avec une délectation à peine dissimulée, est… fasciste.

Jeanne d’Arc est fasciste. Le socialisme français est fasciste. L’amour de la patrie est fasciste. Le nationalisme est fasciste. Le régionalisme est fasciste. La campagne est fasciste. Lire des livres, c’est fasciste, mais ne pas lire de livres, c’est fasciste aussi. La fête des mères est fasciste. Le lien social est fasciste. L’ordre, c’est fasciste, mais le désordre, c’est la source du fascisme. La matière, c’est fasciste. Le vide, c’est fasciste. La vie, c’est fasciste. Le relativisme, c’est fasciste, mais croire en des valeurs intangibles, c’est fasciste aussi. Et vouloir que la représentation du peuple le représente effectivement, c’est le comble du fascisme !

Ce que l’on déduit de ce délire assez consternant, au final, c’est que pour BHL, tout est fasciste… sauf le capitalisme. Pour BHL, dire que le règne du signe monétaire engendre la déshumanisation, c’est ça qui est fasciste. Le fascisme, c’est bien connu, ne provient par contre pas du tout d’une stratégie de captation, par les classes supérieures du capitalisme, des forces de révolte qu’elles ont, par leur prédation permanente, fini par susciter.

Tout ça pour ça.

Alors synthèse, évidente : nous comprenons progressivement que tout l’argumentaire de BHL n’a qu’un but : condamner la France parce qu’elle veut être elle-même, parce qu’elle revendique une substance propre, étrangère à la mathématisation du monde par le pouvoir capitaliste, à son indifférenciation radicale dans un système d’équivalences complexes. Il est frappant de constater, par exemple, que BHL tient pour médiocre la tradition marxienne française en cela qu’elle s’est pensée comme telle. La pensée marxiste française, nous dit BHL, est mauvaise parce qu’elle se veut française. Elle parle, d’abord, de la France et des Français. Elle récuse l’universalisme abstrait des catégories économiques, elle se méfie de la théorisation déshumanisante : vice incurable, pour l’auteur de l’idéologie française. Ce que BHL ne supporte pas, c’est l’existence de cette essence, étrangère aux catégories qu’il maîtrise, lui, l’homme de l’Argent, le Juif de Cour qui a usurpé la place du Jésuite pour prêcher l’évangile du Capital.

Telle est la nature profonde de BHL, telle est son essence secrète : c’est un faux Juif et véritable idolâtre de l’Argent. Cet idolâtre, issu de l’implosion de la pensée juive dans la haute bourgeoisie, veut, en détruisant la pensée française, détruire ce qui ramène les êtres à l’Etre, par-delà le règne des signes, par-delà le système d’équivalence abstrait fabriqué par l’idolâtrie.

Tel est BHL, l’ennemi implacable et du peuple juif, et du peuple français, et de toute ce qui procède de l'Etre, et non de l'avoir – l’ennemi de Dieu, tout simplement.

Partager ce contenu