L'insoutenable pesanteur du néant

Publié le : 06/03/2009 00:00:00
Catégories : Actualité

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Hier, 5 mars 2008, des créateurs d’entreprise ont lâché 2.000 ballons sur l’esplanade de la Défense. Cette performance était intitulée : « Soyez gonflés, créez ! » L’objectif de la démarche était de « mettre en valeur la création d’entreprise », même en période de crise. Il arrive que Philippe Murray nous manque.

Un entrefilet dans les journaux nous apprend qu’un concours, intitulé « 15 millions de ballons », est organisé en parallèle. Les meilleurs projets seront, paraît-il, récompensés. J’avoue que je n’ai pas le courage d’aller sur le site dédié à cette farce pour vérifier en quoi consiste le gros lot. Il y a des moments où mon sens de l’humour est pris en défaut.

Il l’a été aussi, tout à l’heure, lorsque j’ai cliqué sur un lien envoyé par Carceller, et qui m’a permis de découvrir les récents propos de madame Lagarde. Ce n’est pas le vide de son discours qui m’a déconcerté, c’est la nature de certaines des questions qui lui furent posées. Un journaliste, dont j’ai déjà oublié le nom, lui a demandé si elle ne craignait pas que, du fait de la crise, la promotion des femmes ne fût bloquée dans les sphères dirigeantes. Elle a répondu que non. Nous voilà rassurés.

Nous vivons en ce moment une expérience curieuse. Imaginons que nous sommes un troupeau de puces. Imaginons que ces puces ont trouvé asile dans le pelage d’un bon gros chien de dessin animé. Imaginons que ce chien a été recruté par le génial Tex Avery pour une scène de poursuite entre un chien et, disons, une souris malicieuse. Imaginons que le chien vient de passer le rebord d’une falaise. Imaginons que, ne s’étant pas encore aperçu qu’il n’y a que le vide pour le soutenir, il poursuit sa marche au-dessus du précipice – en attendant le moment, inéluctable, où il constatera qu’il n’y plus rien sous ses pattes – ce moment comique où, bien sûr, il fera des yeux ronds, prendra la mine réjouissante d’un chien de dessin animé confus, puis tombera soudain, dans un effet comique de précipitation.

Imaginons donc cette falaise, ce chien, la musique tex-averyenne, et visualisons le troupeau de puces qui, pour l’heure, s’ébattent, inconscientes, sur le dos du chien promis à la chute inéluctable. Eh bien ce troupeau de puces, c’est nous, c’est l’humanité occidentale du mois de mars 2009.

Le monde dans lequel nous vivions depuis 1987 s’est progressivement dématérialisé, virtualisé disons, au fur et à mesure que la réalité des forces productives divergeait d’avec les chiffres de l’économie financiarisée. Depuis la récession de 1992-1993 et la très malsaine reprise des années Clinton, plus personne ne croyait les statistiques officielles américaines. On n’y croyait pas, on faisait juste semblant. Depuis l’implosion de la bulle Internet en 2000, depuis le scandale ENRON, depuis la fausse reprise financée par la FED à coups d’argent fictif, de 2002 à 2005, tout le monde savait, en réalité, que la soi-disant prospérité occidentale n’était qu’un décor de théâtre, à peine moins irréel que la soi-disant croissance de l’économie soviétique sous Leonid Brejnev. Tout le monde le savait, mais tout le monde faisait comme si. Comme si on ne le savait pas. Comme si ça n’était pas important. Comme si l’inflation dans la zone euro était bien celle annoncée par les autorités.

Cela fait 20 ans que nous foncions vers le bord de la falaise, et cela fait vingt ans que nous faisions semblant de ne pas voir qu’il y a le vide derrière.

Nous venons de franchir le bord de la falaise.

Sous les pattes du chien qui nous héberge, nous autres puces innombrables et dérisoires, sous les pattes de ce clébard débonnaire quoique mal léché, il n’y a plus que le vide.

Tout le monde, maintenant, peut se rendre compte de l’ampleur de la chute qui nous attend. Il suffit de regarder ce qu’il y a sous le chien. Nous savons que l’argent que nous manipulons n’est plein que d’une invraisemblable accumulation de créances irrécouvrables. Nous savons que le niveau de vie de nos classes moyennes va s’effondrer, inéluctablement, et même, oserais-je dire, fort logiquement. Nous savons que l’ajustement de la structure de classes qui nous attend est potentiellement l’un des plus durs jamais éprouvé par une économie. Nous savons que cet ajustement, mal préparé, ou plutôt totalement impréparé, risque fort de déclencher une panne de la demande mondiale – une panne complète faute de marché solvable. Et l’on voit la production industrielle imploser dans toute l’Asie, et en Europe – et aux USA même, le peu qui restait implose. Et l’on voit que cette implosion est logique, qu’elle est induite mécaniquement par celle de tous les marchés de masse, au fur et à mesure que le moteur du crédit toussote, tressaute et puis s’arrête.

Et pendant ce temps-là, de quoi parle-t-on sur le dos du chien ?

On lâche des ballons pour dire : « Soyez gonflés, créez ! » Gonflés avec de l’air, donc, c'est-à-dire pleins comme des baudruches. Et puis créer quoi ? On ne sait pas, on ne sait plus. Créer, voilà, c’est tout. Mettez, dans cet impératif de création, la finalité que vous jugerez bon d'y mettre. Créer, sans savoir quoi, pour quoi, pour qui.

On s’interroge sur la parité hommes-femmes parmi nos dirigeants, ces pantins sans pouvoir. On se demande si, parmi les gens dont on nous fait croire qu’ils nous gouvernent, alors qu’ils ne se gouvernent même pas eux-mêmes, on se demande si, donc, parmi ces gens qui n’intéressent plus personne à part eux-mêmes, on se demande s’il y aura, un jour, autant de marionnettes en jupon que de marionnettes en caleçon. Et on nous demande de nous intéresser à cette question. On nous demande de nous demander non ce qu’il en est de l’égalité des citoyens devant la loi, ou de ce minimum de dignité que nos sociétés mirent des siècles à garantir à chaque être humain né parmi elles – mais ce qu’il en est de la question de savoir si les arrivistes femelles auront le droit de faire semblant d’être arrivées, elles aussi. On n’ose même plus se demander où elles doivent arriver, d’ailleurs, car même à cette question-là, on n’a plus de réponse.

Quel décrochage entre la réalité du drame qui commence sous nos yeux, et la fiction dans laquelle on veut nous enfermer ! Et pourtant, sur le dos du chien, la plupart des puces dansent encore. Elles préfèrent ne pas savoir. Elles se mentent et sont heureuses qu’on leur mente.

Ici ou là, bien sûr, quelques puces ont vu le gouffre. Déjà, ici ou là, quelques autres tombent. Si vous écoutez bien, vous les entendrez. Elles hurlent. Oh, à elles toutes, pour l’instant, elles ne font qu’un murmure, un murmure que couvre le bourdonnement des puces encore bien au chaud dans le chien qui marche sur le vide. Mais de minute en minute, le hurlement des puces qui tombent s’amplifie, parce qu’elles sont de plus en plus nombreuses à tomber et à hurler. Le mois dernier, 90.000 chômeurs de plus, chiffre officiel. Comptez probablement 150.000. Quand on vous annonce deux chômeurs, c’est qu’il y en a trois, au moins. Et ce n’est qu’un début.

Imaginez ce qui va se passer, si aucun miracle ne survient. Imaginez ce que feront les puces, quand le chien tombera. Imaginez novembre 2005, avec quatre millions de chômeurs. Imaginez les manifestations pour le CPE, et les bandes de banlieue, et tout cela, cette fois, avec dix fois plus de monde, et des gens qui n’auront plus rien à perdre. Intéressant, non ?

Mais non, bien sûr, vous ne voulez pas imaginer. Je comprends. Je ne vous blâme pas. Moi non plus, je ne veux pas imaginer. Il est très humain de ne pas vouloir voir, quand ce qu’il y a à voir, c’est la mort du monde où l’on a vécu, la fin d’un cycle, la grande rupture. Nous avons grandi dans le monde de Spinoza, et Spinoza disait de la mort qu’on ne peut pas la regarder en face. S’agissant des modernes, il avait raison. Rien ne nous a préparés à ce qui vient, alors vous faites comme si ça ne venait pas - et je fais de même, bien sûr.

Dormez bien.

Un conseil, cependant. Gardez vos chaussures.

Parce que quand vous vous réveillerez, il vaudra mieux être prêt à courir.

 

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