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L'institution imaginaire de la société - 2.Théorie et projet révolutionnaire (Cornelius Castoriadis)

Publié le : 21/01/2009 00:00:00
Catégories : Sociologie

castoriadis

« Le marxisme, bilan provisoire » s’achevait sur la conclusion que le projet théorique du marxisme est inaccessible, et toute théorie générale chimérique par essence.

Peut-on, alors, maintenir le projet d’une transformation radicale de la société ?

Castoriadis répond en faisant tout d’abord observer que l’ordre parfait, comme le désordre total, sont des constructions mythiques. Et le monde historique est le monde réel, il exclut donc ces mythes. Pour cette raison, il ne faut ni attendre pour agir de posséder une connaissance parfaite des résultats de l’action, ni attendre pour penser d’être assuré qu’on saura agir. Toute théorie doit donc être comprise comme un projet d’élucidation du monde, projet qui n’est jamais totalement achevé, sauf en cela qu’il est son propre achèvement – chercher à élucider le monde, c’est se donner l’impulsion mentale qui rend possible l’action.

La théorie appartient à ce mode spécifique de l’action qu’est la praxis, la construction de la théorie par l’activité – une activité tournée vers la compréhension du monde, vers la mesure du monde, la détermination du poids du réel, et au final la connaissance de l’altérité. La praxis est en effet le domaine de l’action où autrui est considéré comme l’agent essentiel du développement de sa propre autonomie. Elle consiste, pour simplifier, à agir sur le réel pour que l’autre s’autonomise en recherchant son autonomie. Dans la praxis, l’autonomie de l’autre est à la fois moyen et finalité, parce qu’elle est le commencement toujours renouvelé de la construction d’un langage par l’élucidation du réel au fil de sa transformation.

Donc, pour Castoriadis, on peut énoncer que la politique révolutionnaire s’oppose à la politique non révolutionnaire justement en ceci qu’elle ne vise pas à manipuler l’autre en fonction de ses propriétés présumées, mais à organiser et orienter la société en vue de l’autonomie de tous – donc à l’inverse des manipulations du pouvoir. La politique révolutionnaire est donc une action qui crée la philosophie de l’Histoire, avant d’être une philosophie qui se traduit dans l’action.

Ce qu’il faut bien comprendre, pour Cornelius Castoriadis, c’est que le réel historique n’est pas rationnel – sa rationalité est une construction après coup opérée par notre raison propre. Le réel est dialectique et critique. Exemple : l’entreprise capitaliste, à l’Ouest comme, à l’époque, en Union Soviétique, car Castoriadis considérait le système soviétique comme un capitalisme d’Etat. Cette entreprise est en crise parce que la bureaucratie fonctionne mal, et parce que les travailleurs sabotent plus ou moins activement la production. Ces conflits et ces dysfonctionnements créent une dynamique générale qui conduit de l’organisation de groupes informels de travailleurs à des revendications, puis, en phase critique, à la revendication de la gestion de la production. Ces tendances n’ont rien d’accidentelles : elles résultent de la nature même du système capitaliste, qui fabrique le pôle et le contre-pôle des oppositions à l’origine de ces mouvements. Le projet révolutionnaire ne consistera ni à plaquer sur cet état de fait une philosophie de l’Histoire prédéfinie, ni à suivre les mouvements erratiques créés par la dynamique générale, mais à repenser constamment la philosophie de l’Histoire à partir de ce que la société dit, à travers ses contradictions – puis, en retour, à en déduire une interprétation ouvrant la voie à une action sur la société.

Ainsi, le projet révolutionnaire ne consiste pas à fantasmer sur une transformation complète de la société, ce n’est pas dans ce sens qu’il faut comprendre la radicalité du projet. Il consiste à prendre conscience du fait qu’une rationalisation immense est possible, ouvrant la porte à une transformation immensément bénéfique, et à agir en conséquence. Ce qui est le plus franchement « radical », ce n’est pas la transformation, mais la démarche qui conduit à la transformation. Elle est libératrice d’abord en ceci qu’elle oblige à se projeter dans un avenir qui ouvre sur une infinité de portes. La totalité construite par la praxis n’est pas celle d’un projet théorique figé, mais une unité ouverte se faisant elle-même et se refaisant elle-même en permanence.

D’où vient cette volonté d’ouverture, de non détermination, de libération des possibles ? D’abord, tout simplement, du constat que dans la vie, nous nous heurtons à une foule de choses inadmissibles qui ne sont pas fatales, qui tiennent à l’organisation de la société. Or, nous désirons détruire ces choses, ou du moins pouvoir les contourner. Nous voulons une information juste, être associés aux décisions qui déterminent notre vie, pouvoir rencontrer autrui tel qu’il est, et pas tel que son positionnement social nous impose de le considérer. Au fond, nous ne désirons pas que les hommes autour de nous deviennent purs. Nous désirons simplement qu’ils deviennent pleinement humains, nous désirons qu’ils cessent d’être des pantins. Alors seulement, ces hommes totalement autonomes deviendront totalement imprévisibles, et c’est cela, justement, cette unité ouverte qui se fait elle-même : une société où les hommes sont devenus imprévisibles, donc impossibles à manipuler.

A la conception marxiste d’une crise de la société établie dans la contradiction entre le développement des forces productives et le maintien des rapports de production capitaliste, Castoriadis oppose donc pour finir une définition différente, plus actuelle et d’une certaine manière plus large : c’est la crise d’une organisation sociale qui ne peut réaliser ses fins qu’en mettant en œuvre des moyens qui les contredisent. Notre société demande aux hommes d’être des rouages parfaitement déterminés, pour faire tourner une machine qui est supposée accroître leur indétermination. C’est cette contradiction-là qui est spécifique de notre époque, et pas la lutte des classes (qui durent depuis des millénaires). Nous vivons dans une société qui fabrique des névroses opposées à la correcte insertion des névrosés dans la structure sociale : pour Castoriadis, c’est là que réside la contradiction interne des temps bureaucratiques. Or, la seule réponse à cette contradiction, c’est précisément le développement de l’autonomie, c'est-à-dire la possibilité pour chacun de ne plus être un rouage.

Il ne faut pas comprendre cette autonomie dans un sens restrictif. Dans le discours de Cornelius Castoriadis, l’autonomie ne se limite pas à la liberté de mouvoir le corps, elle inclut la souveraineté du conscient sur l’inconscient, à l’intérieur de l’esprit humain. L’inconscient, c’est en effet le discours de l’autre à l’intérieur de notre esprit, qui se réverbère et finit par nous envahir, et l’autonomie doit nous libérer d’abord de cet autre-là.

Pour nous en libérer, il faut chercher non à l’élucider sans résidu, ce qui est impossible, mais à le mettre à distance, pour le critiquer et en faire notre discours, une fois soumis à examen. C’est d’abord en cela que l’autonomie de chacun est créée par celle de tous : si l’esprit est inséré dans un continuum social-historique, et s’il possède une conscience de cette insertion dans le flux constitué par l’addition indéfinie de tous les réseaux formés depuis toujours par le collectif anonyme, et si ce flux est compris comme libre, alors la conscience du flux devient possibilité de la liberté.

A l’inverse, si le discours de l’autre est institué, prédéterminé par les institutions, alors le flux cesse d’être compris comme libre, et la conscience du social-historique cesse d’être libératrice. L’aliénation au sens large, c’est justement cela, et le sens qu’on lui donne dans le marxisme orthodoxe à l’époque de Castoriadis, c'est-à-dire l’aliénation des individus par la classe sociale qui est la leur, n’en est qu’un aspect.

Mais alors, sachant que l’aliénation n’est pas seulement l’économie physique du capitalisme, sachant que les rapports de classe n’en sont qu’un aspect, comment en sortir ? Les propos de Marx sur le communisme et le socialisme scientifique comprennent évidemment quelques vérités : on peut admettre que puisque les classes sociales sont aliénantes, la libération passe par leur réforme ou leur abolition comme institutions, comme prédéterminations des individus. Mais puisqu’elles ne sont qu’un aspect de l’aliénation, c’est donc que le projet révolutionnaire va bien au-delà d’elles.

Faut-il donc abolir les institutions, toutes les institutions ? Castoriadis répond non, évidemment non. Le fantasme de la société parfaitement transparente et fluide n’est, précisément, qu’un fantasme. L’autre sera toujours l’autre, et il faudra toujours qu’une institution encadre ma relation avec lui.

Conclusion : les institutions sont incontournables. Donc, pour que leur existence nécessaire n’interdise plus la liberté, il faut que les institutions, au lieu d’être le lieu où apparaît l’aliénation, deviennent celui où elle disparaît.

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