L'institution imaginaire de la société - 3. Premier abord (Cornelius Castoriadis)

Publié le : 04/02/2009 00:00:00
Catégories : Sociologie

castoriadis

En conclusion de « Théorie et projet révolutionnaire », Castoriadis énonçait que l’aliénation est une modalité du rapport à l’institution.

Il développe cette idée dans « L’institution et l’imaginaire, premier abord ». Si la structure de classes favorise l’aliénation en rendant visible la domination, explique-t-il, dès lors qu’elle est d’abord un rapport à l’institution, l’aliénation peut exister dans des sociétés sans classe, ou encore dans les classes supérieures d’une société de classes. L’aliénation se présente d’abord comme une autonomisation des institutions à l’égard de la société humaine. En effet, l’institution, qui résulte de l’interaction entre le réel de la société et le rationnel fonctionnel au service de la société, peut à certains moments faire du rationnel fonctionnel une finalité en soi : voilà la source de l’aliénation. Et on remarquera ici que les finalités réelles de la société sont inconnues, et que leur définition suppose souvent, en elle-même, l’intervention d’une institution – ce qui implique que l’institution, par nature, doive à un certain moment faire du rationnel fonctionnel un être en soi : elle ne peut pas fonctionner autrement.

Le point de départ de ce mécanisme de détermination des finalités réelles par le jeu du rationnel fonctionnel, c’est le caractère symbolique de l’institution. Que toute institution repose nécessairement sur un réseau de signes symboliques, c’est l’évidence. Mais ce que souvent on ne voit pas, c’est que ces signes n’ont pas tous pour fonction unique de codifier le réel en termes fonctionnels. Très souvent, ils servent à énoncer un fonctionnalisme sur lequel doit, aux yeux de l’institution, se calquer le réel. D’une manière générale, le caractère rationnel de ce fonctionnalisme est lui-même une conquête très progressive – au fur et à mesure que le réel se coule dans le fonctionnalisme, le fonctionnalisme s’affine. Et même quand les signes ne servent qu’à codifier une réalité préexistante, le symbolisme institutionnel n’est jamais neutre. Il contribue toujours à rigidifier le réel social, soit en l’entourant d’une aura de majesté, soit en dissimulant ses incohérences derrière un réseau de signes justificateurs.

Or, nous fait observer Castoriadis, ce symbolique sans lequel aucune institution ne peut rationaliser le réel est lui-même tributaire de l’imaginaire collectif. Exemple paroxystique : l’instauration du Seigneur (imaginaire) en législateur, par Moïse, pour donner corps au symbolisme des institutions d’Israël pendant l’Exode. En l’occurrence, la « production » du Seigneur imaginaire est une nécessité du point de vue de Moïse, elle seule lui permet de s’emparer de l’imaginaire dont le symbolisme qu’il veut mettre en place a absolument besoin pour fonctionner.

Conclusion : la vue moderne de l’institution comme outil fonctionnel d’un schéma rationnel appliqué au réel est fausse. C’est la vue traditionnelle, l’institution comme conséquence de l’imaginaire (Dieu) qui est la plus proche de la vérité. L’aliénation, telle qu’elle est comprise par certains économistes matérialistes, n’est qu’un aspect d’un phénomène plus vaste, qui est l’aliénation proprement dite, et qui correspond au moment où l’imaginaire incarné dans l’institution s’autonomise de l’imaginaire produit par la société elle-même. C’est, par exemple, le processus qui débouche sur la réification d’une catégorie : ce n’est ni une fausse perception du réel, ni une erreur de logique, c’est une autonomisation de l’imaginaire institutionnel par rapport au réel humain, la création imaginaire d’une nouvelle signification opérante qui débouche sur la réduction métaphorique d’une catégorie d’hommes au statut de chose.

Ce type de signification imaginaire sociale n’existe pas comme représentation, au sens où un imaginaire individuel est représenté. Il s’agit d’un autre type d’objet, qui ne dénote rien, mais qui connote tout. Elles fonctionnent comme un champ de connotation, à l’intérieur duquel les esprits individuels construisent ensuite leurs représentations mentales. La société existe parce que ces champs de connotation organisent un espace mental collectif balisé, qui fait émerger un réseau de réponses partagées à l’ensemble des questions que les individus peuvent se poser. C’est pourquoi la vision marxiste d’une superstructure produite fondamentalement par l’infrastructure n’est que partiellement vraie : il est évident que les champs de connotation sont progressivement optimisés au regard des contraintes posées par le fonctionnalisme des institutions ; mais il n’en est pas moins vrai que ces champs possèdent leur dynamique propre, induite par l’économie du sens, qui ne se limite pas aux contraintes fonctionnelles. Les sociétés ont une identité, et la définition de cette identité est au cœur de leur travail. C’est le réseau des champs imaginaires qui fait la société, tout autant que sa fonction rationnelle dans l’espace matériel.

Pour Castoriadis, c’est la nation qui définit aujourd’hui le mieux, le plus profondément, ces champs imaginaires. La formule de certains marxistes, « le nationalisme est une mystification » (sous-entendu : un leurre déployé par le Capital), constitue en elle-même une mystification, puisqu’elle ignore la réalité pourtant incontournable de la nation, histoire commune productrice d’un réseau de connotation structurant.

Les classes sociales sont aussi, au-delà de leur positionnement initial dans un certain processus de production et d’exploitation, des champs de connotation structurant. Une classe sociale se fabrique (en se mystifiant elle-même sur son propre rôle, souvent) à partir de son positionnement dans le fonctionnalisme des institutions, mais vers la redéfinition permanente du réseau de connotations qui fonde la vision du monde partagée par les membres de la classe sociale en cause. Et ces réseaux de connotations n’existent pas isolément du réseau global formé par l’ensemble de la société : l’institution antique de l’esclavage repose sur une certaine signification imaginaire de la société, qui a deux versants (l’imaginaire du maître, l’imaginaire de l’esclave). C’est pourquoi l’opprimé aura toujours deux manières de se révolter : soit contre le maître (pour se substituer à lui), soit contre l’institution imaginaire de l’oppression (pour que plus personne ne soit ni esclave, ni maître).

L’imaginaire moderne de l’oppression s’est d’ailleurs constitué pour rendre difficile cette remise en cause. C’est un imaginaire, dit Castoriadis, sans chair. Il est fabriqué par la bureaucratie, qui désincarne les processus fonctionnalistes au point de créer une dichotomie apparente entre la réification (dans la réalité des processus sociaux) et sa perception (dans un imaginaire collectif où l’ajustement de l’individu au groupe l’inscrit dans une rationalité totalisante et socialisante), la perception servant à mystifier l’opprimé, à le faire participer de sa réification sans qu’il comprenne ce qu’il fait. C’est pourquoi le monde moderne se réduit ainsi à un immense système de règles : celui qui est à l’intérieur du système de règles ne peut plus percevoir que ce système est distinct du réel, il est entièrement dupe.

D’où, sans doute, pour briser la carapace d’illusions qui nous entoure, la nécessité de resituer ce monde dans une histoire de l’institution imaginaire, dans un continuum social-historique.

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