Évènement

L'insurrection qui vient (comité invisible)

Publié le : 08/12/2008 00:00:00
Catégories : Politique

anarchie

Signé par un mystérieux « comité invisible », « l’insurrection qui vient » est un texte programmatique émanant, semble-t-il, de la mouvance désormais connue sous le nom énigmatique d’ultra-gauche.

D’où vient ce terme : « ultra-gauche » ?

Si l’on a bien saisi, le Pouvoir ayant diabolisé l’extrême-droite mais entrepris de récupérer l’extrême-gauche, cette « ultra-gauche » est en réalité la véritable extrême gauche, c'est-à-dire celle que le Pouvoir n’est pas parvenu à récupérer.

Il semble que ce livre d’extrême gauche ait inspiré les auteurs des sabotages récents contre les lignes TGV. C’est en tout cas la thèse officielle… dont on ne sait quelle part elle inclut de manipulation, et quelle part de vérité elle recouvre.

Quoi qu’il en soit, il était intéressant de parcourir cette « insurrection qui vient ». D’autant plus intéressant que, comme on va le voir, la pensée de l’ultra-gauche présente un certain nombre de points communs avec la nôtre, telle que j’ai essayé d’en faire la synthèse dans « De la souveraineté », pour le compte du petit groupe de réflexion Scriptoblog.

Et il y a bien sûr aussi des divergences très nettes – le contraire serait surprenant.

Faisons le point, donc, entre « eux », les furieux de « l’ultra-gauche », et « nous », les soi-disant « fachos ».


*


C’est surtout dans l’analyse que ces convergences se manifestent. « L’insurrection qui vient » part d’un constat qui rappelle presque en tous points le début de « De la souveraineté » : le présent est sans issue. Le politique est hors jeu, néantisé. Le couvercle de la marmite sociale se referme, mais à l’intérieur de la marmite, la pression monte. Il n’y a plus de société française, disent les « ultra-gauche » - ce qui ressemble finalement à notre propre constat : il n’y a plus de peuple français. L’Europe, disent encore nos potes « ultra », implose économiquement, sociologiquement, culturellement. La génération des baby-boomers laissera derrière elle le plus grand désastre anthropologique de l’Histoire. Nous entrons dans une société où l’on esclavagisera les jeunes pour que jouissent les vieux.

Cette société sans queue ni tête va bientôt entrer dans une phase nouvelle : lorsque ses contradictions internes longtemps cachées vont éclater au grand jour. Ça ne va pas bien se passer, c’est l’évidence. Et c’est exactement le constat de départ de « De la souveraineté ».

Comme « nous » toujours, les « ultras » constatent que le Pouvoir, manifestement, se prépare à cette période de forte tension.

Dixit le « comité invisible » :

« Le drone qui, de l’aveu même de la police, a survolé le 14 juillet dernier la Seine-Saint-Denis dessine le futur en couleurs plus franches que toutes les brumes humanistes. Que l’on ait pris le soin de préciser qu’il n’était pas armé énonce assez clairement dans quelle voie nous sommes engagés. »

On se croirait presque dans notre « Eurocalypse » : « Le territoire sera découpé en zones toujours plus étanches. Des autoroutes placées en bordure d’un quartier sensible font un mur invisible et tout à fait à même de le séparer des zones pavillonnaires. Quoi qu’en pensent les bonnes âmes républicaines, la gestion des quartiers par communauté est de notoriété la plus opérante. »

Quant à la finalité secrète, et en partie inconsciente, des processus en cours, là encore, on est frappé par la ressemblant entre « leur » discours et celui que « nous » tenons.

Dixit le « comité invisible » :

« Voilà que se révèle tout ce que nous nous étions efforcés d’oublier : que l’économie est une politique. Et que cette politique, aujourd’hui, est une politique de sélection au sein d’une humanité devenue, dans sa masse, superflue. Il n’y a guère que cette étrange strate intermédiaire de la population, ce curieux agrégat sans force de ceux qui ne prennent pas parti, la petite bourgeoisie, qui a toujours fait semblant de croire à l’économie comme à une réalité – parce que sa neutralité en était ainsi préservée.

« Revaloriser les aspects non économiques de la vie est un mot d’ordre de la décroissance en même temps que le programme de réforme du Capital. Éco-villages, caméras de vidéo-surveillance, spiritualité, biotechnologies et convivialité appartiennent au même aradigme civilisationnel en formation, celui de l’économie totale engendrée depuis la base. Sa matrice intellectuelle n’est autre que la cybernétique, la science des systèmes, c’est-à-dire de leur contrôle. Pour imposer définitivement l’économie, son éthique du travail et de l’avarice, il avait fallu au cours du XVIIe siècle interner et éliminer toute la faune des oisifs, des mendiants, des sorcières, des fous, des jouisseurs et autres pauvres sans aveu, toute une humanité qui démentait par sa seule existence l’ordre de l’intérêt et de la continence. La nouvelle économie ne s’imposera pas sans une semblable sélection des sujets et des zones aptes à la mutation. Le chaos tant annoncé sera l’occasion de ce tri, ou notre victoire sur ce détestable projet. »

Encore plus fort : « eux », comme « nous », pensent que la réponse au système n’est pas contre le système, mais hors du système :

« La question du territoire ne se pose pas pour nous comme pour l’État. Il ne s’agit pas de le tenir. Ce dont il s’agit, c’est de densifier localement les communes, les circulations et les solidarités à tel point que le territoire devienne illisible, opaque à toute autorité. Il n’est pas question d’occuper, mais d’être le territoire. Chaque pratique fait exister un territoire – territoire du deal ou de la chasse, territoire des jeux d’enfants, des amoureux ou de l’émeute, territoire du paysan, de l’ornithologue ou du flâneur. La règle est simple: plus il y a de territoires qui se superposent sur une zone donnée, plus il y a de circulation entre eux, et moins le pouvoir trouve de prise. »

Bigre : ces gars-là voient exactement la même chose que nous. Mince alors, nous sommes parfois d’accord avec l’extrême-gauche. Ça fait drôle, non ?


*


Heureusement, vous allez voir, il y a des nuances. Ouf. On respire.

Essayons de fixer le point exact où « ils » se séparent de « nous ».

Pour les auteurs de « l’insurrection qui vient », cette dislocation de la société est le résultat du marketing consumériste – obsession consumériste qui ne fait que traduire le prolongement de l’obsession productiviste, dans une société fondée sur le travail, et qui n’a plus besoin de travailleurs. Jusque là, nous sommes d’accord. Il en découle un étrange « narcissisme de masse », où les individus sont renvoyés à leur néant, l’homme n’existant que par sa socialisation. Toujours d’accord. De ce narcissisme résulte une société malade, peuplée d’individus malades, d’où la prédominance des démarches thérapeutiques dans l’ensemble de nos processus sociaux. Là encore, d’accord. Le paradoxe, pour les « ultras », c’est que cette société dépressive fonctionne par la gestion de sa propre dépression. La population s’est habituée à sa dépression chronique. Il est devenu normal de ne plus avoir prise sur sa vie, normal de « s’adapter » à un système absurde en soldant l’absurdité sur sa propre raison. Et mince, encore d’accord !

C’est ensuite que se situe la cassure entre « eux » et « nous ». Voilà le point de rupture.

Cette dislocation complète du fait social, les « ultras » se refusent à la lier à la dissolution des solidarités naturelles – ethniques, familiales, nationales. Pour eux, il n’y a pas de question de l’immigration, car nous sommes tous des immigrés.

Dixit le « comité » :

« Qui grandit encore là où il est né ? Qui habite là où il a grandi? Qui travaille là où il habite? Notre histoire est celle des colonisations, des migrations, des guerres, des exils, de la destruction de tous les enracinements. C’est l’histoire de tout ce qui a fait de nous des étrangers dans ce monde, des invités dans notre propre famille. Nous avons été expropriés de notre langue par l’enseignement, de nos chansons par la variété, de nos chairs par la pornographie de masse, de notre ville par la police, de nos amis par le salariat. À cela s’ajoute, en France, le travail féroce et séculaire d’individualisation par un pouvoir d’État qui note, compare, discipline et sépare ses sujets dès le plus jeune âge, qui broie par instinct les solidarités qui lui échappent afin que ne reste que la citoyenneté, la pure appartenance, fantasmatique, à la République. Le Français est plus que tout autre le dépossédé, le misérable. Nous en sommes arrivés à ce point de privation où la seule façon de se sentir Français est de pester contre les immigrés, contre ceux qui sont plus visiblement des étrangers comme moi. »

C’est là que se situe la première rupture entre « eux » et « nous ». « Eux », ils considèrent que tout le monde est devenu « immigré » (c'est-à-dire : déraciné), et que c’est très bien comme ça, voilà, c’est une donne. Et « nous », nous disons que nous refusons cette donne, nous réclamons le droit de nous enraciner. Donc, sous cet angle, c’est eux les collabos, et c’est nous les résistants.

Et comme on va le voir, cette rupture ne survient pas par hasard.

Deuxième rupture : pour les « ultras », en fait, c’est la France elle-même qui constitue un déracinement.

Dixit le « comité invisible » : «  La France est un produit de son école, et non l’inverse. Nous vivons dans un pays excessivement scolaire, où l’on se souvient du passage du bac comme d’un moment marquant de la vie… Des gens qui acceptent la sélection et la compétition à condition que les chances soient égales…. C’est cette construction étatique des subjectivités qui s’effondre chaque jour un peu plus avec la décadence de l’institution scolaire. Sur ce point, la droite la plus extrême se réconcilie par avance avec la gauche la plus virulente. Le seul nom de Jules Ferry, ministre de Thiers durant l’écrasement de la Commune et théoricien de la colonisation, devrait pourtant suffire à nous rendre suspecte cette institution. »

Deuxième rupture qui renforce la première : « eux », ils estiment que la France était déjà en elle-même un déracinement, avec son école laïque et sa méritocratie. Et « nous », nous estimons que cette France-là, disons ce que la République bourgeoise a produit de bien, c’est précisément un des terreaux de notre enracinement.

En d’autres termes, pour eux, « l’ordre » est mauvais par essence, alors que pour nous, il n’est mauvais que s’il est coupé des solidarités naturelles.

De cette rupture sur la compréhension de l’ordre, une troisième rupture, et la plus décisive : sur la question du désordre.

Dixit le « comité invisible » : « Lorsque nous entendons un intellectuel de gauche éructer sur la barbarie des bandes de jeunes qui hèlent les passants dans la rue, volent à l’étalage, incendient des voitures et jouent au chat et à la souris avec les CRS, nous nous rappelons ce qui se disait des blousons noirs dans les années 1960 ou, mieux, des apaches à la Belle Époque : ces bandes qui fuient le travail, prennent le nom de leur quartier et affrontent la police sont le cauchemar du bon citoyen individualisé à la française : ils incarnent tout ce à quoi il a renoncé, toute la joie possible et à laquelle il n’accédera jamais. L’aura persistante de Mesrine tient moins à sa droiture et à son audace qu’au fait d’avoir entrepris de se venger de ce dont nous devrions tous nous venger. Il était temps que le nique la police! prenne la place du oui, monsieur l’agent ! »

Voilà qui, toujours, séparera les ultra-gauche de gens comme nous. Pour « eux », la violence de rue est une « libération » - celle des violents. Pour « nous », c’est une souffrance – celle des victimes. Parce que nous vivons dans une société de merde (soyons clair : là-dessus, nous sommes bien d’accord), les ultra-gauche prétendent qu’il convient de « tout niquer », à commencer par l’ordre. A quoi « nous », nous répondons : puisque nous vivons dans une société de merde, c’est qu’il faut changer la société. Puisque l’ordre est injuste, c’est qu’il nous faut un ordre nouveau. « Eux », ils veulent remplacer l’ordre actuel par le désordre. Et « nous », nous voulons le remplacer par notre ordre à nous. Pour « eux », par définition, tout ordre est oppressif. Pour « nous », c’est au contraire un ordre raisonnable qui rend la raison opérante, donc la liberté possible.

Cette rupture décisive renvoie implicitement à ce qui sépare « leur » anthropologie de la « nôtre ». Pour « eux », en effet, ce sont les formes sociales qui corrompent l’être humain.

Dixit le « comité invisible » :

« En réalité, la décomposition de toutes les formes sociales est une aubaine. C’est pour nous la condition idéale d’une expérimentation de masse, sauvage, de nouveaux agencements, de nouvelles fidélités. La fameuse «démission parentale» nous a imposé une confrontation avec le monde qui a forcé en nous une lucidité précoce et augure quelques belles révoltes. Dans la mort du couple, nous voyons naître de troublantes formes d’affectivité collective, maintenant que le sexe est usé jusqu’à la corde, que la virilité et la féminité ont tout de vieux costumes mités, que trois décennies d’innovations pornographiques continues ont épuisé tous les attraits de la transgression et de la libération. Ce qu’il y a d’inconditionnel dans les liens de parenté, nous comptons bien en faire l’armature d’une solidarité politique aussi impénétrable à l’ingérence étatique qu’un campement de gitans. »

Traduction : pour « eux », travail, famille même recomposée, patrie fût-ce celle des droits de l’homme, Entreprise cool ou pas, tout s’écroule et c’est tant mieux. Voilà qui permet de cerner à la fois ce qui nous fait leur ressembler, et ce qui nous séparera toujours d’eux : « eux » et « nous », nous constatons l’implosion de la société occidentale. Mais alors qu’eux, ils s’en félicitent parce qu’ils sont persuadés que cette implosion libèrera l’homme naturellement bon, nous, nous nous en désolons parce que nous savons, nous, que l’homme n’est pas naturellement bon, nous savons qu’il n’est rendu raisonnable que par la Raison, et nous savons que la Raison est une construction. « Eux », ils voient s’écrouler le système et ils en déduisent que l’ordre social disparaît, et que c’est tant mieux, et « nous », nous voyons s’écrouler le système (même constat), mais nous en déduisons que c’est dramatique, car nous redoutons l’anarchie plus que tout.

Il faut lire les passages de « l’insurrection qui vient » relatifs aux phases de bordélisation accélérée traversées récemment par nos belles banlieues pour comprendre à quel point « eux » et « nous », nous sommes différents :

« L’incendie de novembre 2005 ne naît pas de l’extrême dépossession, comme on l’a tant glosé mais au contraire de la pleine possession d’un territoire. On peut brûler des voitures parce qu’on s’emmerde, mais pour propager l’émeute un mois durant et maintenir durablement la police en échec, il faut savoir s’organiser, il faut disposer de complicités, connaître le terrain à la perfection, partager un langage et un ennemi commun. Les kilomètres et les semaines n’ont pas empêché la propagation du feu. Aux premiers brasiers en ont répondu d’autres, là où on les attendait le moins. La rumeur ne se met pas sur écoute. »

C’est là qu’on a envie de dire à nos amis du « comité invisible » : « Hé, banane, Novembre 2005, ça a tué des gens, brisé des vies, traumatisé des milliers de pauvres types qui n’avaient pas les moyens de se racheter une bagnole ! Hé, ducon, réveil : ouais, le système est merdique. Mais en s’écroulant, il risque d’accoucher d’un monde encore plus merdique ! »


*


De cette troisième rupture découle naturellement la quatrième, dernière et décisive rupture : le recours à la violence – que nous n’envisageons absolument pas, sauf légitime défense, mais que le « comité invisible » semble considérer comme une méthode politique parfaitement valable.

Dixit le « comité » :

« La métropole est le terrain d’un incessant conflit de basse intensité, dont la prise de Bassora, de Mogadiscio ou de Naplouse marquent des points culminants. La ville, pour les militaires, fut longtemps un endroit à éviter, voire à assiéger; la métropole, elle, est tout à fait compatible avec la guerre. Le conflit armé n’est qu’un moment de sa constante reconfiguration. »

Traduction : entre Bagdad et Paris Banlieue, le « comité » établit un continuum. Ce que nous redoutons, c'est-à-dire le chaos, eux, ils le souhaitent.

Ils partent du même constat que nous : l’extrême vulnérabilité du système actuel :

« Précisément parce qu’elle est cette architecture de flux, la métropole est une des formations humaines les plus vulnérables qui ait jamais existé. Souple, subtile, mais vulnérable. Une fermeture brutale des frontières pour cause d’épidémie furieuse, une carence quelconque dans un ravitaillement vital, un blocage organisé des axes de communication, et c’est tout le décor qui s’effondre, qui ne parvient plus à masquer les scènes de carnages qui le hantent à toute heure. Ce monde n’irait pas si vite s’il n’était pas constamment poursuivi par la proximité de son effondrement. Sa structure en réseau, toute son infrastructure technologique de noeuds et de connexions, son architecture décentralisée voudraient mettre la métropole à l’abri de ses inévitables dysfonctionnements. Internet doit résister à une attaque nucléaire.

« Mais la métropole produit aussi les moyens de sa propre destruction. Un expert en sécurité américain explique la défaite en Irak par la capacité de la guérilla à tirer profit des nouveaux modes de communication. Par leur invasion, les États-Unis n’ont pas tant importé la démocratie que les réseaux cybernétiques. Ils amenaient avec eux l’une des armes de leur défaite. La multiplication des téléphones portables et des points d’accès à Internet a fourni à la guérilla des moyens inédits de s’organiser, et de se rendre elle-même si difficilement attaquable.

« À chaque réseau ses points faibles, ses noeuds qu’il faut défaire pour que la circulation s’arrête, pour que la toile implose. La dernière grande panne électrique européenne l’a montré: il aura suffi d’un incident sur une ligne à haute tension pour plonger une bonne partie du continent dans le noir. Le premier geste pour que quelque chose puisse surgir au milieu de la métropole, pour que s’ouvrent d’autres possibles, c’est d’arrêter son perpetuum mobile. C’est ce qu’ont compris les rebelles thaïlandais qui font sauter les relais électriques. C’est ce qu’ont compris les anti-CPE, qui ont bloqué les universités pour ensuite tâcher de bloquer l’économie. C’est aussi ce qu’ont compris les dockers américains en grève en octobre 2002 pour le maintien de trois cents emplois, et qui bloquèrent pendant dix jours les principaux ports de la côte Ouest. L’économie américaine est si dépendante des flux tendus en provenance d’Asie que le coût du blocage se montait à un milliard d’euros par jour. »

Cela, c’est le point commun entre « eux » et « nous » : le constat de cette fragilité, que nous avions pour notre part résumé dans « De la souveraineté » de manière moins poétique, en énonçant l’équation suivante « plus une chaîne logistique est intégrée, complexe et géographiquement éclatée, plus elle est fragile ».

Mais alors que « nous », nous en déduisons qu’il faut nous organiser pour faire face pacifiquement à une « panne » que nous redoutons, « eux », ils en déduisent qu’il faut s’organiser agressivement pour provoquer cette panne qu’ils souhaitent :

« Que les incivilités confluent dans une guérilla diffuse, efficace, qui nous rend à notre ingouvernabilité, à notre indiscipline primordiales. Il est troublant qu’au nombre des vertus militaires reconnues au partisan figure justement l’indiscipline. Pour la méthode, retenons du sabotage le principe suivant: un minimum de risque dans l’action, un minimum de temps, un maximum de dommages. Pour la stratégie, on se souviendra qu’un obstacle renversé mais non submergé – un espace libéré mais non habité – est aisément remplacé par un autre obstacle, plus résistant et moins attaquable.

« Inutile de s’appesantir sur les trois types de sabotage ouvrier: ralentir le travail, du «va-y mollo» à la grève du zèle; casser les machines, ou en entraver la marche; ébruiter les secrets de l’entreprise. Élargis aux dimensions de l’usine sociale, les principes du sabotage se généralisent de la production à la circulation. L’infrastructure technique de la métropole est vulnérable: ses flux ne sont pas seulement transports de personnes et de marchandises, informations et énergie circulent à travers des réseaux de fils, de fibres et de canalisations, qu’il est possible d’attaquer. Saboter avec quelque conséquence la machine sociale implique aujourd’hui de reconquérir et réinventer les moyens d’interrompre ses réseaux. Comment rendre inutilisable une ligne de TGV, un réseau électrique ? Comment trouver les points faibles des réseaux informatiques, comment brouiller des ondes radios et rendre à la neige le petit écran? Anéantir ce néant n’a rien d’une triste besogne. L’agir y retrouve une nouvelle jeunesse. Tout prend sens, tout s’ordonne soudain, espace, temps, amitié. On y fait flèche de tout bois, on y retrouve l’usage – on n’est que flèche. Dans la misère des temps, «tout niquer» fait peut-être office – non sans raison, il faut bien l’avouer – de dernière séduction collective. »

C’est là qu’on touche à ce qui, toujours, « nous » séparera de ceux que, « eux », ils sont : la croyance naïve qu’ils conservent en la possibilité d’une violence rédemptrice, l’appétit qu’ils n’ont pas renié pour les apocalypse salvatrices. « Nous », nous pensons que si demain le système venait à s’écrouler, il ne ferait place qu’à une anarchie criminelle et monstrueuse. Et « eux », ils s’imaginent que sur le néant, un être renouvelé surgira, comme spontanément : un « communalisme » plus proudhonien que marxiste, mais en tout cas foncièrement utopique.

Dixit le « comité invisible » :

« La commune, c’est ce qui se passe quand des êtres se trouvent, s’entendent et décident de cheminer ensemble. La commune, c’est peut-être ce qui se décide au moment où il serait d’usage de se séparer. Une commune se forme chaque fois que quelques-uns, affranchis de la camisole individuelle, se prennent à ne compter que sur eux-mêmes et à mesurer leur force à la réalité. Toute grève sauvage est une commune, toute maison occupée collectivement sur des bases nettes est une commune, les comités d’action de 68 étaient des communes. »

Ou encore cette conclusion d’une naïveté stupéfiante :

« Tout le pouvoir aux communes! Dans le métro, on ne trouve plus trace de l’écran de gêne qui entrave habituellement les gestes des passagers. Les inconnus se parlent, ils ne s’abordent plus. Une bande en conciliabule à l’angle d’une rue. Des rassemblements plus vastes sur les boulevards qui discutent gravement. […] Dans l’ancienne épicerie-bar du village, on apporte l’excédent que l’on produit et l’on se procure ce qui nous manque. »

Allons, voilà ce qui nous sépare, au fond, de ces « ultra-gauche » sympathiques mais dangereux : « eux », ils croient que l’homme est naturellement bon, et que si demain l’ordre social se disloque, on le verra spontanément témoigner de cette bonté aussi illimitée qu’innée. Et « nous », nous les soi-disant fachos, en fait tout simplement les pragmatiques, nous savons que l’homme n’est pas naturellement bon, mais naturellement con – et que si demain l’ordre social explose, c’est de cela qu’il témoignera, comme toujours : de son inépuisable connerie. « Nous », nous savons très bien que dans l’épicerie-bar du village, une fois l’argent disparu, ceux qui auront des flingues stockeront leurs réserves, pendant que ceux qui n’auront rien à bouffer chercheront des flingues pour braquer les stocks…

« Eux », ils croient qu’ils vont mettre à bas ce système de merde, et que ce sera très bien.

« Nous, » nous pensons que ce système de merde va s’écrouler parce qu’il est absurde – et que ce ne sera pas bien du tout.

« Eux », ils veulent déclencher le chaos.

« Nous », nous voulons survivre au chaos.


*


Voilà, on sait où on en est. Nous savons ce qui nous rapproche des « ultra-gauche » : la conscience de l’extrême fragilité, de l’extrême absurdité, de l’extrême stupidité de ce système criminel. Et nous savons aussi ce qui nous sépare d’eux : de leur côté, la foi naïve en la bonté humaine, de notre côté, la connaissance de la méchanceté, de la cruauté, de l’égoïsme comme consubstantiels à l’humaine créature. D’où, bien sûr, en termes pratiques, ce qui nous rapproche et ce qui nous distingue : ce qui nous rapproche, la volonté de se préparer au désastre ; ce qui nous éloigne, de leur côté le désir de provoquer le désastre, et du nôtre l’angoisse de le savoir inéluctable.

Alors quelle attitude face aux « ultra-gauche » ?

A mon avis, l’écoute, mais en aucun cas la complicité.

L’écoute, parce que dans cette mouvance assez jeune, ça va vieillir. Et en vieillissant, en réfléchissant, beaucoup de ces gars-là comprendront que ce n’est pas en posant trois fers à béton sur des caténaires TGV qu’on surmonte le pire effondrement civilisationnel de l’Histoire. Certains, le jour venu, nous rejoindront, c’est l’évidence.

Mais par contre, aucune complicité, parce que fondamentalement, ce sont des irresponsables.

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