L'invention de la réalité (dir. Paul Watzlawick)

Publié le : 01/10/2011 09:15:39
Catégories : Sociologie

edwardbernays[Ci-à gauche, Edward 'Public Relations' Bernays, l'homme qui avait tout compris sans avoir jamais lu Palo Alto...]

« Le processus qui conduit à tomber dans un piège consiste à se laisser tromper 1) par certaines façons d'utiliser le langage qui, en apparence seulement, ont du sens, et 2) par certains types de raisonnement dont, en apparence seulement, la justesse semble évidente. On aboutit de cette façon à l'enfermement comme résultat de ce fait, ou processus psychologique, qui consiste à prendre des apparences pour des réalités. Par ce processus, parfois très complexe, ces apparences finissent par se mêler très étroitement au tissu que nous prenons pour notre réalité, de sorte qu'il ne semble plus possible d'adopter un point de vue à partir duquel leur justesse soit considérée comme une simple hypothèse. Dès lors, on prend des suppositions de départ pour des données, et l'idée même de les remettre en question n'est plus accessible. » (Gabriel Stolzenberg)

Produit collectif d'une belle brochette de « tronches », cet essai est l'ouvrage majeur du « collège invisible » de Palo Alto. Plusieurs scientifiques de disciplines distinctes se sont attachés à la recherche de la réalité. Tel est le sens du constructivisme radical de cet ouvrage. Loin d'être perçue et objectée, la réalité serait construite subjectivement, de manière inconsciente. Si nos actes conviennent à un contexte donné, cela ne veut pas dire qu'ils y correspondent exclusivement. Pour le constructivisme radical, les voies sont plurielles, diverses réalités sont envisageables et viables. C'est en ce sens qu'elles conviennent. En fin de compte, tout est question de communication, champ cognitif dans lequel s'inscrivent les recherches présentées ici.

Nouveau paradigme épistémologique, le constructivisme remet en cause la conception traditionnelle du monde. La relation entre connaissance et réalité n'est plus unique, mais on postule une équivalence de relations (homomorphisme). Pour reprendre l'image d'un des auteurs, la clé convient à la serrure, mais de multiples clés permettent de l'ouvrir. Les idées (structures cognitives) s'expérimentent par la voie empirique. Le constructivisme radical récuse donc l'idée d'un monde « objectif », car nous ne pouvons connaître que ce que nous construisons nous-mêmes. De manière analogue, les perceptions ne peuvent être contrôlées que par d'autres perceptions. Bref, pour von Glasersfeld, notre connaissance ne reflète que « la mise en ordre et l'organisation d'un monde constitué par notre expérience. » Pour le constructivisme, l'activité cognitive du sujet – qui suppose une capacité de représentation – est orientée vers un but. En pratique, tout dépend du type logique auquel chacun s'arrête, qui le fera appréhender sa réalité de manière soit séquencée (la contrainte du langage notamment), soit continue. La construction du sens se fera par les buts choisis et les points de départ de la construction. En résumé, la capacité d'assimilation et d'ordonnancement de la matière empirique créera chez le sujet la capacité de décodage d'une réalité spécifique, qui construira sa réalité. Tout est question de réception, d'assimilation et de filtrage de l'information codée au sein d'un système donné. A noter que pour von Glasersfeld, la réalité ne se manifeste que là où nos constructions échouent : ce que l'on appellerait le retour du réel.

Ce retour du réel permet de comprendre comment se construit une réalité. En particulier, pourquoi celle-ci est sans cesse changeante. Après tout, note von Foerster, il est possible que la perception de notre environnement relève de notre invention. Si l'absence de perception n'est pas perçue, percevoir permet l'action. La conscience d'une in-convenance quant au réel entraîne un ajustement chez le sujet. En termes techniques, ce que von Foerster nomme la cognition correspond chez le sujet à la computation (le calcul) d'une réalité. Nous sommes ici en pleine cybernétique : l'ajustement se produit par ce que l'on nomme en anglais feed-back, en français rétro-action. Pour simplifier, disons que cette rétro-action est le retour du réel dont nous avons parlé. Il permet au sujet d'ajuster sa construction et de procéder à un décodage correct de l'information reçue, et d'ainsi construire sa réalité de manière équilibrée (la cybernétique cherchant l'équilibre d'un système). Progressivement, nous passons à un type logique supérieur. La cognition est dans un premier temps la computation de descriptions d'une réalité. Puis, via rétro-action, elle devient la computation de descriptions de descriptions de descriptions, etc. Enfin, elle finit par être la computation de computations de computations, etc. Pour faire simple, l'effet peut rétroagir sur sa propre cause. En résumé, von Foerster propose de comprendre « le processus cognitif en tant que computation récursive illimitée ». De manière analogue au monde biologique, chaque organisme possède une capacité d'autorégulation. La rétroaction permet donc de computer une réalité stable chez le sujet, grâce à l'organisation de l'information codée évoquée précédemment (postulat d'homéostasie cognitive).

Ce phénomène rétroactif se retrouve dans ce que Watzlawick appelle les prédictions qui se vérifient d'elles-mêmes (self-fulfilling prophecies). Par exemple, une pénurie prochaine d'essence est annoncée. Affolés, les consommateurs se ruent sur les pompes à essence... et provoquent ainsi la pénurie annoncée. L'effet a rétroagi sur sa cause. Pour un exemple dans le monde physique, Watzlawick nous rappelle le cas du moteur à vapeur de Watt. La vapeur permettait de pousser le piston, dans un système linéaire. Mais alors, le mouvement était terminé. Watt trouva alors comme parade le mouvement du piston mis au service de sa propre régulation. Supplantant un mouvement linéaire fini, le mouvement effectuait désormais lui-même, de manière rétroactive, à la fois l'ouverture et la fermeture des soupapes. La cause produisait l'effet, qui rétroagissait lui-même sur la cause, ad infinitum. En outre, la répétition que produit la rétro-action permet progressivement la prévision et l'anticipation, par réduction progressive de la marge d'erreur induite par une simple analyse causale de type « si... alors... ». La découverte de cette donnée cybernétique a depuis été utilisée et pervertie par l'ingénierie sociale, avec la connaissance de l'action que l'événement futur peut produire sur l'événement présent. Dans le cas de la pénurie d'essence, on crée délibérément une réalité qui sans cela n'aurait jamais existé, pour les besoins du moment. La praxis exige donc de mobiliser l'opinion, car sans communication efficiente, la prédiction n'a que peu de chances de se réaliser. La manipulation doit créer chez le sujet de l'autosuggestion. De plus (ce qu'on nomme l'effet Rosenthal / Pygmalion), le sujet se sent contraint car il pense agir comme il suppose qu'on attend socialement qu'il se comporte.

Watzlawick mettait en garde contre cette fabrication du consentement : « Les connaissances apportées par le constructivisme ont sans doute l'avantage extrêmement souhaitable de permettre des formes de thérapie nouvelles et plus efficaces ; mais, comme de tous les remèdes, on peut en abuser. La publicité et la propagande sont des exemples particulièrement répugnants d'un tel abus : l'une comme l'autre essaient tout à fait délibérément de provoquer des attitudes, des suppositions, des préjugés ou autres idées dont la réalisation paraît ensuite parfaitement naturelle et logique. Grâce à ce lavage de cerveau, on voit le monde « ainsi », donc le monde est « ainsi ». » Une perversion, note Watzlawick, reprise par Goebbels (elle-même héritée de Bernays, pour précision) : l'imprégnation de la propagande doit se faire par la surinformation qui la rend ainsi imperceptible chez le récepteur, inconsciemment saturé et conditionné par les messages transmis.

Un autre risque, identifié par Rosenhan dans le milieu psychiatrique, est couru par l'homme sain dans un environnement malade. Par exemple (non tiré du livre), le Français légèrement machiste et réac, amoureux de ses traditions et d'une conception classique de la famille, dans un environnement de tapettes et de festifs apatrides et pleurnichards (pour reprendre Bauman : un homme de la modernité solide perdu dans le néant de la modernité liquide). Les notions de normalité et anormalité (la norme et le déviant) dépendent, d'après Rosenhan, de la culture et du contexte où nous nous trouvons. Selon les normes de référence du système en vigueur, l'individu sain sera ou non perçu comme malade mental. Là encore, une réalité a été construite. Et dès lors que l'individu est étiqueté comme anormal, chaque manifestation comportementale est assimilée à un symptôme. La réalité est adaptée par les psychiatres (en politique : les experts dirons-nous) pour faire entrer chaque comportement dans un cadre de déviance préconçu. En résumé, peu importe que le malade soit le sain, quand les dépositaires de l'hygiène mentale sont les vrais tarés, et que leur réalité partagée est majoritaire.

Un obstacle épistémologique sérieux à l'appréhension d'une réalité passe par le refus de la complexité analytique du langage. Nous nous permettrons d'être ici davantage exhaustifs. Le décodage est volontairement (stratégie de la ruse et de la mauvaise foi) ou involontairement biaisé. Les propos sont déformés et le sérieux de l'analyse et de l'échange remplacé par le manichéisme et le réductionnisme. Pour contourner cette barrière, Jon Elster dissocie la négation active de la négation passive. Leur confusion, note-t-il, relève de la mentalité primitive (post-moderne?). La différence se situe au niveau de la logique de l'intention : « Dans cette dernière, il faut donc distinguer le désir de ne pas faire x de l'absence de désir de faire x. » Négation d'une conjonction et conjonction de négations sont deux phénomènes distincts. (1) Mais le manichéisme simplificateur récuse la nuance, pour des questions de facilité intellectuelle. Les questions-pièges typiques posées à l'interrogé sont les Oui / Non, qui ne laissent le choix qu'entre deux propositions contraires (« Vous êtes contre l'anti-racisme ? Vous êtes raciste alors ! »). Cette question de langage est primordiale dans le constructivisme. Reprenant Hegel, Elster expose que la négation active est paradoxale : l'absence d'un objet supprime toute dialectique, le sujet ne peut donc désirer consciemment la destruction de l'altérité qui lui permet de se construire et se déterminer. Par exemple, pas de Nous sans les Autres, pas d'anti-racisme sans race (si tant est qu'on soit un peu logique), pas de futur sans passé : « Seule une société qui garde vivante la mémoire du passé est capable d'orienter les processus qui informent l'avenir. » Mieux vaut un objet d'opposition qu'une absence d'objet, conclut Elster. En outre, la confusion entre négation active et négation passive entraîne une pathologie comportementale, en plus d'une incohérence formelle. L'injonction contradictoire à la mai 68, typique, relève de cet illogisme. On ordonnera au sujet « ne sois pas obéissant », ou encore « sois spontané ». Pour obéir, il lui faudra donc ne pas obéir, projet impossible mais qui permet d'approcher l'une des causes de la schizophrénie contemporaine.

Voici donc comment nous construisons une réalité biaisée par corruption du langage. Mais avec quoi construit-on des réalités idéologiques, ces « eschatologies sécularisées » ? Si chaque idéologie se veut distincte de toute autre, Watzlawick constate un isomorphisme au sein du monde politique, et une récurrence des modèles. Peu importe le contenu de l'idéologie manifeste. (2) Le but commun à toutes est de doter l'univers d'ordre et de sens, de combler un vide insupportable à l'homme. Pour être rassurante, l'idéologie doit avoir réponse à tout, et réduire la part d'incertitude à néant. Avec des accents de Fin de l'Histoire, toute idéologie a l'utopie d'un état social définitif. Mais chaque système possède sa fatale imperfection. L'interprétation qu'il propose ne prend pour référence que son propre système de valeurs. Quand bien même il choisirait de le dépasser pour l'analyser, son méta-cadre conceptuel serait lui aussi victime de ses conceptions. Il faudrait alors passer à un méta-méta-cadre, reproduisant le problème à l'infini sans le résoudre, car l'interprétation de la réalité n'est pas la réalité, mais seulement son interprétation. Une interprétation du monde prétend tout expliquer, mais le système interprétatif lui-même reste inexplicable, d'où la fin de la prétention à construire un système parfait et définitif. Comme dans le cas de la négation, l'acceptation de l'idéologie peut être soit active, soit passive. A une première réalité idéologique vient se greffer une réalité de second ordre, cadre dans lequel les « faits » reçoivent une signification, ou une valeur – une prétention à la scientificité. Et, considération qui nous concerne au plus haut point, tout système idéologique souffre irrémédiablement d'énantiodromie, définie comme la transformation des choses en leur contraire, conséquence d'une radicalisation idéologique : « La tentative de niveler les diversités humaines naturelles mène inexorablement aux excès du totalitarisme, et finalement à l'inégalité. De la même façon, trop insister sur la liberté, comme manifester trop d'inquiétude à la protéger, aura pour résultat de la nier totalement. » A bon entendeur.

Le support principal de l'idéologie est bien entendu le langage. Pour peu que les émetteurs rendent les récepteurs dupes par la ruse, l'acceptation de l'idéologie est garantie. En effet, le sujet n'appréhende alors la réalité qu'en fonction du langage que l'idéologie lui communique, et il ne peut pas s'en extraire. Le langage de l'idéologie délimite strictement le champ et les limites de la pensée formalisable par le sujet. Orwell et le Novlangue, pour faire court. Comment, se demande Stolzenberg, ne pas tomber dans les pièges de la perversion du langage ? Il faut pouvoir « lire » les messages de l'autre. Se défier, en outre, du piège des formes de langage métaphoriques qui donnent l'impression de parler de « choses ». Et distinguer le piège du sophiste, en dissociant bien connaissance et vérité.

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Cet exposé terminé, un hic apparaît. Ce constructivisme radical entraîne une déconstruction totale. Sa limite, à savoir compter sur la tolérance et la responsabilité, se révèle bien gentille. Dans son épilogue, Watzlawick dispose qu'on doit être tolérant, puisque la réalité est construite et que chacun a donc la sienne. Nous devrions avoir une totale liberté, en pouvant nous inventer une nouvelle réalité. « Attribuer un sens et une signification, dit-il, c'est construire une réalité particulière. » Oui mais, quelle limite alors ? Le relativisme intégral. L'absence d'imposition d'un modèle symbolique dominant au motif que nous devrions respecter les réalités de chacun, qu'il n'existerait pas une vérité ni un bien, mais seulement des vérités et des biens en fonction des réalités construites par chacun. Tel est ce qui émerge en filigranes dans sa conclusion. En outre, Watzlawick est lui-même victime de la carence qu'il dénonce dans tout système idéologique. Ultra-libéral, son système est lui-même une idéologie, « invisible » comme dirait Michéa, institutionnalisant le constructivisme et sa déconstruction qui en découle. Ce qui ouvre la porte à la liquidité et au tribalisme post-modernes auxquels nous assistons aujourd'hui.

A noter enfin : l'approche cybernétique de l'ouvrage permet de comprendre comment les ingénieurs sociaux procèdent pour avoir toujours un coup d'avance et faire croire aux changements librement consentis alors qu'ils ont été planifiés depuis bien longtemps. Pour parler plus crûment, la lecture de L'invention de la réalité offre une compréhension de la genèse de la vaseline des années 1970 à aujourd'hui.

Quant à la récupération des travaux de Palo Alto, la petite biographie en fin d'ouvrage nous apprend que Gabriel Stolzenberg, l'un des auteurs, est à l'époque de publication membre de la fondation Alfred P. Sloan. Ancien patron de General Motors, rappelons qu'il donna son nom au sloanisme (démonté par Lasch dans « Culture de masse ou culture populaire ? ») dans l'Amérique des années 1930 : la culture de masse.

( 1 ) Par souci de clarification, Elster reprend des exemples donnés par Kant qui précisent le distinguo : (I) la négation passive du mouvement est le repos, la négation active est le mouvement en sens opposé ; (II) la négation passive de la fortune est la pauvreté, la négation active est l'endettement ; (III) la négation passive du plaisir est soit l'indifférence soit l'équilibre, correspondant à l'absence de causes de plaisir et de déplaisir et à la présence de causes qui se suppriment dans leur effet ; la négation active est le déplaisir ; (IV) la négation passive de la vertu n'est pas le péché d'omission, qui non moins que le péché de commission constitue une négation active de la vertu ; seuls le défaut du saint et la faute du noble en représentent la négation passive ; (V) la négation passive de l'attention est l'indifférence, la négation active en est l'abstraction ; on dirait aujourd'hui que l'absence de conscience de x est autre chose que la conscience de l'absence de x ; (VI) la négation passive de l'obligation est la non-obligation, la négation active est l'interdiction ; (VII) la négation passive du désir est encore l'indifférence, la négation active est le dégoût ; nous dirions que l'absence de désir de x est autre chose que le désir de l'absence de x.

( 2 ) Pour Watzlawick, le terme idéologie possède deux éléments communs : « D'abord, le présupposé qu'un système de pensée (la « doctrine ») explique le monde tel qu'il est ; ensuite, le caractère fondamental, totalisant (et, de ce fait, généralement contraignant) de l'idéologie. »

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