L'islam ? Mais lequel ?

Publié le : 02/09/2009 11:11:55
Catégories : Politique

Choc

En réponse à ce texte.

Cher monsieur Mustapha,

Vous m’avez fait l’honneur de répondre à la réponse que j’avais faite à David l’Epée, il y a quelques mois, au sujet de l’islam. A mon tour de répondre à votre réponse…

Je ne m’attarderais pas sur nos points d’accord, qui sont nombreux. Parlons de ce qui nous oppose.

Je crois que fondamentalement, nous sommes d’accord sur l’objectif : la paix. Ni vous ni moi n’avons envie de voir nos « mondes » respectifs se ruer à la gorge l’un de l’autre. D’abord parce que nous savons très bien que le vainqueur sortirait de cette bataille en ruines, ensuite parce que nous espérons que surgisse, de la confrontation pacifique de ces deux « mondes », un troisième monde, refondé, capable enfin de se libérer de l’oppression hypocrite exercée par les forces mondialistes. Mais là où nous nous séparons, c’est quand il s’agit d’analyser la réalité des rapports de forces et des conditions objectives de l’action.

A mes yeux, il est essentiel de conserver à l’esprit que ni vous ni moi, nous ne parlons au nom de la majorité de nos « mondes » respectifs. Je suis désolé de devoir faire ce constat, cher monsieur, mais l’islam au nom duquel vous parlez, l’islam qui ouvre ce que vous appelez, je crois, les « portes de l’interprétation », l’islam qui pense le monde dans un mode dialectique… eh bien cet islam n’est pas l’islam de la majorité des musulmans. L’islam des musulmans est, majoritairement, enfermé dans l’affirmation d’une supériorité ontologique non contestable ; c’est un monde conquérant, dont les représentants, en règle générale, ne comprennent la confrontation que comme un affrontement, et ne connaissent pas d’autre réalité que le rapport de forces (1). Précisons ici que ce que je dis de votre « monde » s’applique au mien : la majorité des patriotes français n’a pas compris pourquoi un islam régénéré peut être, pour nous tous, une opportunité extraordinaire de sortir par le haut de la situation extrêmement dangereuse où nos élites nous ont enfermés, en mêlant des populations trop différentes pour ne pas être spontanément antagonistes. Les gens, d’une manière générale, ont énormément de mal à sortir de l’essentialisme, surtout s’agissant des catégories qu’ils perçoivent, à tort ou à raison, comme radicalement autres. Et il faut faire attention à cette tendance spontanée de l’esprit humain : ne sentez-vous pas monter la panique, donc potentiellement la violence, « en face », chez les « de souche », au fur et à mesure que le risque s’accroît de voir les populations étrangères non-assimilées devenir majoritaires dans le pays ?

C’est au regard de cette réalité des dynamiques collectives qu’il faut comprendre ma remarque sur la nécessité de « mettre la pression » aux musulmans. Il ne s’agit évidemment pas dans mon esprit d’entreprendre je ne sais quelle grotesque « chasse à la burka » (une psy-op neocon de toute évidence, et dont la finalité réelle est probablement d’enfermer les musulmans dans l’imagerie de l’islamisme). Je n’ai bien sûr aucune inclination pour le folklore pachtoun, et à vrai dire, la burka me semble relever d’une pudibonderie ridicule. Mais là n’est pas la question : le débat sur le voile n’est qu’un voile sur le débat, et c’est à un tout autre niveau qu’il faut situer l’action, si l’on veut faire évoluer l’islam d’Europe dans le sens qui permettra la paix.

Ne vous en déplaise, l’idée de fonder la réflexion politique sur le référent coranique est bien présente chez de nombreux musulmans français. Je parle de ce que j’ai constaté : plus d’un d’entre eux, spontanément, m’a cité la parole du Prophète en référent, pour justifier telle ou telle évolution de notre droit. Eh bien, c’est cela qu’il faut non détruire, mais dépasser. Il faut créer les catégories mentales qui, chez nos compatriotes musulmans, rendront possibles un rapport à la Cité comparable à celui qui existe depuis la fin des guerres de religion, en Europe, chez la plupart des chrétiens. Il s’agit de faire admettre aux musulmans que la Cité terrestre regroupe des populations porteuses de référents divers, et que si ces référents peuvent et doivent structurer les vies de ceux qui les partagent, c’est du débat entre les citoyens, et de ce débat seulement, que peut surgir la renégociation permanente d’un référent collectif. Pour le dire en termes spécifiquement français : la loi est votée par la représentation nationale, et la République ne connaît pas de corps politiques intermédiaires entre les citoyens et la Nation. Ces corps existent, bien sûr, mais ils ne sont pas politiques. La place du curé est à l’intérieur de l’église, celle du pasteur à l’intérieur du temple. Le rabbin doit rester dans sa synagogue, et semblablement, l’imam, hors de la mosquée, n’est qu’un citoyen parmi d’autres.

Comprenez-moi bien : je ne dis pas que l’islam doit cesser d’imprégner la vie des musulmans. Je dis que lorsque ces musulmans agissent dans le cadre politique, ils doivent cesser de se penser comme musulmans. Cela suppose un long et difficile travail de mise en ordre des champs de la réflexion, et la création de distinctions subtiles entre temporel et spirituel. Un travail que les catholiques français ont achevé, et que les musulmans doivent maintenant entreprendre. Oui, bien sûr, un catholique français sera imprégné par les valeurs du catholicisme, et souvent elles constitueront le fil sous-jacent à son discours politique. MAIS ce n’est pas en tant que catholique qu’il parlera au reste de la Cité. C’est en tant que citoyen, qui pense le Bien commun au regard de l’ensemble de la Cité, catholiques et non-catholiques confondus. Demain, il faudra qu’un musulman d’Europe pense dans les mêmes termes.

« Mettre la pression », dans mon esprit, cela veut donc dire faire le contraire d’une stigmatisation par la « chasse à la burka » version French neocon. Cela veut dire indifférencier les musulmans non en leur refusant leurs spécificités, mais en construisant les catégories et les distinctions qui feront que ces distinctions seront sans effet sur le plan spécifique du politique, de la construction du Bien commun. Vraiment le contraire de la politique perverse suivie par les sarkozystes, qui fabriquent (délibérément à mon avis) le différencialisme ressenti en exigeant une indifférenciation de façade.

« Mettre la pression », à mon avis, cela veut dire construire les bases infrastructurelles et les superstructures encadrant cette inscription de l’islam authentique dans la communauté nationale. A tous points de vue, vraiment, le contraire de ce que fait le pouvoir en place. Il faut franciser les structures de l’islam en France, pour éviter l’ingérence permanente des réseaux algériens, marocains, et d’une manière générale des pays d’origines des populations immigrées. Il faut mettre en place non une hypocrite (et très perverse) discrimination « positive », mais faire en sorte que la réalité des conditions socio-économiques donne, à chaque citoyen, les mêmes chances de construire sa vie dans le pays. Pas de « places réservées » à science-po (l’école de la bien-pensance) pour les enfants des « quartiers », mais de vraies écoles, vraiment formatrices, partout et y compris dans les banlieues. Pas de blabla droit de l’hommiste et propagandiste, mais une véritable justice.

La présence de millions de musulmans en France constitue un défi gigantesque. J’ai fait partie, depuis deux décennies que je suis âge de voter, des gens qui ont tenté d’empêcher cette présence. Non par haine des musulmans (contre lesquels je n’ai rien), mais parce que je savais, pour avoir grandi dans une région où leur présence était déjà forte, que la cohabitation entre des populations trop différentes ouvre presque inévitablement la porte à un fractionnement de la Cité. Je fais partie aujourd’hui des gens qui, constatant que cette présence est devenue effective, sont prêts à relever ce défi dont ils ne voulaient pas – tout simplement parce qu’il faut gérer le réel tel qu’il est, pas celui qu’on aurait voulu. MAIS, comprenez-le bien, je n’accepterai JAMAIS, et aucun Français conscient de son héritage ne l’acceptera, que cette gestion se fasse au prix de ce qui fait la substance de la France. C’est à l’islam de s’adapter au pays où il arrive, pas au pays de s’adapter à une religion issue d’un autre espace civilisationnel.

Et, ne vous en déplaise, je pense en outre que cette adaptation sera bénéfique à l’islam. Comprenez-moi bien : quand je dis que nous avons, depuis quelques siècles, fait d’immenses progrès en Occident, je ne parle pas d’une supériorité essentialisée. Je fais un constat, c’est tout : le monde musulman fut à la pointe de l’humanité il y a mille ans. Depuis quatre siècles, c’est le monde occidental, européen d’abord, qui a pris le relais. Cette situation ne doit rien au hasard : elle traduit un progrès décisif, issu du contrecoup de la Réforme, avec le libre examen et la compréhension du monde non plus comme une matrice englobante et figée, mais comme un espace de liberté. C’est justement ce progrès que nos classes dirigeantes corrompues veulent aujourd’hui détruire pour défendre leurs intérêts de caste – et c’est bien pour cela qu’ils promeuvent en sous-main l’islam le plus rétrograde. Eh bien, mon combat pour défendre ce progrès occidental est, aussi, le vôtre pour empêcher que l’islam ne soit phagocyté par l’islamisme tendance « Al-Kaïda, annexe du MI6 ».

En résumé : l’islam français, européen, ouvrant la porte à l’interprétation, capable de se situer clairement dans les distinctions spirituel/temporel au sens occidental, a sa place en France. Mais l’islam « politisé », fausse opposition au mondialisme, mondialisme de rechange en réalité : c’est non. Nous n’en voulons pas, ce n’est qu’un leurre. S’inscrire dans les catégories de l’adversaire, même en les inversant, c’est toujours une erreur.

J’espère vous avoir permis de mieux comprendre mon point de vue, comme vous m’avez permis de mieux comprendre le vôtre.

Au plaisir de vous relire,

Michel Drac

(1) Pour comprendre la perception de l’Européen, qui redoute l’islam devenu majoritaire localement dans quelques années, voici par exemple ce que nous savons de la situation indonésienne :

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