Évènement

L'islam révolutionnaire (Carlos)

Publié le : 30/05/2009 00:00:00
Catégories : Politique

carlos

L’islam révolutionnaire est un texte d’Ilich Ramirez Sanchez, dit Carlos, publié en 2003. Techniquement, il s’agit d’un recueil constitué par le journaliste Jean-Michel Vernochet, qui a pu conduire un certain nombre d’entretiens avec Carlos, mais le texte est présenté comme exprimant la pensée du révolutionnaire vénézuélien, et comme celui-ci ne l’a jamais désavoué, on peut admettre que c’est bien le cas. Nous renvoyons le lecteur aux innombrables sites Internet traitant du « cas » Carlos, pour se faire une idée quant à l’itinéraire de l’auteur. Pour notre part, nous irons directement au texte, pour un résumé et un commentaire synthétique.

Carlos commence par rappeler que l’impérialisme est le stade suprême du capitalisme, et qu’en conséquence, l’invasion de l’Irak au printemps 2003 n’est pas un accident : c’est un moment logique dans la dynamique du capitalisme américain – et par extension, de toute l’aire euro-américaine. Puis, s’adressant plus particulièrement aux Européens, il leur annonce qu’après l’écrasement du monde musulman, c’est eux qui seront écrasés, dans une deuxième conquête, une conquête économique complète qui servira à leur faire payer la facture des agressions anglo-américaines. Cette deuxième conquête, explique-t-il, sera facile, parce que les Européens ont été émasculés par leur protecteur américain. L’avenir de l’Europe, pour Carlos, c’est d’être en quelque sorte la vache à lait de l’Empire américain.

Cet Empire américain règnera par le chaos, ajoute-t-il, et il s’organisera pour que le chaos règne partout exactement au niveau voulu pour assurer la soumission des populations. C’est pourquoi le chaos sera brutal là où les peuples sont restés brutaux, et insidieux là où ils ont déjà été détruits moralement, rendus incapables de dire non à l’oppression – comme en Europe, évidemment.

En face de cette entreprise d’asservissement, il existe, pour Carlos, une réponse : l’Islam révolutionnaire. Et en se racontant, il nous permet de saisir le parcours personnel qui l’a amené à cette conclusion. Prénommé Ilich, ce communiste sud-américain s’est très vite trouvé en décalage par rapport au grand frère soviétique. Il a en effet pris conscience assez rapidement du fait qu’il était face à une bureaucratie justifiant par la langue de bois l’existence d’un capitalisme d’Etat fort peu socialiste, et que cette bureaucratie entretenait en outre des liens troubles avec des milieux peu recommandables, y compris la mafia sioniste (très puissante en Union Soviétique). Dès lors, ayant refusé les avances du KGB, il fut utilisé par les réseaux soviétiques comme une espèce d’électron libre, qu’on laissait à peu près libre de ses mouvements sous réserve qu’il accepte de ne pas franchir les « lignes rouges » qu’on lui indiquait discrètement.

A partir de là, Carlos se retrouva plongé dans les luttes arabes. Il n’explique pas clairement comment il a atterri dans la cause palestinienne, si ce fut de sa part uniquement un choix ou bien si ces « discrets amis » du KGB lui ont fait sentir que c’était la zone où on lui poserait le moins de « lignes rouges » sous le nez… Quoi qu’il en soit, ayant rejoint la cause palestinienne, il se convertit à l’islam en 1975 – sans qu’il faille y voir à proprement parler une démarche religieuse : pour lui, il s’agissait d’abord de rendre plus facile son intégration dans les milieux palestiniens – démarche politique, donc. Ce n’est qu’après coup qu’ayant choisi la conversion, il s’est intéressé à la spiritualité islamique, qui l’a semble-t-il sincèrement séduit. Il est évident, quand on le lit, qu’il a réellement trouvé dans la foi une source de force, et qu’il sait y puiser pour justifier un engagement politique qui, en lui-même, n’est pas mystique. Sa cartographie mentale est donc complexe : Carlos n’est pas un homme qui projette l’islam sur le communisme, ou l’inverse. C’est un homme qui a reconstitué la structure mentale du guerrier religieux, mais en faisant coïncider l’islam sur le plan spirituel avec le communisme sur le plan politique. Le réajustement permanent imposé par cette juxtaposition a priori illogique (l’islam, dont la doctrine économique se rapproche plus du solidarisme que du communisme, prohibe l’usure mais reconnaît la propriété privée sous réserve de l’obligation de l’aumône) lui impose une gymnastique difficile, mais cela ne le dérange pas : il considère que la théorie doit être constamment relue à la lumière de la praxis, et en conséquence, il prend appui sur les incohérences de sa cartographie mentale pour réenclencher constamment un processus de renégociation interne. C’est ce qui explique sa formule de pensée, très difficile à résumer en quelques phrases.

La clef de voûte de cette formule de pensée est fondamentalement apocalyptique. Ce qui permet à Carlos d’être musulman sur le plan spirituel et communiste sur le plan politique, c’est l’identification d’un ennemi commun, l’impérialisme issu du capitalisme anglo-saxon, ennemi par ailleurs assimilé au Satan, à la force de négation de la divinité sur le plan spirituel, de l’humanité sur le plan politique. Pour Carlos, l’impérialisme-Satan est négateur de la communion spirituelle sur un plan supérieur, et du sentiment de communauté sur un plan inférieur. Il est donc à noter que la formule de pensée de l’auteur de l’Islam révolutionnaire est cohérente, quoi qu’on en pense par ailleurs, mais que cette cohérence se construit par négation de la négation – elle ne débouche, à ce stade, pas sur l’affirmation d’une vision du monde autonome. Foi contre matérialisme sans âme, communauté contre individualisme égoïste : c’est une pensée en réaction.

Comme toute pensée apocalyptique construite en réaction à un Mal identifié comme absolu, la pensée de Carlos ne fait pas précisément dans la finesse. L’analyse de soi est repoussée sine die par la critique de l’adversaire. Il justifie le régime des Taliban en le rapportant à celui des Etats-Unis : le régime afghan pratiquait la mise à mort ? Soit, étudions les statistiques relatives à la peine de mort aux USA… C’était un régime obscurantiste ? Admettons, mais est-ce pire que la décadence morale qui frappe l’Occident libertaire ? La chape de plomb du discours religieux était étouffante ? Peut-être, mais regardez chez vous, en Occident, ce qui se passe quand on n’a plus rien pour étouffer la bêtise : c’est simple, elle s’étend jusqu’à coloniser entièrement les esprits – la machine de conditionnement médiatique et publicitaire, nous dit Carlos, est capable de violer les âmes plus cruellement que n’importe quel dogme religieux.

Il faut reconnaître que souvent, les arguments de l’islamiste révolutionnaire font mouche ; mais toujours, ce sont des arguments par opposition. En un sens, la démarche est saine : Carlos est d’abord un homme qui a compris ce qui se jouait dans les coulisses, qui a pris conscience du fait que la planète entière est menacée de conquête par un impérialisme habile et cynique. Il sait que la plupart des « révolutions » des années 89-91, dans l’ex-bloc soviétique, n’ont été que des mises en scène, soigneusement agencées par les agents d’influence de la puissance anglo-saxonne. Il sait que les Occidentaux sont des somnambules, ivres de consommation, vidés spirituellement et moralement, et il pressent comment leur invraisemblable inconscience peut déclencher, en percutant la misère des masses pauvres, un cataclysme qui fera passer la Seconde Guerre Mondiale pour une plaisanterie. Et fort logiquement, ayant compris l’enjeu réel de la lutte en cours, il est littéralement happé par le combat, au point d’être obnubilé par la nécessité de la résistance.

En un autre sens, la démarche a quelque chose de malsain. Carlos nous parle de l’islam avec de grands mots, mais toujours c’est par opposition au vide spirituel creusé en Occident par la démolition du christianisme. Ou pour le dire autrement : à aucun moment il ne pose la question en termes spécifiquement religieux. Il n’y a pas, chez Illich Ramirez Sanchez, de réflexion religieuse stricto sensu. Il étudie les choses uniquement sous l’angle politique et pratique : l’Occident est un zombie, l’Islam est vivant, donc l’Occident c’est le mal, l’Islam c’est le bien. Voilà en gros comment, par réaction au manichéisme du « choc des civilisations », Carlos en vient à construire un manichéisme opposé – et au fond, presque aussi vide de substance spirituelle propre. Il souligne certes que les versets de Médine ne doivent pas, à ses yeux, effacer ceux de La Mecque – ce qui revient à dire qu’il veut la réouverture de l’interprétation et la remise en cause du principe de l’abrogation. Mais cette réflexion reste enclose dans le cadre islamique, elle ne pose jamais la question pourtant centrale : la différence de nature entre spiritualité islamique et spiritualité chrétienne. On a parfois l’impression que pour Carlos, le christianisme n’est en quelque sorte plus une question… Eh bien cela, c’est son opinion – qu’on peut ne pas partager. En refusant de poser la question islam/christianisme, il exclut de son champ de référence l’essentiel du domaine d’étude que, précisément, il aurait dû balayer. Qu’est-ce qu’il croit ? Qu’un milliard de chrétiens vont accepter d’entendre un discours qui ne leur parle pas ?

C’est tout l’ambiguïté de la démarche de l’islam révolutionnaire : comment lutter contre la doctrine du « choc des civilisations » si, pour commencer, on ne se donne pas sérieusement les moyens d’intermédier entre les acteurs potentiels de ce choc ? D’où le risque, pour Carlos, de finir par contribuer à alimenter le brasier qu’il veut éteindre : est-ce vraiment une bonne idée, quand on veut lutter contre le « choc des civilisations », de commencer par prôner la conquête spirituelle de l’Europe par l’Islam ? Chanter les louanges de Ben Laden n’est pas forcément une façon très intelligente de lutter contre l’influence américaine dans le monde. Il est toujours dangereux de s’inscrire dans les catégories forgées par son ennemi.

Bien sûr, Carlos n’ignore pas que la résistance à l’impérialisme peut prendre bien d’autres formes que l’Islam. Alors pourquoi penser cette résistance dans les catégories islamiques ? Pourquoi inscrire la pensée dans un discours prédéfini, alors qu’on sait que cet enfermement peut s’avérer contre-productif ? Pourquoi pas un livre sur la « résistance à l’Empire », avec un chapitre consacré plus spécifiquement à la résistance islamique ?

En fait, Carlos, on le pressent en lisant son livre, a besoin du Grand Satan américain (ce qui ne veut pas dire que l’Amérique actuelle n’est pas satanique, mais que même si elle ne l’était pas, Carlos déciderait de la qualifier ainsi). En un sens, il finit paradoxalement par donner raison à Huntington. On ignore si l’islamiste révolutionnaire Carlos, depuis sa prison, a pu se procurer l’œuvre de Samuel Huntington, mais quoi qu’il en soit, à plusieurs reprises, il reproduit les grilles de lecture huntingtoniennes presque mot à mot – d’un point de vue différent, évidemment, mais c’est bien la même grille de lecture qui est appliquée. En d’autres termes, à l’instant précis où Carlos tente de contrer Huntington… Carlos fait du Huntington !

C’est le risque de son positionnement, et ce risque, il ne le gère pas, parce qu’il n’en a pas les moyens. Sa cartographie mentale est mouvante, elle est intéressante, elle ouvre des pistes de réflexions. Mais la clef de voûte qui lui sert de centre de gravité est purement apocalyptique, donc elle ne peut fonder un discours autonome. L’Apocalypse ne peut pas exister sans le Diable...

Et on voit bien là que la « voie » proposée par Illich Ramirez Sanchez, même si l’individu est courageux et intelligent, risque fort d’être un cul de sac, voire un piège. Aux esprits libres de travailler pour que cette révolte prenne un sens autonome, et qu’elle débouche enfin sur une véritable extériorité.

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