L'ordre et le désordre (C. Maurras)

Publié le : 27/06/2010 23:00:00
Catégories : Histoire

fleurdelys

« Ou la réaction ou la mort, les sociétés modernes n’ont que ce choix. »


Pour Maurras, ce qui importe est le Vrai, c’est-à-dire ce que le réel confirme, dans un but d’unité. Il veut donc avant tout mettre en place une méthode d’étude, qui doit rester réfutable précisément pour pallier ses défauts et perfectionner sa pertinence.

Dans ce cadre, il commence par critiquer l’idée de liberté, qui certes fournit des matériaux empiriques, mais non une méthode, et n’est qu’un commencement, pas une fin en soi. Pour ordonner, il importe de choisir et classer, en distinguant le principal du secondaire – précisément ce que la liberté n’enseigne pas.

Pour ordonner, il faut subordonner la Liberté à un principe. Les matériaux empiriques seront ainsi assimilés et optimisés.

Aux yeux de Maurras, ce n’est que par la soumission à un ordre supérieur que l’homme atteint la grandeur ; la liberté ne s’exerce donc qu’au sein d’un cadre donné et préexistant : les lois régissant la Cité. Perçue comme une fin en soi, elle individualise et divise, alors que le partage de vérités empiriques transmises par la vie politique unit au contraire, en consacrant des conceptions communes, des idées positives, par les valeurs contre-révolutionnaires d’autorité, de hiérarchie et d’aristocratie, conditions naturelles de l’ordre.

Ayant ainsi formulé un cadre qu’on pourra trouver réactionnaire, mais qui a le mérite indéniable de la cohérence, Maurras invite à examiner les fautes commises, leurs causes et les moyens de les réparer, pour parer à la décadence de la France – une décadence dont la cause principale est, à ses yeux, la Révolution de 1789, cette Révolution dont l’égalitarisme a décapité les élites pour homogénéiser le niveau, plutôt que de faire œuvrer les Français au bien commun. Il se livre donc à une étude comparative où il s’attache à démontrer en quoi la monarchie a été et reste la meilleure solution, face à la démocratie, « anarchie consolidée et administrée », qui mène la France à sa perte. Son but est ici clairement énoncé : « Défaire méthodiquement l’œuvre de la Révolution », laquelle est, selon lui, une des trois grandes régressions de l’ère moderne – la Réforme du 16ème a détruit la République chrétienne, que Maurras préfère à la nation, la Révolution du 18ème a détruit la monarchie française, et, enfin, le Romantisme du 19ème a brisé les traditions du genre humain.

L’analyse maurrassienne, même méthodique, repose donc clairement sur une exaltation de la Tradition, « ce qui a duré, ce qui a réussi séculairement ». Transmission du beau et du vrai opposé à la tabula rasa de la Révolution, « abaissement du supérieur par l’inférieur ». Point de vue réactionnaire, indiscutablement, mais pas borné : la Tradition, pour Maurras, devenant système et méthode, se doit d’être critique afin de rester pertinente ; il s’agit en permanence de l’analyser. La vraie Tradition est critique, elle doit permettre de tirer des leçons du passé.

La Tradition, c’est la définition des hiérarchies, entre les axiologies et au sein de chaque axiologie. C’est donc une hiérarchie qui doit vivre, se développer. Maurras établit que « l’indéfini, c’est le néant », car « la méthode de l’intelligence est d’exclure, de circonscrire et de définir ». Il s’agit d’utiliser le passé pour créer l’avenir, le développement doit s’appuyer sur un socle stable.

Armé de cette Tradition critique, Maurras critique le paradigme révolutionnaire et ses postulats. Au premier rang : l’égalité, que Maurras fustige. Au-delà de sa contradiction avec l’idée de liberté, la recherche absolue de l’égalité mènerait, selon lui, à l’abaissement général et au relativisme, plaçant le bien et le pernicieux sur un même plan ; à l’opposé, l’inégalité serait, toujours aux yeux de Maurras, moteur de progrès.

Faut-il voir dans cette position le résultat d’une trop fréquente confusion entre égalité des droits et égalitarisme ? Non, qu’on ne s’y trompe pas : c’est bien la notion même d’égalité des droits que Maurras conteste. Il attaque ici directement la Déclaration des Droits de l’Homme, car, dit-il, en posant liberté et bonheur comme principes et non comme conséquences, elle ouvre la porte au chaos.

Pour Maurras, la logique de la Déclaration des Droits de l’Homme ne pose que la première étape – libérale – de trois phases révolutionnaires. A 1789 succède la Terreur de 1793 et son jacobinisme, puis le 18 Brumaire de 1799, consacrant l’étatisme. Et ce n’est, dit Charles Maurras, nullement un hasard, ou l’effet d’un échec. Tout cela a été parfaitement logique.

Rousseau, nous dit Maurras, a remplacé la politique comme science par le simple contrat de volontés égales : « La souveraineté résidant dans le nombre, le nombre étant formé d’unités identiques, ces unités n’étant constituées que de liberté, il leur suffit de se mettre ensemble pour constituer à la fois le vrai politique et le bien politique. » Or pour Maurras, le tout est plus que la somme des parties, et ce n’est donc pas forcément la majorité qui a raison : les vœux individuels, même majoritaires, ne doivent altérer l’ordre préexistant selon la Tradition. Le bien commun doit s’imposer aux individus, par-delà leurs vœux propres. Quand on brise cette continuité, on introduit, dans la construction sociale, le ferment du totalitarisme. Une chaîne de déduction logique relie l’individu absolu à l’Etat absolu, car l’individualisme détruit toutes les logiques de groupes et de solidarités, pour isoler l’homme face à l’Etat, désormais libre de manœuvrer comme bon lui semble : voilà pourquoi, aux yeux de Maurras, 1793 et 1799 sont en germe dans 1789.

Or, continue-t-il, l’Etat, devenu républicain, a atteint l’âme de la France en centralisant toujours plus le pouvoir (une évolution aujourd’hui confirmé, soit dit en passant, avec l’UE, en attendant l’Etat mondial). Déjà, sous la Révolution, la division départementale fut un charcutage administratif, en rupture avec l’histoire et la géographie ; le jacobinisme a détruit l’ordre fondé sur les communautés territoriales, y substituant un ordre fictif qui les divisent. Désormais, les représentations ne sont plus collectives et générales, mais partisanes (c’est précisément en réaction à cette  évolution que la monarchie future voulue par Maurras se devait d’être décentralisatrice).

En outre, Maurras soulève une autre question : la Révolution a-t-elle réellement rompu avec ce qu’elle critiquait ? Réponse négative : le pouvoir républicain, prétendument démocratique, est en réalité oligarchique et héréditaire. A l’expérience, il s’est avéré népotique, et de la pire manière.

La Révolution a reproduit le passé, mais en mal : l’individualisme rousseauiste a évacué la famille du champ juridique, mais, toujours présente dans les faits, celle-ci est soustraite à tout contrôle. L’armée ? Autrefois puissante et professionnelle (mercenaire), elle est sortie de la Révolution, juge Maurras, profondément affaiblie. Les classes ? Leur ascension est largement fictive, la Monarchie aussi permettait de s’élever (et peut-être plus sûrement), tandis que les castes n’ont pas été abolies. Conclusion : l’égalitarisme est illusoire. Idem pour la liberté de la presse, « la ploutocratie bourgeoise arrivée à son apogée » (dixit Maurras, citant Jaurès). Quant au pacifisme, il a systématiquement mené à la guerre, c’est un fait.

Bref, pour résumer Maurras, citons-le : « Le régime démocratique est de tous celui qui demande le plus de vertu et c’est celui qui développe le plus de tentations », des tentations qu’il énumère : Anonymat, Irresponsabilité, Election, Argent et Etranger (l’individualisme révolutionnaire, dit-il, aboutira à « la domination de l’étranger sur nos fils et nos petits-fils »).

Peut-être, est-on alors en droit de penser, l’Empire trouve-t-il grâce aux yeux de Maurras ? Eh bien, même pas. Au contraire, il le juge très inférieur à la royauté : « C’est un bon empereur qui nous a perdu la Lorraine, et c’est un mauvais roi qui nous l’avait donnée. »

Alors que propose Maurras ? Avant tout, retourner à la monarchie, avec à sa tête le « démiurge organisateur », le roi. Oublier la Révolution, mais placer au centre de l’Etat un roi puissant, et à sa périphérie des organisations autonomes. Construire l’avenir sur des intérêts stables et des situations permanentes. Favoriser, aider, émanciper et réorganiser tous les corps, du syndicat à l’Eglise, sans oublier les régions ; rompre avec le principe de l’Etat omnipotent et centralisateur. Rompre aussi avec la philosophie des Lumières : Maurras préconise des réformes conservatrices : le maintien des études théologiques pour l’hygiène de pensée, ou encore les lettres classiques, formatrices de l’esprit Français.

Pour conserver les libertés locales, il faut, dit-il, rompre avec le système électif. Ajoutons-y une volonté de ne pas s’aligner sur le parlementarisme anglais, éloigné de l’esprit Français, pour privilégier le fonctionnement que nous avions dans le passé : « Indépendamment des Etats généraux, réunis à date inégale, nos Etats locaux, maîtres d’un grand tiers du royaume, représentaient cela : noblesse, richesse, fondations religieuses, corps, compagnies, confréries, communautés, la terre et l’action de la France, la vie des ordres de la Nation. Chacun de ces Etats avait des besoins, plutôt que des doctrines, besoins qu’il faisait valoir, d’abord par ses moyens propres, ensuite auprès des ordres voisins et troisièmement auprès de l’Etat, gouvernement et roi. » Une France royale, rappelle Maurras, était respectée, et la personne du roi reconnue et crainte à l’étranger.

On pourra sourire, évidemment, du caractère ultraréactionnaire de ce propos. Mais la méthode est structurée, elle construit une réflexion libre et pertinente au regard des faits (on peut tourner le problème dans tous les sens, c’est un fait : la  France, depuis qu’elle a décapité son roi, ne cesse de tomber).

Conclurons-nous donc sur une note favorable à la solution maurrassienne ? Non, malheureusement.

Le problème du propos de Maurras est en effet qu’il est largement hors du temps. Les structures économiques, sociologiques et même psychologiques de notre époque ne permettent pas de respecter son programme – non que ce programme soit en lui-même mauvais, ce n’est même pas la question. Le problème, c’est qu’il est inapplicable. La rupture de 1789 a correspondu, en profondeur, à une adaptation de l’ordre politique à des sous-jacents que les dernières générations de l’Ancien Régime avaient elles-mêmes construites, et qui, depuis, n’ont fait que se renforcer.

En guise de boutade et à titre de conclusion, la tentation est forte de citer Maurras, qui prescrit aux Français deux devoirs « naturels » : compter sur le patriotisme et se fier à leur intelligence. Quand on lit aujourd’hui cette recommandation, on sourit.

Vu que le patriotisme et l’intelligence, par les temps qui courent…

Citations :

« Le principe du patriotisme sans conditions est un de ceux auxquels tout esprit juste doit adhérer. Chacun de nous peut charger la statue du patriotisme de tous les ornements intellectuels qui lui semblent justes et beaux. Mais la patrie d’abord : voilà le principe. La France sans mais, sans si, sans condition. »

« Il faut mettre de l’égalité en certains objets. Il ne faut pas en mettre en tout. Voilà l’essentiel de notre doctrine. »

« Quand on veut analyser un phénomène, il faut tout d’abord l’isoler. En isolant celui-ci, nous voyons à quel point la douceâtrerie humanitaire est contigüe au sectarisme sanglant. J’en conclus qu’il faut éviter cette douceâtrerie. Je conclus que le meilleur moyen d’éviter 1793 sera toujours de s’opposer à 1789. »

« Les Etats ont besoin de chefs et de guides comme les populations ont besoin de pain. »

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