Malaise dans la civilisation (Sigmund Freud)

Publié le : 15/07/2009 00:00:00
Catégories : Sociologie

freud

Freud critique la notion de sensation de l’éternité. Il récuse qu’elle recouvre un contenu réel, il affirme que la prétention des Eglises à l’avoir captée ne peut correspondre qu’à une illusion, puisque l’objet capté n’existe pas.

Cependant, Freud reconnaît que cette illusion est opératoire. Il va donc chercher à déterminer pourquoi. Voici sa thèse…


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En apparence, rien n’est plus stable en nous que le sentiment du Moi (je suis). Et pourtant, le Moi n’est stable qu’en apparence. Il se prolonge vers une autre entité inconsciente : le Soi (l'Etre est). Il peut aussi, sous le coup de la passion amoureuse, se confondre avec le Toi (tu es). En réalité, le Moi se constitue par rupture avec le monde extérieur. Il n’apparaît donc stable que parce qu’il est construit en négatif. Ce qui n’est pas le monde extérieur, c’est le Moi.

Cette rupture avec le monde extérieur survient dans la petite enfance, quand nous réalisons que le monde extérieur peut être soit positif, soit négatif, qu’il constitue donc un élément instable. Le Moi est pour nous ce qui est stable par opposition à un monde extérieur instable. D’où une première hypothèse explicative de la sensation de l’éternité : nous effaçons apparemment notre Moi devant le monde extérieur, une fois atteint un certain état, parce que le sentiment antérieur de nous-mêmes, antérieur à la construction du Moi dans la petite enfance, revient en nous. Ressentir l’infini, l’éternel, l’universel, c’est donc, en réalité, pour Freud, nous souvenir inconsciemment de l’état où nous nous trouvions avant de construire notre Moi.

Toujours pour Freud, le religieux est rattaché à cette régression vers l’état infantile de dépendance absolue, où le Moi n’est pas encore construit, où l’extériorité et l’intériorité ne sont pas encore clairement distinguées. Le sentiment de dépendance à l’égard du père, intériorisé dans la petite enfance, serait ainsi la racine de la capacité à conceptualiser une figure de la divinité. Ce serait en somme un moyen, pour l’homme tel que Freud le conçoit, d’aller vers le retour à la pure jouissance du nourrisson accroché au sein maternel, sous la douce protection du père.

Pourquoi cette méthode de retour à la jouissance première est-elle si populaire ? Freud répond en substance : parce que le vulgaire n’en connaît pas d’autres. La jouissance réelle, par le corps, est rare et coûteuse. La jouissance réelle, par l’esprit, n’est accessible qu’à une petite minorité d’intellectuels. Donc puisque le plus grand nombre n’a pas accès à la jouissance réelle reconstituée à hauteur du sentiment de complétude apporté dans l’enfance par père et mère, il lui faut trouver un équivalent-jouissance imaginaire : la religion.

La religion a en effet cette force qu’elle opère, nous dit Freud, une reconstruction chimérique collective de la réalité. Ainsi, l’imaginaire des uns conforte l’imaginaire des autres. La justification sociale de l’oppression religieuse se trouve dans l’annulation de la névrose que rend possible le maintien d’une construction chimérique partagée.

Dans le monde chrétien, continue Freud, cette reconstruction chimérique a été poussée à son paroxysme, parce qu’il existait un véritable malaise dans la civilisation. Le degré de renoncement aux pulsions exigé des individus par notre société est trop élevé. C’est que notre société est elle-même trop complexe, donc vulnérable à l’agressivité naturelle des êtres humains – aussi doit-elle réprimer cette agressivité à l’extrême.

Résultat : il existe en nous une nostalgie du monde d’avant la société, d’avant le renoncement à la dynamique pulsionnelle pure. En particulier, la société chrétienne exige une telle répression des pulsions sexuelles, que celles-ci doivent absolument se chercher une sublimation. Et le progrès technologique n’a fait qu’amplifier ce mécanisme, au fur et à mesure que pour protéger l’homme de la nature, il l’en séparait.

De là, conclut l’auteur de « Malaise dans la civilisation », le caractère paroxystique de cette « construction chimérique » : la religion chrétienne telle qu’elle s’est finalement incarnée dans un Surmoi sadique, qui construit un Moi masochiste. Cette construction, qui produit le sadisme de ceux dominés par leur Surmoi et le masochisme de ceux dominés par leur Moi, débouchant elle-même sur le règne du Thanatos, la pulsion de mort – que seule une résurgence de l’Eros, la pulsion de vie, pourra annuler, peut-être.


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Voilà donc la thèse de Sigmund Freud.

Petit commentaire, maintenant.

Ce qui est frappant dans le discours de Freud, c’est qu’à aucun moment il n’évoque la fonction psychique du Nous et la conscience de la mort. L’homme de Freud est tout individuel. Il ne se vit pas comme membre d’une collectivité charnelle, dont la survie ouvre un accès à l’immortalité. Et d’ailleurs, il ne se pose même pas la question de la mort. Pour Freud, le Soi n'est pas au terme du voyage, mais seulement au départ, avant le Moi.

Rédiger un essai de 100 pages sur la religion sans jamais se demander en quoi elle répond à une angoisse devant le tombeau, voilà qui est original…

Quoique, non. Original est encore trop gentil. Soyons franc. A mon humble avis, « Malaise dans la civilisation » est un livre affligeant.

Oh, la construction intellectuelle est brillante, rien à redire à ce niveau. Il y a beaucoup d’idées justes, et certaines des analyses sont proprement lumineuses.

Le problème n’est pas là.

Le problème, c’est le point de départ.

Que nous dit Freud, en somme ? Eh bien que le Moi est une réalité objective, et qu’en conséquence le sentiment de l’univers est une illusion. Sauf que… d’un point de vue réellement objectif, c’est le Moi qui est une illusion, et l’univers qui est une réalité. Il est possible que le sentiment de l’univers soit une illusion (au demeurant, quel sentiment n’est pas une illusion ?). Mais l’univers est une réalité, tandis que chaque esprit humain ne se fait que l’illusion d’exister. Chaque homme n’est que sa propre illusion, d’un point de vue réaliste.

De ce point de vue réaliste, donc, l’illusion ne survient pas quand, par la Grâce, l’homme réalise qu’il n’est rien que sa propre et très médiocre sensibilité à l’égard de lui-même, tandis qu’à l’inverse, l’Etre est tout, infiniment lointain, inatteignable, sauf – précisément – par la Grâce. Au contraire : ce qui survient à ce moment-là, c’est la dissipation de l’illusion. Du point de vue réaliste, l’illusion survient quand le Moi se constitue, parce que c’est le Moi qui est une illusion. Du point de vue réaliste, donc, c'est le Soi qui est réel, et le Moi qui est illusoire.

A l’aune de ce point de vue réaliste, donc, la pensée de Freud apparaît tout simplement comme régressive. En gros, le bon docteur Sigmund est un individu bourgeois, qui nous dit que lui, l’individu bourgeois, tient pour réel le sentiment qu’il a de lui-même, alors qu’il répute illusoire le sentiment qu’il peut avoir de l’univers. Donc pour dire les choses simplement, il nous dit qu’il est le centre de son monde, comme nous sommes le centre du nôtre – croit-il. C'est-à-dire qu’à force d’étudier les enfants, Freud avait semble-t-il, n’est-ce pas, perdu de vue que les adultes, justement, sont ceux qui savent qu’ils vont mourir – et qu’en conséquence ils ne sont pas le centre de leur monde.

Pour Freud, ce grand enfant, la vie n’était pas un passage de l’éternité vers l’éternité, mais un instant d’éternité suspendue au fil du temps, où l’individu existait vraiment, autrement que comme illusion de soi sur soi. Nous avons là typiquement la sensibilité d’un petit bourgeois irréligieux, dupe de sa condition et enfermé, déjà, dans une régression fusionnelle à la Mère.

Tel était Sigmund Freud, inventeur de la psychanalyse.

Et tels sont encore aujourd’hui ses disciples, tant analystes qu’analysés, soit dit en passant…

J’ignore à quoi Freud a pensé à l’heure dernière, mais quand la camarde lui a fait remarquer que non, non, mon cher Sigmund, vous n’étiez que votre propre illusion, et l’Etre lui n’en est pas une !...

... voilà qui a dû lui faire drôle, au bon docteur. J’essaye d’imaginer le ressenti d’un gars qui a cru toute sa vie que le sujet du film, c’était lui-même, et qui réalise d’un seul coup que non, non, le sujet du film, c’est la totalité, et lui, il n’a fait que de la figuration. N’avoir vécu que comme individu et pour finir apprendre que les individus n’existent pas…

Bref, ce qui est certain, c'est que la grille de lecture de Freud lui permettait, en 1929, de présenter implicitement l'émergence des mouvements fascistes comme le produit d'une psychopathologie induite par la religion, et survivant à l'implosion de cette dernière. Alors qu'une grille de lecture différente pourrait conduire à voir, dans le totalitarisme, une psychopathologie issue non de la religion, mais de l'implosion de la religion : l'impossibilité de revenir au Soi engendrant le collectivisme, ultime antidote à l'individualisme absurde.

Freud l'a-t-il fait exprès ? Est-ce un hasard s'il écrit ce qu'il écrit en 1929, et si ce qu'il écrit permet d'imputer la responsabilité du désastre non à ceux qui ont détruit la religion, mais à la religion elle-même ?

Je vous laisse juge.

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