Évènement

Montebourg vu d'Allemagne

Publié le : 04/12/2011 23:13:59
Catégories : Politique

allemagne

Arnaud Montebourg a jeté un pavé dans la mare en soulignant le rôle à son avis néfaste de l’Allemagne dans la conjoncture actuelle. Nicolas Dupont-Aignan a surenchéri en rappelant, primesautier, qu’il n’était pas a priori favorable au rétablissement du STO et à l’installation d'une Kommandantur au Ministère de l’économie et des finances. L’inénarrable et très dispensable Daniel Con-Bandit s’est alors livré à une sortie parfaitement superfétatoire sur le risque de voir la germanophobie déferler sur la France (bientôt la fondation de SOS-Teuton, « touche pas à mon Kumpel » ?).

Ce psychodrame franco-français n’a apparemment pas fait recette Outre-Rhin. Il faut dire que vu d’Allemagne, Montebourg est aussi important que Klaus Ernst vu de France, ou à peu près. Sondage : savez-vous qui est Klaus Ernst ? Non. Bon alors, pour info : c’est un des principaux dirigeants de Die Linke, l’équivalent du courant Montebourg, mais sorti du SPD. Disons le Front de gauche quoi. Peu importe.

Il y a cependant eu un article sur le sujet dans un quotidien de premier plan. La Süddeutsche Zeitung, traditionnellement assez tournée vers la France, s’est arrêtée sur la sortie Montebourg. Il m’a paru intéressant de traduire cet article, assez révélateur, je crois, de la manière dont les milieux d’affaires allemands peuvent percevoir les débats français. Inutile de préciser, en effet, qu’avec la SZ, nous avons le point de vue du patronat allemand, pas celui du prolétariat. Si on interrogeait Die Linke ou le NPD, on aurait certainement un tout autre son de cloches.

Mais tout de même. Fût-ce le point de vue du patronat, c’est intéressant. Cela permet de voir comment les autres réagissent, quand nous les accusons d’être, tout de même, un peu à la source de nos maux. Et cela permet de bien réfléchir à la manière dont ce que nous disons, ici, en France, peut interagir à termes avec ce qui se dira de l’autre côté du fleuve.

Pour moi, en tout cas, c'est clair : la lutte contre les stratégies de régression et d'écrasement des peuples par les forces du Marché doit être coordonnée entre les populistes des divers pays européens. Sinon, et comme on le voit très bien avec cet article, ce qui va se passer, c'est que chaque oligarchie nationale va prendre appui sur la révolte latente des peuples voisins, afin de justifier la rigueur imposée à son propre peuple.

 

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MERKEL N’EST PAS BISMARK [original en allemand]

SZ, 3 décembre 2011

Voilà donc à quoi Bismarck ressemble aujourd’hui ? Cette Angela Merkel, qui a livré vendredi son exposé de politique au Bundestag, passe, aux yeux de plus d’un observateur étranger, pour la patronne même plus discrète de l’Europe. Elle envelopperait paraît-il le continent d’un dictat nationaliste, faisant passer les intérêts allemands avant le bien de la monnaie commune.

Les socialistes français la comparent au chancelier de fer, et les manifestants grecs à Hitler. Et qui ne l’accuse pas de faire trop, lui reproche de faire mal. Tel Heinrich Brüning à l’époque de la Grande Dépression. L'histoire allemande est pourtant pleine de personnages qui ne se prêtent à aucune comparaison avec Angela Merkel. Et elle est aussi pleine de chanceliers du Reich qui ne valent vraiment rien, quand il s’agit de leur comparer les chanceliers fédéraux.

On doit cependant prendre au sérieux les sensibilités européennes. Il faut écouter les arguments, même douteux, même appuyés sur des parallèles que, prudemment, nous dirons malheureux. Il faut avoir conscience que d'autres Européens se sentent exclus. On doit également prendre note qu’un ministre polonais des Affaires étrangères dit précisément qu’il craint pour l'Europe non la prédominance, mais l’inaction allemande. Et on doit encore condamner un Volker Kauder, quand il dit qu’en Europe, on ne parle plus qu’allemand. Et cela même si, de toute manière, une certaine méfiance à l’égard des Allemands n'est nulle part aussi prononcée que chez les Allemands eux-mêmes, de sorte que cette sortie a été chez nous déjà dénoncée pour ce qu’elle est : du blabla.

Un gouvernement fédéral qui se bat pour modifier quelques paragraphes dans un traité est – attention : sarcasme ! – quelque chose dont l’Europe ne pouvait jusqu’à récemment que rêver. Une chancelière qui définit une avec le président français des positions si proches, malgré leurs différends, qu’elle le rejoint plus souvent que son vice-chancelier, ne peut pas être accusée d’unilatéralisme. Et une Allemagne, qui aspire à une coopération encore plus étroite et donc admet une renonciation accrue à sa souveraineté, est une Allemagne qui opère en conformité avec l'esprit fondateur de l'UE - un esprit, d'ailleurs, qui, contrairement à ce qu’a affirmé Merkel au Bundestag, n’a ces dernières décennies nullement été le monopole des chrétiens-démocrates.

La coalition des réticents

L'Allemagne a développé l’intégration européenne pour ses propres intérêts, mais aussi pour le bénéfice des autres européens. Et parfois, elle l’a poussée trop vite. Cela est vrai au-delà des erreurs dans la conception de l'euro. Les nombreux obstacles qui entravent aujourd’hui le sauvetage de la monnaie sont le résultat d'un développement politique en retard sur la réalité européenne. Qui attend de l’Allemagne et de la France des égards pour les petits États membres doit aussi prendre en compte que ces États sont deux fois plus nombreux qu'il y a une décennie.

Ainsi, quand de telles mises en garde sont émises par l’opposition écologiste et social-démocrate, il n’est pas inutile de se souvenir que sous le gouvernement de cette même opposition, on négocia le très insuffisant traité de Nice, qui ne permit jamais une gestion efficiente de l’élargissement. Dans les négociations d’alors, le président français de l’époque, Jacques Chirac, avait même été amené à argumenter sur le statut de puissance nucléaire de son pays. On remarquera que par contraste, les choses vont de manière plus civilisée aujourd’hui, alors que la situation est en fait bien plus sérieuse.

Le problème de l'Allemagne de Merkel n'est pas la quête pour la prédominance en Europe. Le problème de l’Europe est en revanche que Merkel a renoncé à prédominer dans son propre pays. Pour toute opération de sauvetage, elle doit entraîner avec elle une coalition qui ne s’incline devant la nécessité qu’avec scepticisme, voire avec mauvaise volonté. La chancelière est contrainte à traiter Philipp Rösler ou Christian Lindner avec plus d’égard que Chypre ou Malte, pour que leurs carrières prometteuses ne soient pas brutalement interrompues par une soudaine décision du FDP. Ces contraintes pèsent lourdement sur Merkel, et expliquent sans doute les longues circonvolutions empesées de sa déclaration de gouvernement, vendredi dernier.

Pour une prédominance du bon modèle

La volonté de réforme, que l'Allemagne attend des autres, n’a pas jusqu’ici caractérisé son propre gouvernement. La coalition des conservateurs et des libéraux profite de la compétitivité allemande, constamment soulignée par Merkel. Mais cette compétitivité prend en grande partie ses racines dans les efforts du précédent gouvernement rouge-vert. Les réformes du prédécesseur de Merkel ont en leur temps servi de modèle à d’autres Etats européens. Et Sarkozy, mais aussi le candidat des socialistes, François Hollande, s’orientent dans cette direction. A telle enseigne que, soit dit en passant, le paradoxe va jusqu’à voir les sociaux-démocrates, en congrès à la fin de la semaine, réclamer qu’on leur rende le mérite d’avoir su s’éloigner à ce point de leur politique traditionnelle.

Merkel n'est pas Bismarck. Elle n'est même pas la ménagère souabe qu’elle feint parfois d’imiter. Elle n'apporte pas d'argent là où elle en promet depuis des années, par exemple sur les marchés financiers. Mais elle en lâche par ailleurs : réductions d'impôts ici, prestations de soins là. Des milliards absurdes, que le simple citoyen devrait lever lui-même, s’il voulait en prendre la juste mesure. Le consentement à tout cela implique de nouvelles dépenses. Alors qui veut à présent rémunérer les mères de famille par une pension reconnaissant leur contribution à l’éducation lors du siècle passé, ferait bien de se taire lorsqu’on parle de l’âge de la retraite en Grèce.

Une simple cuisine politicienne domestique ? En aucun cas. Merkel a déclaré au parlement qu'elle avait à traiter de la plus grande crise depuis l'existence de l'Union européenne. Elle a omis de préciser que l’Union Européenne doit, pendant cette crise, compter avec un gouvernement allemand chancelant. Pendant que la chancelière exhorte les gouvernements grecs et italiens à prendre des mesures d’économie, elle ne fait rien pour garder sous contrôle un Ministre-Président de Bavière qui, pour sauver son poste, espère acheter ses électeurs avec les revenus du fisc berlinois.

Dans la plus forte partie de son discours, Mme Merkel a admis la lourde perte de crédibilité des politiques incapables de se conformer aux règles auto-imposées. Ce fut un aveu remarquable, d’autant que la chancelière a renoncé à toute accusation précise. Elle a préféré parler d’un échec européen, appelant une réaction européenne. Mais pour que les nouvelles règles, que Merkel et Sarkozy appellent de leurs vœux, gagnent en crédibilité, les Allemands ne doivent pas négliger de faire ce qu’ils demandent aux autres. A une prédominance du bon modèle, personne n’aurait rien à objecter.

 

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