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Multiculturalisme, différence et démocratie (C. Taylor)

Publié le : 12/09/2009 23:00:00
Catégories : Sociologie

charles_taylor

Le système en vigueur actuellement a produit très peu de travaux théoriques de qualité. Les « penseurs » du multiculturalisme sont, généralement, des propagandistes déguisés en intellectuels. Quelques-uns sont talentueux, la plupart sont médiocres, mais presque aucun ne produit du concept. Rien d’étonnant, d’ailleurs : nous vivons dans l’un des systèmes les plus incohérents de l’Histoire. D’où la difficulté de penser ce système.

Il existe tout de même quelques exceptions. Des penseurs authentiquement libéraux, plutôt favorable au multiculturalisme, et qui se sont essayé à produire du concept. Parmi eux, le plus intéressant est sans doute Charles Taylor, philosophe québécois d'expression anglaise. Appartenant à une minorité linguistique qui vit au sein d’une autre minorité, et parle cependant la langue de la majorité canadienne, Taylor était en effet idéalement placé pour penser le multiculturalisme.

Zoom sur l’essai qu’il a consacré à cette question précise : « Multiculturalisme, différence et démocratie ».


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Taylor part d’un constat : nous vivons sous le régime de la démocratie dite libérale. Cette « démocratie » ne se traduit pas concrètement par un véritable pouvoir du peuple sur le peuple. Cela, c’est la définition théorique – inaccessible en pratique. Concrètement, la véritable « promesse » de la démocratie libérale, c’est, dit-il, « la représentation égale des citoyens », que concrétise « l’égalité des droits ».

Tout le problème est de définir l’égalité. Que signifie, concrètement, « égalité des droits » ? Comment, en particulier, donner des droits égaux à des citoyens dont l’arrière-plan culturel fait qu’ils ne revendiquent pas les mêmes droits, et donc ne sont pas prêts à assumer les mêmes devoirs ? La coexistence de communautés diverses au sein de la même société entraîne mécaniquement la caducité de la « promesse » « démocratique et libérale » d’une égalité des droits. Les critères en fonction desquels les citoyens relevant de cultures diverses vont apprécier la validité des droits ne sont pas homogènes dans une société multiculturelle…

La réponse libérale classique consiste à exclure du périmètre des droits généraux tout ce qui renvoie implicitement ou explicitement à des valeurs particulières. Cependant, cette réponse est largement une fausse réponse : il se trouve en effet que la plupart des « droits généraux » sont de facto inséparables des valeurs particulières de ceux qui les exercent.  Par exemple, le droit de commercer librement entre évidemment dans le périmètre des droits généraux. Mais la nature du produit commercialisé peut, elle, ressortir du domaine des valeurs particulières.

Pour Charles Taylor, il faut donc nécessairement répondre d’un point de vue libéral à l’interrogation soulevée par la coexistence de valeurs particulières. Comment répondre à cette question-là, de ce point de vue-là ?

Taylor répond tout d’abord qu’on peut évidemment exclure les revendications liées à des valeurs « suprémacistes », parce qu’il s’agit alors d’une particularité qui veut empiéter sur le périmètre des droits généraux. Mais, indépendamment de la question « suprématiste », que répondre, d’un point de vue libéral, à la revendication d’un particularisme de séparation ? Comment traiter la revendication d’une simple reconnaissance des valeurs particulières ?

On ne peut pas réfuter ces revendications brutalement, au nom du simple primat des valeurs générales sur les valeurs particulières. Pourquoi ? Parce que la satisfaction de ces revendications, si elles sont conformes au sens commun, est nécessaire à la satisfaction d’un droit d’ordre général : le droit d’un individu, ou d’un groupe, à rester fidèle à sa propre identité. La « démocratie libérale » chère à Charles Taylor est donc en face d’une contradiction interne : elle doit admettre que le « droit général » n’est pas généralisable dans une société multiculturelle.

Pourquoi cette contradiction aujourd’hui, dans notre société, et pas dans les sociétés précédentes ? Parce que le « droit général » libéral n’est pas appuyé sur les mêmes logiques que les droits généraux précédents, ajoute Taylor – et c’est là qu’il devient vraiment intéressant…

Le « droit général » s’appuyait jadis sur une logique de l’honneur. Cette logique rendait pensable la différence au sein du général, parce que la hiérarchie de l’honneur rendait possible l’assignation des individus et des groupes à une place précise, et leur permettait de se penser en référence à cette place. Dès lors que cette logique de l’honneur disparaît, il faut par contre admettre la fluidité intégrale des acteurs – et le « général » suppose donc l’homogénéisation. Dans une société libérale qui doit être fluide, être différent « par le haut », à travers une spécificité valorisante, est difficile dans le cadre général. Etre différent, dans une telle société, c’est mécaniquement l’être par le bas – puisque la différence limite la mobilité sociale, valeur qui s’est substituée à l’honneur avec le passage aux conceptions « démocratiques libérales ».

Cette contradiction de la démocratie libérale confrontée au multiculturalisme a des répercussions sur tous les citoyens, qui sont pris entre une exigence de dignité égale et une autre exigence, potentiellement rivale : celle de l’authenticité. On demande aux citoyens d’être à la fois indifférenciés (pour garantir la fluidité sociale) et cependant conformes à leur différence (puisque le droit à la différence est un droit général).

Cette contradiction, poursuit Taylor, n’est pas insurmontable. Pour que la société « démocratique, libérale et multiculturelle » retrouve sa cohérence, il faut que la contradiction interne soit résolue à l’intérieur de l’esprit de chaque citoyen. Et cela n’est possible que si chaque particularisme est vécu comme une voie spécifique vers l’universel. En d’autres termes, la contradiction interne de la société « démocratique, libérale et multiculturelle » ne sera surmontée que par une société de sages, capables d’assumer la liberté vraie – c'est-à-dire la liberté de ne suivre que la Raison, et non celle de suivre ses raisons. Une telle société de sages, en effet, échappe à la tyrannie des modèles. Elle pense collectivement sa propre définition comme un élément dynamique d’une réalité globale elle-même dynamique. Pour le particulier qui pense l’universel, l’identité n’est pas une donne figée, opposable à d’autres donnes. C’est le point de départ d’une découverte intérieure qui est aussi processus d’ajustement au contexte. Ainsi, la dialectique universalisme/différencialisme est dépassée, parce que le différencialisme ouvre la porte à une reconnaissance universelle des différences, et, au-delà, à la perception de l’existence d’un potentiel humain universel.

Taylor souligne que cette voie, la seule possible pour la société « démocratique et libérale » qu’il défend, est une voie extrêmement difficile. Elle plonge constamment les individus et les groupes dans le paradoxe. La coexistence de systèmes de valeurs distincts dans le cadre d’une perception unifiée du potentiel humain universel impose en effet qu’on renégocie constamment l’universalité des mesures pour les adapter à la diversité des objets mesurés. Pour dire les choses simplement, ce travail n’est possible qu’à des esprits capables non seulement d’utiliser des concepts, mais aussi de les forger. Bref, la société « démocratique, libérale et multiculturelle » ne peut fonctionner qu’avec une population d’intellectuels.

Cet idéal, Taylor le reconnaît, est inatteignable en l’état de l’humanité. Ce n’est tout simplement pas comme ça que « fonctionnent » les gens, majoritairement. L’auteur de « Multiculturalisme, différence et démocratie » suggère donc, en conclusion, de construire une version dégradée de l’idéal « multiculturel » - une sorte de « multiculturalisme expliqué au bon peuple ».

Il existe, pour Taylor, deux manières d’élaborer cette version dégradée. La première voie, qu’il appelle la voie rousseauiste, est celle de l’égal respect. Il s’agit de construire un système de parfaite réciprocité, qui permet de sortir chaque « différence » de sa situation initiale de dépendance sans contrepartie à l’égard du droit général. Alors, obligées de négocier les ajustements du droit général les unes avec les autres pour dégager une volonté générale des particularismes, les différences seront par contrecoup obligées de renégocier constamment leur propre authenticité.

Cette solution, explique le Canadien Charles Taylor, est conforme à la vision française, pour laquelle il existe une « finalité positive » de la construction politique : la détermination du Bien commun. Elle est plus difficilement pensable dans le cadre des structures mentales anglo-saxonnes, pour lesquelles imposer un processus de renégociation de l’authenticité est, déjà, nier la plénitude des différences. C’est pourquoi il existe une deuxième voie, qu’il baptise « kantienne » : le droit général, simple « mécanique opératoire » d’ajustement du fonctionnement général au regard des particularismes, sans remise en question de la substance desdits particularismes.

Taylor souligne que cette conception anglo-saxonne est travaillée par une contradiction interne dissimulée : il se trouve en effet qu’affirmer qu’il n’existe pas de finalité positive à la construction générale, c’est déjà énoncer un système de valeurs dominantes, potentiellement oppressif pour les groupes minoritaires. En lisant sa conclusion, où il critique la formule anglo-saxonne en s’appuyant sur les prédicats de cette formule, on comprend pourquoi cet anglophone a été nommé « coprésident de la Commission de consultation sur les pratiques d'accommodements reliées aux différences culturelles », chez lui, au Québec…

 

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