Netchaïev n'est jamais parti

Publié le : 10/11/2008 00:00:00
Catégories : Politique

netcha

Je me trouvais l’autre jour au comptoir d’un établissement qui n’est pas fréquenté par les bobos fashion, et j’entendais un camarade, ex-membre d’un mouvement natio parmi d’autres, s’étonner de ce que certains continuent à militer, alors que, disait-il, tout est foutu. « Nous sommes si peu nombreux, » disait-il.

A quoi je lui répondis : « Eh bien, même si j’étais seul, je militerais tout de même ! »

Lui, amusé : « Tu descendrais dans la rue avec une pancarte, pour faire une manif à toi tout seul ? »

Moi, sans relever la moquerie : « Connais-tu l’histoire du camarade Netchaïev ? »

Lui, intéressé : « Ah non. Qui c’est celui-là ? »

Moi : « D’accord, alors, je vais te raconter la belle histoire de Netchaïou, l’homme qui prouva qu’on pouvait militer, toujours. »

Nous reprîmes une bière, puis j’attaquai mon récit.

« Il était une fois un instituteur de vingt-deux ans qui, en Russie au XIX° siècle, voulait faire la révolution – comme beaucoup de monde, en Russie, au XIX° siècle. Comme il était tout seul, rigoureusement tout seul, avec sa bite et son couteau pour renverser l’empire pluriséculaire des Tsars, son million de fonctionnaire et ses cent millions de sujet, ce qui pose quand même un petit problème de rapport de force, ce jeune instituteur eut une idée géniale.

« Et quand je dis géniale, c’est vraiment géniale.

« Il eut l’idée, notre instit de choc, d’inverser la cause et l’effet. Après tout, se dit-il, s’il réussissait à recruter et à organiser des partisans, il y aurait un jour un ‘comité central de la révolution’. Ce comité central aurait une doctrine – ce dont Netchaïev, piètre théoricien, était soit dit en passant à peu près complètement dépourvu. Ce comité central aurait aussi une structure, des procédures, une hiérarchie – toutes choses dont un individu isolé, comme notre brave petit Nechaïou, était par définition dépourvu. Enfin, last but not least, ce comité central imposerait aux membres de son organisation une discipline, appuyée sur un catéchisme révolutionnaire approuvé par les membres du comité.

« Comme il n’y avait pas plus de comité central que de beurre en broche, il ne pouvait être question d’un catéchisme approuvé par un comité inexistant. En revanche, notre brave instituteur de choc était parfaitement capable de le rédiger, ce catéchisme qui, un jour, serait approuvé par le comité central.

« Ainsi, Netchaïev trouva le fil sur lequel tirer pour faire venir à lui toute la pelote. Il commit un charmant petit texte, intitulé le ‘catéchisme révolutionnaire’, brillante synthèse de l’esprit démiurgique issu des tendances les plus extrêmes de la Révolution Française et du mysticisme slave dans sa version hard, avec paranoïa collectivement programmée et schizophrénie personnelle portative. Puis, muni de l’autorité absolue dont il disposait en tant que seul et unique membre d’un futur parti encore dans les limbes, il donna sur un coin de son papelard un petit coup de tampon symbolique – ‘approuvé par le comité central’.

« Et voilà l’affaire dans le sac.

« Netchaïev commença à recruter des membres pour son parti révolutionnaire à construire. Il leur disait deux choses : d’abord, que les nécessités de l’action clandestine imposaient que nul ne sût combien de membres l’organisation comptait ; ensuite, qu’il existait quelque part un comité central, auquel Netchaïev obéissait, et qui coordonnait l’affaire à l’échelle de l’empire russe, voire, pour pourquoi pas, au-delà, jusqu’en Europe ou même en Amérique ! – Et bien entendu, ce boniment, il le vendait, notre roublard, avec des mines de conspirateur qui en sait long, mais en dit peu.

« Cela marcha du tonnerre, et s’il ne s’était pas trouvé, parmi les conjurés, un certain Ivanov un peu moins givré que le reste de la troupe, peut-être même que notre Netchaïou aurait réussi son coup pour de vrai, directement, de son vivant ! – On peut imaginer la suite : à force de recruter des membres, l’organisation se serait étoffée. Du coup, elle aurait vraiment eu besoin d’un comité central. Et Netchaïev aurait pu déclarer, par exemple, que pour des raisons inconnues, le comité central préexistant semblait avoir cessé toute activité – ses membres arrêtés par la police politique, sans doute… On n’aurait plus eu qu’à former un comité central de substitution, et hop ! L’affaire était conclue, la soi-disant conséquence ayant entraîné sa soi-disant cause.

« Hélas, donc, le rationalisme occidental, cette saloperie, avait déjà commencé à gagner l’âme russe. Il se trouva donc un Ivanov de base pour faire remarquer certaines incohérences. Alors que les autres membres de l’organisation suivaient Netchaïou dans son trip, plus ou moins dupes, mais bien convaincus que c’était, pour tout dire, très marrant de ressusciter l’esprit des Vieux Croyants au nom d’une doctrine matérialiste, voilà que Vania se mit à poser des questions ! Et où il est d’abord, ce comité central ? Et comment il fonctionne ? Et pourquoi personne n’a jamais rencontré les patrons, à part Netchaïev ?

« C’est là que Netchaïou commit sa première erreur. Il aurait du dire à son Ivanov de service : ‘tu veux rencontrer le comité central ? D’accord, viens…’

« Et puis, tout bonnement, il l’emmenait devant un miroir.

« L’autre aurait compris de quoi il retournait, et voilà, le comité central aurait existé pour de vrai.

« Seulement, voilà, Netchaïou avait eu une idée géniale, certes, mais pour le reste, ça s’arrêtait là. Pour le reste, en fait, c’était un type assez médiocre. Il décida donc de faire tuer Ivanov par le reste de la bande, et comme tout cela se passe en Russie, chez les fous, les autres crétins lui obéirent. Après quoi la conjuration fut découverte, Netchaïev s’enfuit et l’on n’entendit plus parler de lui.

« Cependant, si la conjuration minable de notre instit mytho échoua piteusement, elle eut indirectement des prolongements historiques intéressants. Les Netchaïev de tous poils fournirent à Dostoïevski la matière de ses plus grands romans, certes, mais surtout ils créèrent un esprit qui, plus tard, beaucoup plus tard, devait irriguer une véritable armée – une armée de révolutionnaires, tout à fait conforme au demeurant à l’esprit du catéchisme rédigé par notre instit en délire.

« Ainsi, trente ans après l’échec de Netchaïev, un jeune Russe devait prendre connaissance des travaux de Plekhanov, l’introducteur du marxisme en Russie, et les situer dans un cadre d’action révolutionnaire pas tout à fait déconnecté de la logique un tantinet délirante de l’auteur du catéchisme révolutionnaire. Ce jeune homme brillant, quoique passablement perturbé, s’appelait Vladimir Illich Oulianov. On le surnommait Lénine.

« Et comme on le sait, il vécut heureux et il eut beaucoup de disciples.

« Alors, dis-moi, honnêtement : elle est pas belle, l’histoire de Netchaïou ?

« Franchement, entre ta vie d’informaticien spécialisé dans le débugage des sites commerciaux, disons, de la FNAC, et l’aventure du camarade Netchaïev, tu préfères quoi ?

Voilà pourquoi il faut militer : parce que ton militantisme n’est pas la conséquence du mouvement collectif, mais sa cause. »

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