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Notes sur le Troisième Reich (J. Evola)

Publié le : 01/12/2009 01:11:21
Catégories : Histoire

evola

« Notes sur le Troisième Reich », rédigé par Julius Evola en 1964, est un délit d’initié.

Evola, adversaire du nazisme dans les années 30, s’y rattache dans les années 40, après un parcours complexe, où sa fidélité à l’Italie fasciste l’amène à des compromis qu’il ne souhaitait pas. Situation trouble : Evola est dans le nazisme, alors qu’il a été, au départ et peut-être encore à l’arrivée, plutôt contre lui. Dans et contre à la fois. Situation trouble, mais aussi position idéale pour témoigner.

Ecoutons son témoignage, donc…


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Evola commence par rappeler que si l’Allemagne eut un national-socialisme, elle n’eut pour autant jamais vraiment de nationalisme au sens français du terme (sauf, peut-être, pendant la guerre de libération contre Napoléon, par pure réaction). Fondamentalement, en Allemagne, les forces qui ailleurs constituent le nationalisme furent articulées autour de deux mouvements distincts : d’une part le conservatisme dynastique, et d’autre part le courant « völkisch » (terme dont la traduction en français est délicate, puisque selon les contextes, il peut vouloir dire « populiste », « nationaliste », « ethniciste » ou « raciste » - sans qu’aucune de ces traductions ne soit, jamais, parfaite). Ainsi, le « national-socialisme » allemand fait référence, en son sein, à un concept qu’en réalité les Allemands ont du mal à penser. Et toute l’ambiguïté du nazisme, toutes ses dérives, étaient déjà contenues dans ce paradoxe : un mot composé dont une des composantes est ambigüe pour ceux qui l’emploient.

Evola souligne ensuite que le nazisme, ce concept ambigu, a aussi été d’une ambiguïté calculée. Hitler devait composer avec des forces au départ plus puissantes que son mouvement : la révolution conservatrice (Moeller van den Bruck), l’armée (Hindenburg), les anciens combattants (Jünger). Le nazisme devait être ambigu, pour pouvoir se reconfigurer à volonté, selon l’évolution des rapports de force entre ces acteurs difficilement contournables.

L’histoire de la prise du pouvoir par les nazis, explique Julius Evola, est donc celle d’une ambiguïté s’imposant comme solution à un ensemble de groupes divisés en réalité sur leur projet, mais unis dans leur volonté d’empêcher et la révolution marxiste, et le maintien de la république social-démocrate. D’une certaine manière, Hitler est devenu le maître de l’Allemagne non parce qu’il avait un projet, mais plutôt parce qu’il offrait une coquille vide, dans laquelle chaque groupe pouvait espérer loger son propre projet. Donc, pour Evola, Hitler a été le captateur d’un ensemble de promesses qu’il a prétendu réconcilier – alors qu’il ne pouvait, faute de choisir entre elles, que les trahir toutes.

De cette trahison, la nécessité du totalitarisme.

Le régime qui résulta du faux compromis dans l’ambiguïté s’avéra beaucoup plus dictatorial que son homologue italien. Il n’y avait pas de chambre corporative dans l’Allemagne nazie. En pratique, Hitler s’est retrouvé seul maître à bord, tout simplement parce que les Allemands ne savaient plus quoi faire, parce qu’ils avaient besoin d’un chef (modèle culturel hiérarchique et autoritaire) et parce que n’ayant rien de précis à faire (sorti de quelques idées générales), Hitler était le chef qui convenait à des gens en manque de chefs et de direction tout à la fois. Le paradoxe est donc que l’Allemagne fut unifiée, pour la première fois de manière totale, par quelqu’un qui ne savait ni la définir politiquement, ni lui donner une orientation conforme à sa nature.

Evola analyse longuement les rapports entre les diverses composantes du nazisme, une fois le caractère faux du régime hitlérien dûment analysé. Sans entrer dans les détails, disons pour résumer qu’il explique qu’une fois au pouvoir, Hitler établit un régime dont la substance même était opposée à la tradition prussienne. Le national-socialisme, en effet, affirmait que le Führer devait sa position à sa relation privilégiée avec le peuple (Volk), dont il était quelque sorte le concentré, l’incarnation en un seul individu. La tradition prussienne, au contraire, énonçait que le Pouvoir devait constituer un principe extérieur au peuple, qui s’imposait à lui, pour son bien, au nom d’une idée. Et Evola conclut donc que faute d’avoir su faire revivre l’esprit prussien après 1918, les Allemands retournèrent leur propre tradition contre sa pure expression.

Le nazisme apparaît à Evola comme une ambiguïté qui s’est révélée favorable à une usurpation. Ambiguïté sur la définition de la nation, usurpation de la tradition prussienne.

La dérive de l’Allemagne nazie vers des solutions toujours plus socialistes et toujours moins nationales s’explique, pour Julius Evola, précisément par cette ambiguïté usurpatrice. Ne pouvant réellement définir la nation, mais ayant usurpé le pouvoir disciplinant de la tradition prussienne, les nazis en vinrent progressivement à définir l’Etat national-socialiste comme un socialisme intégral dans le cadre national – la nation n’étant plus, dans cette perspective, que le principe d’encadrement racial du socialisme. Au point qu’Evola finit par conclure que le nazisme, au fond, c’est le jacobinisme dans le cadre allemand, c'est-à-dire avec la race à la place de la nation, mais bel et bien pour un nivelement révolutionnaire. Pour l’aristocratique Evola, le nazisme, c’est tout simplement l’ordre mécaniste, sur le modèle jacobin. A ses yeux, l’Allemagne nazie, c’est la Révolution Française réalisée par l’esprit allemand.

On pourra s’étonner de cette thèse, mais quand on y regardera de plus près, on s’apercevra qu’elle dit quelque chose de profondément exact : énoncer que l’autorité est absolue, c’est énoncer que l’égalité l’est aussi.

L’analyse d’Evola sur le racisme du Troisième Reich s’inscrit dans le prolongement de ces constats à contrecourant. Pour Evola, le racisme nazi officiel n’est pas différencialiste à proprement parler. Il s’agit en fait de fabriquer un « universalisme niveleur » à l’intérieur d’un « Reich » unifié racialement. Si les nazis veulent exclure les non-germaniques, s’ils affirment de façon pathologique la supposée supériorité de la race germanique, c’est parce que l’exclusion rend possible l’uniformisation, parce que la supériorité collective gomme les inégalités internes. Et l’antisémitisme délirant servit tout simplement de clef de voûte à ce processus : le Juif fut rejeté plus durement que n’importe quel autre groupe précisément parce qu’on ne savait plus s’il était hors du peuple, tout en parvenant pas à admettre qu’il en faisait partie. Le Juif devait être anéanti, parce que son différencialisme dépolarisé menaçait constamment d’infiltrer l’universalisme niveleur construit à l’intérieur du cadre racialiste. L’antisémitisme nazi tendance SA ne prend pas sa source dans le fait que les Juifs aient été non-aryens, mais dans le fait qu’ils menaçaient d’être à la fois aryens et non-aryens.

A côté de ce racisme officiel et reconnu, il existait cependant, au sein du Troisième Reich, un autre racisme, officieux celui-là, et surtout porté par la SS : celui visant à favoriser au maximum, à long terme, l’élément nordique, supposé supérieur au sein de la « race allemande » (laquelle, rappelons-le, n’existe pas : l’Allemagne du Nord et l’Allemagne du Sud sont différentes sur le plan ethnique, tandis que l’Allemagne orientale comporte une forte composante slave). Ce racisme officieux renvoie, pour Evola, à la dimension totalement pathologique du système de pensée nazi : quand la logique du nivellement ouvre la porte à une mythique élévation de l’ensemble du corps social.

En somme, pour Evola, le racisme du Troisième Reich était en réalité un simple habillage idéologique, permettant aux éléments plébéiens de s’approprier symboliquement, au moyen d’une ambiguïté, les vertus aristocratiques prussiennes usurpées. Derrière l’obsession de la race, la réalité sous-jacente des antagonismes de classe, « sublimés » et pervertis tout à la fois, dans une fausse mystique bien commode pour les intéressés. Et là encore, on trouve dans l’antisémitisme une clef de voûte : à côté de l’antisémitisme plébéien tendance SA (détruisons le Juif pour être tous égaux), on observe un antisémitisme pseudo-aristocratique tendance SS (détruisons le Juif parce qu’il constitue une élite préexistante, qui risque de nous empêcher de secréter notre propre élite). L’antisémitisme nazi tendance SS ne prend pas sa source dans le fait que les Juifs aient été égalitaristes, mais au contraire dans le fait qu’ils étaient « d’élite ».

Nous passerons rapidement sur la suite du travail d’Evola. Il se moque ouvertement de la pseudo-mystique nazie, dans laquelle il voit, pour dire les choses simplement, une tentative désespérée pour reconstituer une vision du monde à partir d’idéologies éclatées et recomposées selon une formule instable. Il serait intéressant d’entrer dans les détails de son analyse, en particulier lorsqu’il évoque l’existence, au sein du national-socialisme, de divers courants ésotériques, certains délirants, d’autres très intéressants. Mais passons : nous y reviendrons dans des notes de lecture ultérieures, sur d’autres ouvrages du même auteur.

Ce qui est intéressant, dans le propos d’Evola sur le Troisième Reich, est ailleurs. Il est dans cette formule à contrecourant, qui dit le secret du régime d’Hitler : une ambiguïté construite par une plèbe incapable de se définir en nation, pour capter un héritage aristocratique dont la substance lui échappe.

Les nazis étaient des parvenus.

 

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