Évènement

Nous autres, modernes (A. Finkielkraut)

Publié le : 01/03/2009 00:00:00
Catégories : Philosophie

finky

Finkielkraut explique que ce qu’il enseigne à Polytechnique, à ses élèves, c’est leurfaut-il être moderne ? philosophie – c'est-à-dire celle induite positivement ou négativement par Descartes. Une philosophie cartésienne et postcartésienne que Finkielkraut appelle la philosophie des modernes, et qui soulève, pour lui, une question simple :

Etre moderne, nous dit Finkielkraut, c’est s’inscrire dans un ordre dont l’émergence remonte à l’humanisme des XV° et XVI° siècles, un ordre structuré par une idée à l’époque neuve : l’homme n’est prédéterminé à rien, sauf à n’être prédéterminé à rien. Son agir ne découle pas de son être, c’est son être qui découle de son agir. Sa mission est non de révérer une vérité découlant de l’Autorité, mais de construire cette vérité à travers le Temps.

Subjectivisme et relativisme découlent mécaniquement de ce repositionnement symbolique de l’humain, et toutes les activités humaines, une à une, se détachent du tuteur religieux qui les avait longtemps accompagnées dans leur lente croissance. Ainsi, évoluant sous son propre poids, la modernité n’est pas seulement l’idée selon laquelle l’homme n’est prédéterminé à rien, c’est aussi l’idée selon laquelle, pour se réaliser, il doit nier tout ce qui le prédétermine, hors la Raison seule, et souvent la Raison désincarnée – c'est-à-dire : le cartésianisme. Ainsi s’élabore une conception pseudo-scientifique du monde, qui s’appuie paradoxalement sur le subjectivisme intégral pour exiger la table rase, donc la destruction de toute subjectivité et la reformulation complète du monde par un langage scientifique.

Dans la modernité, les activités humaines deviennent le déploiement d’un immense projet, projet qu’il faut suivre pas à pas, sans jamais tolérer le moindre retard, pour rester moderne. Progressivement, au fur et à mesure que le projet se heurtera à ses incohérences, au fur et à mesure qu’il bousculera des éléments préexistants de moins en moins tolérables de son point de vue, être moderne deviendra même un combat – non seulement accompagner le mouvement, mais aussi être sur la brèche, là où l’on fait reculer le front symbolique du passé – un front qui, au fur et à mesure que l’indétermination ouvre la porte à la revendication de l’égalité, se confond peu à peu avec celui de la lutte des classes (d’où la Révolution française et le marxisme).

Ce combat pour être moderne prend de plus en plus la forme d’un combat de l’humanité contre elle-même, parce que l’humanité « cartésianisée », à force de table rase, devient progressivement étrangère à elle-même, c'est-à-dire à la contemplation de l’Etre, de la nature, de la vie elle-même – la pensée qui calcule a chassé la pensée qui médite. Alors, au XX° siècle, avec des hommes comme Claude Simon puis Roland Barthes, face à la position moderniste optimiste dont Sartre fut l’incarnation contemporaine (1), apparaît dans les milieux intellectuels une perception implicitement pessimiste de la modernité : un renouvellement de la posture XIX° siècle de l’écrivain. L’écrivain, c'est-à-dire celui qui cherche, par l’écriture, la formulation autonome de la vérité, sans considération de l’impact de cette vérité sur le plan social et sociétal – un écrivain qui déplace donc l’enjeu de la modernité, pour la séparer radicalement de la question de la lutte des classes, et d’une manière générale de la question de la lutte au sens large, dans le monde matériel.

Cette autonomisation de la modernité artistique et littéraire à l’égard de la question sociale et sociétale, pour Finkielkraut, résulte fondamentalement de la posture du survivant, l’homme qui a survécu à un passé mort. La prise de conscience du fait que le passé peut manquer explique que la modernité cesse de se penser comme un tout homogène et simplificateur, ancien contre nouveau, et qu’elle doive être fragmentée entre une modernité de soi et une modernité du monde, et que ces modernités soient elles-mêmes rendues complexes. Finkielkraut cite le cas de Barthes, qui renonce à la modernité obligatoire après la mort de sa mère.

D’une manière générale, c’est la confrontation au malheur induit par le changement qui oblige le moderne à prendre de la distance d’avec la modernité – d’où la posture de l’écrivain survivant, l’homme qui a compris que la mortalité restait présente au cœur de la modernité, l’homme qui s’est guéri de l’illusion que la modernité pouvait émanciper du poids du malheur – deux guerres mondiales, l’invention d’une terreur systématique en forme d’attentat contre les conditions fondatrices de la vie elle-même et, comme le souligne forcément le très juif Finkielkraut, un système concentrationnaire nazi (2), voilà qui aide à coup sûr à guérir de certaines illusions…

Ainsi émerge, progressivement, une vision de la modernité émancipée de la lutte des classes, où le moderne est d’abord celui qui admet l’infinie diversité des destins individuels, et en déduit la nécessité de penser la modernité dans le cadre de l’individuation. Et Finkielkraut, qui a le mérite d’assumer son positionnement d’intellectuel bourgeois et juif décodant le monde pour les Juifs et les bourgeois, ne dissimule pas que c’est aussi le produit d’un déplacement de l’intelligentsia juive bourgeoise vers la sensibilité de Tocqueville, de la « démocratie en Amérique », et de l’« égalité dans la libre compétition » - et tout cela, à l’heure exacte où le marxisme soviétique entre en conflit avec les milieux « sionistes ».

Plus profondément, la crise de la modernité réside dans la prise de conscience du lien entre la création et la conservation de l’ancien. Contre la modernité qui se définit par opposition du nouveau à l’ancien, les intellectuels, confrontés à l’émergence d’un monde de consommation comme principe de non pensée, redécouvrent la légitimité du conservatisme en tant que point de départ du progrès – progresser, c’est développer la tradition dont on est issu. Ainsi prend forme une bataille des modernes entre eux, au fur et à mesure qu’il apparaît clairement que le mot « moderne » peut recouvrir des attentes tout à fait distinctes.

Et la modernité dont Finkielkraut se revendique, dans tout cela ? En substance et si l’on décode bien, c’est celle du Péguy révolté contre la misère, c'est-à-dire contre l’enfermement des hommes dans les préoccupations matérielles. La promesse de la modernité est non l’abondance (le luxe pour tous), mais la fin de la misère : que chaque homme soit pourvu du pain et du livre, afin que chaque homme ait accès à sa pleine condition humaine. Or, cette modernité-là rompt avec le mythe du progrès. Elle est moderne en cela qu’elle refuse de voir l’homme prédéterminé, mais antimoderne en ceci qu’elle considère qu’il doit se déterminer lui-même à s’accomplir conformément à sa nature, dans la paix, dans l’ordre et donc selon la tradition.

Observons de près cette définition de la modernité positive, de la modernité dont on peut dire, si l’on a bien suivi Finkielkraut, qu’elle impose à l’honnête homme d’être moderne d’une certaine manière, et anti-moderne d’une autre manière. Force est de constater que cette définition remarquablement bien formulée préserve à la fois les exigences de l’humanisme (élever tous les hommes à la dignité) et celles des classes dirigeantes contemporaines (renoncer à l’égalité des conditions dans la société).

Ce qui nous semble, pour tout dire, donner à peu près complètement la clef de la pensée d’Alain Finkielkraut, le philosophe bourgeois qui veut concilier son appartenance de classe et son exigence philosophique. Et qui explique aussi pourquoi ce penseur, qui n’est ni un imbécile, ni un salopard, est toléré dans un système imbécile et salopard : parce qu’il formule un versant de la vérité, et plus précisément un versant réactionnaire de la vérité, qui reste relativement compatible avec le mensonge secrété par le faux progressisme contemporain.

(1) Dans la querelle entre Sartre « l’engagé » et Barthes « le désengagé », il n’est pas interdit de voir plus simplement la querelle d’un individu narcissique ramenant le monde à lui-même et d’un autre individu narcissique se coupant du monde. D’un côté les chiens de garde qui font semblant de faire la révolution, de l’autre côté les chiens de garde qui ne font même plus semblant. Sur ce point, Finkielkraut fait, à notre humble avis, beaucoup trop d’honneur à Sartre.

(2) On peut s’amuser de l’omniprésence des références à l’histoire récente des Juifs d’Europe dans le travail de Finkielkraut, ainsi que du poids écrasant des auteurs juifs, parmi les auteurs qu’il cite. On le saura, qu’il est juif ! Pour avoir à ce point besoin de le rappeler, au point de ramener un bon tiers de ce bouquin sur la modernité à la question juive, il faut qu’il ait quelques difficultés inavouées de ce côté-là.

Partager ce contenu