Nous et les autres (A. de Benoist)

Publié le : 21/04/2010 20:10:19
Catégories : Philosophie

benoist

Un rapide résumé de l’ouvrage consacré par Alain de Benoist à la question identitaire. En quelques pages, les idées-forces.

Pourquoi la question de l’identité ?

La question identitaire émergea dans la modernité et l'avènement du subjectivisme, lorsque l'identité individuelle prit le pas sur l'identité collective, séparation initiée par la tentative homogénéisante de l'Etat-nation occidental en rupture avec les ordres fixes de la Grèce antique et du Moyen Âge. La question de l'identité se pose alors, « en réaction à la dissolution des liens sociaux et à l'éradication des repères induites par la modernité, transformant l'homme en « personne » supposée dotée d'une identité propre ».

Notre histoire est celle d'une individualisation progressive : de l'intériorisation chrétienne au cartésianisme, puis de Locke refusant l'impératif de la tradition au nom du « progrès » à la Réforme. La « vie bonne » aristotélicienne est remplacée par la « vie ordinaire » (recherche du bonheur privée et biens matériels), jusqu'à la sacralisation de la vie privée, dans les sentiments comme valeurs essentielles. En réaction, un réflexe naturaliste et organiciste voit le jour : Rousseau pose la question de l'identité comme réalisation de soi par la dialectique sujet / nature, et l'expressivisme de Herder postule cette réalisation par la différenciation et la valorisation des différences, d'individu à individu mais aussi de peuple à peuple, aboutissant à la notion de culture nationale et d'« esprit populaire » (Volksgeist) : l'universalisme n'est possible que par le particulier, l'enracinement qui nous différencie. Pour de Benoist, c'est à partir de cette réaction que s'est réellement posée la question identitaire : « pour me réaliser, je dois me trouver, et pour me trouver je dois savoir en quoi réside mon identité ».

La modernité libérale face à la question de l'identité

La confusion moderne liberté / indépendance du sujet favorise la montée de l'idéologie du Même par dévalorisation des appartenances situées en amont de ce sujet. La modernité critique les traditions comme obstacles à l'émancipation, rejetant pêle-mêle racines et lien social hérité. L'idéologie du Progrès s'épanouit. Mais contradictoirement, l'affranchissement du sujet – pour satisfaire l'idée égalitaire – promeut une réduction de la différence au profit de la ressemblance. Dans cette conception atomiste, l'homme choisit ses fins au lieu de les découvrir. Le juste – ce qui nous sépare – supplante le bien – notion collective, ce qui nous lie. L'identité est devenue l'individualité libérale et bourgeoise, interchangeable.

Cette identité indistincte ne revêt bien sûr qu'un caractère symbolique. L'idéologie moderne du Même éradique progressivement les différences de tous ordres, jusqu'à confondre les rôles sociaux spécifiques masculin-féminin : elle glisse perpétuellement vers le relativisme. Progressivement, avec la globalisation, la seule distinction qui se pose est donc mécaniquement l'inégalité d'accès au Marché et au consumérisme.

En réaction, des substituts d'identité collective sont apparus, comme la « classe sociale », qui est un statut (« identité su sujet telle qu'elle résulte d'une institution ») ; par la suite ce furent les identités politiques et idéologiques, qui elles aussi divisent en se concurrençant ; enfin, plus englobantes, se constituent les identités nationales, aboutissant au nationalisme et au dogme séculier « nationiste », confluence de l'unité politique et de l'unité nationale, légitimées par un mythe national pérennisant et l'inculcation de valeurs et de modèles précis. Comme de Benoist le souligne, en opposition aux détracteurs du rôle des mythes, l'imaginaire « est indispensable au groupe » pour le cimenter. Mais il rappelle également que la solidarité nationale a été exaltée pour freiner la lutte des classes.

La critique communautarienne ou la culture comme constitutive de soi

Une autre tendance émerge de la modernité. La pensée communautarienne récuse le libéralisme, qui réduit le sujet à un contractant titulaire de droits, revendicatif et juridicisant. Pour les communautariens, l'homme, animal social, ne peut exister que dans une société dont la quintessence le précède, une « communauté constitutive » fondant ses valeurs et ses normes. Dialectique, l'identité permet à la communauté de se doter de sens, donnant aux hommes la conscience déterminante du type de société où ils s’insèrent. Contrairement aux libéraux, les communautariens postulent l'impossibilité ontologique de se passer de cadres normatifs.

Ils critiquent l'idée de liberté de choix des individus, régie selon eux par la « communauté constitutive », son appartenance préexistante : « l'homme découvre ses fins plus qu'il ne les choisit, ce qui exige qu'il se connaisse lui-même ». La liberté devient l'accord des choix dans l'espace d'action octroyé par son « identité normative ». Le « bien d'être » (morale arétique) communautarien s'oppose ainsi au « juste de faire » libéral (morale déontologique), par le primat d'une morale fondée sur des valeurs intrinsèques, qui unissent face aux intérêts qui divisent.

A noter par ailleurs, comme le fait de Benoist, que les contradictions du libéralisme ouvrent la porte à la sensibilité communautarienne : l'appartenance culturelle permet à l'homme de déterminer ses options ; or ce libéralisme, qui prétend assurer l'autonomie, détruit ce repère et refuse de tenir compte de cette appartenance, crée un carcan de nature à rendre difficile l'autonomie. Aporie. L’autonomie va de pair avec la revendication d'une culture nationale (voir « identité et souveraineté » du Général de Gaulle). Et la critique même d'une appartenance ne peut se faire qu'à partir de cette appartenance. A force d’être « libre » de toute attache, l’homme libéral est esclave de son anomie latente.

Reconnaissance d'autrui ou déni des différences

Cette contradiction du libéralisme trouve ici une issue. La reconnaissance – collective comme individuelle – est essentielle, car elle « réalise » l'identité. Au-delà de l'unicité, elle consacre l'altérité. L'égalité n'est ici pas la « mêmeté », mais un égal droit à la différence, dont la reconnaissance ne peut être que publique dans la postmodernité, caractérisée par l'effritement de l'Etat-nation, et donc des identités qu'il a constituées. L'identité est devenue par là un enjeu politique, d'où la multiplication des revendications de micro-identités autoproclamées. Elle exige, en rupture avec la neutralité uniformisatrice du Marché global, de réintroduire la question comme enjeu substantiel du lien et de l'organisation sociaux.

L'ethnicité est progressivement réactivée parmi les marqueurs sociaux, contrairement aux prétentions modernistes (ô doux métissage planétaire consenti !), et le droit à la différence est supplanté par le devoir d'appartenance. Quant à nos groupes « identitaires », les valeurs n'étant pas marchandisables, le système les caricature en préférant les présenter sous un angle réactionnaire et névrotique plutôt que de tenir compte de leurs aspirations. En cela, le système contemporain prolonge l’action de la République jacobine, qui fit beaucoup pour l'homogénéité culturelle et ethnique, certes, mais uniquement parce qu’elle voyait la nation comme un « espace post-communautaire ». Dans un tel espace, maintenir son identité traditionnelle signifie refuser le progrès, hier comme aujourd'hui.

En opposant qu’il est, Alain de Benoist propose de prendre appui sur l’aporie du libéralisme confronté à la question identitaire pour bâtir une nation structurée par la reconnaissance des identités, et non sur leur négation / destruction. Il ne s’agit pas de communautarisme : AdB n’y voit qu’une manifestation de l'anomie résultant de la « neutralité » des sociétés libérales. Il s’agit d’une véritable reconnaissance de la différence, dans ce qu’elle a d’irréductible. Impossible ? L'argument de la différence comme source de conflit est pour AdB fallacieux, la ressemblance pouvant tout autant engendrer des tensions par rivalité mimétique. Le bien commun n'est pas incompatible avec la différence, comme l'a prouvé le Moyen Âge.

L'identité de l'homme est à la fois individuelle et collective : « pour savoir ce que je suis, je dois déjà savoir où je me tiens ». Une part est héritée de la langue et des institutions. « Processus permanent », elle est fonction des influences extérieures qu'elle subit (les interactions sociales). Pour cette raison, elle n'est réalisable qu'avec la présence d'autrui (idem pour l'identité ethnique), une présence qu’il faut respecter comme reflet déformé et déformant de ce que nous sommes. C'est par la culture et l'espace de médiation qu'elle recouvre que l'identité peut être reconnue dans l'espace public.

L'identité comme narration

Cette reconnaissance des identités est, aussi, reconnaissance du caractère dynamique de l’identité comme principe.

Instable, l'identité ne peut être envisagée que dynamiquement, en perpétuel devenir. Elle est pour Ricoeur « ipséité » (caractère fondamental de l'être, conscient d'être lui-même) et non « mêmeté » : « l'identité n'est pas ce qui ne change jamais, mais au contraire ce qui nous permet de toujours changer sans jamais cesser d'être nous-mêmes » (de Benoist). Elle est multiple, chacun ayant ses propres appartenances (le « polythéisme des valeurs » wébérien).

Aujourd'hui, la disparition de l'organicisme a laissé un vide, subjectivisant l'identité, dont l'importance est désormais fonction de l'intérêt que nous lui attribuons : parmi nos diverses caractéristiques, seules celles que nous considérons comme relevant de notre identité le sont. L'héritage s'interprète, se choisit et se poursuit en fonction de notre perception, tout comme l'identité collective qui s'auto-définit perpétuellement. Le choix identitaire s'avère donc subjectif, une orientation privilégiée au sein d'un champ de possibles, choix qui se répercute sur le rôle social, et vice-versa. De ce fait, l'identité apparaît comme une « évaluation forte », un concept moral avec une idée du bien intransigeante. En résumé, pour de Benoist, « défendre son identité, ce n'est donc pas se contenter d'énumérer rituellement des points de repère historiques ou des événements supposés fondateurs, c'est comprendre l'identité comme ce qui se maintient dans le jeu des différenciations, non comme le même, mais comme la façon singulière de toujours se transformer ».

Il y a, chez AdB, une méfiance à l’égard du concept de « mémoire », s’agissant de la question identitaire. La mémoire est elle aussi nécessaire afin d'assurer une continuité à l'identité : savoir d'où l'on vient pour savoir où l'on va, le présent prolongeant le passé. Mais, devenue militante, la mémoire s'idéologise et glisse de l'historique à la vérité politique (groupes de pression à l'appui), d'où l'ambigüité de l'appel à la mémoire. D'autre part, chargée d'éléments contradictoires, elle se disperse et laisse un héritage neutre ; pour se préserver malgré sa dérive, elle est arbitraire et narre autant qu'elle oublie, elle est « autant transmission qu'occultation », comme la tradition, qui opère un « tri dans l'héritage ».

La mémoire ne retient dans le passé que ce qui pour elle fait sens au regard du présent, elle est donc affaire de préférences au détriment de l'objectivité. Pour pallier cet obstacle épistémologique c'est à un « recours aux sources » plus qu'à un « retour aux sources » qu'invite de Benoist, ici au sujet de l'identité européenne, déviée de ses origines par l'histoire, passée du « holisme institutionnel à l'individualisme moderne ».

Pathologie de l'identité

La question identitaire ne se réduit donc, pour AdB, pas à la restauration du principe identitaire. Il s’agit aussi d’en prévenir les dérives, d’en guérir les pathologies.

L'essentialisme est la plus courante : il cristallise l'identité en en faisant un idéal-type intangible, réfractaire à toute conscience de l'universel, précisément parce qu’il est confondu avec l'universalisme. Il débouche sur l'exclusivisme, substitué à la préférence, créant un « repli identitaire » coupé de tout lien, belliqueux à l'encontre d'autrui, dévalorisé face à notre survalorisation. Dans la même optique que le mondialisme – mais à un moindre niveau, – il s’agit d'homogénéiser, de transformer la différence en Mêmeté. Pourtant, se comprendre et s'accepter mutuellement n'équivaut pas à se perdre ni se renier.

Enfin, en dernier ressort, pour Alain de Benoist « l'essentialisme applique au groupe le principe libéral qui légitime et fait primer sur tout l'égoïsme intéressé et l'axiomatique de l'intérêt. Pour le libéralisme l'égoïsme individuel est à la fois recommandable et légitime ; pour le racisme, l'égoïsme de groupe l'est tout autant ». Quant aux plaintes accompagnant la désignation d'un ennemi face auquel on se constitue comme un négatif, elle « n'exprime pas l'identité, elle en révèle la perte », caractéristique de l'époque postmoderne uniformisante, qui par réaction suscite le « repli identitaire ».

Survivre au régime postmoderne

Ce qui est en jeu, derrière cette restauration et cette guérison du principe identitaire, c’est, au fond, la santé mentale de l’humanité. Le « zapping » est devenu totalisant, n'épargnant pas l'identité, devenue absconse et insaisissable, victime du paradigme de « l'obsolescence immédiate » (Christopher Lasch). Toutes les institutions échouent à recréer du lien social. La question « identité » apparaît dès lors synonyme d'« incertitude ». Pour Zygmunt Bauman, note de Benoist, les individus producteurs et soldats de la modernité sont aujourd'hui, dans la postmodernité, devenus les individus consommateurs et joueurs postmodernes, dénués d'esprit critique et de personnalité, jouisseurs en puissance ou en gestation, et pourtant conduits souvent – revers de la médaille – à la dépression des déracinés en quête d'identité.

En pratique, la société de marché se caractérise par ce que Gilles Lipovetsky a nommé la « consommation du troisième type » et que résume de Benoist : « Fondamentalement orientée vers des motivations privées distractives et « déconflictualisées », celle-ci se caractérise par la passion fétichiste des « marques », la tendance à l'infantilisme, l'idéal de l'effort zéro, l'insouciance futile, le désir narcissique de ne pas paraître moins que les autres, le désir d'être « connu », la volonté de décider seul de soi-même et pour soi-même (rêve du corps parfait, de la jeunesse éternelle, d'une vie conçue comme divertissement), tous ces traits étant caractéristiques d'un hyper-individualisme qui se développe au sein d'un univers de flux et de réseaux ».

Le rapport à l'espace a changé aussi, l'heure est à la déterritorialisation généralisée, la frontière n'est plus un rempart, incapable désormais de maintenir les identités. Le territoire subit les influences de tout et tout le temps. Le pouvoir est lui aussi devenu transnational. Ralentissant voire empêchant le mouvement, le territoire est désormais vécu comme un fardeau, une entrave à la mobilité, et le flux du politique a donc remplacé le lieu du politique. Face à des institutions incapables, un type de communauté postmoderne a vu le jour, surnageant dans le chaos dont il émerge : la communauté sensible ou affective. Ce n’est qu’un cache-misère. En profondeur, l’identité est vidée de toute substance par la société marchande.

Les éléments clés constitutifs de l'identité collective sont multiples. La langue reflète une vision spécifique de penser le monde et d'être à lui. Les mœurs et les coutumes sont quant à elles homogénéisées et perdent toute leur valeur symbolique, car dénuées de valeur marchande, donc licencieuses à l'égard du marché (en tant que porteuses d'une valeur intrinsèque). En somme, « la Forme-Capital […] parachève le désenchantement du monde, aboutissant ainsi à la négation de tous les horizons du sens ». L'aliénation des identités est complète, elle s’accomplit dans le fétichisme de la marchandise : le champ du pouvoir est réduit au pouvoir d'achat.

La société marchande a donc entraîné une mutation anthropologique, créant des hommes indistincts, aliénés, réifiés. La reliance n'existe plus que par la production de marchandises, avec pour but l'extension toujours plus loin du Capital. La crise de l'identité a transformé le sujet en objet par la sortie du symbolique, qui pour Alain de Benoist « condamne à l'errance dans le perpétuel présent, c'est-à-dire à une fuite en avant qui n'a plus ni but ni fin ».

Citations :

« Le libéralisme est une pensée de l'arrachement, qui fait de la transformation du sujet en monade la condition de sa liberté » (p.43).

« Ramené à sa seule condition d'individu, l'homme, en effet, n'est nullement plus libre, mais seulement plus solitaire, et donc plus vulnérable » (p.47).

« Contrairement à ce que prétendent les tenants du formalisme « républicain », ce ne sont pas les communautés qui menacent la République, mais la fragmentation individualiste ajoutée au jacobinisme ambiant qui suscite des affirmations communautaires pathologiques » (p.69).

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