Occupations

Publié le : 26/04/2008 00:00:00
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Girard1942

Comme l'avait fort bien diagnostiqué le communiste italien Antonio Gramsci, la culture précède toujours le politique, et il ne saurait y avoir de victoire politique sans une maîtrise préalable du champ culturel. Constat très rapidement illustré par Joseph Goebbels, avec la sentimentalité bien connue du personnage, par sa fameuse citation : « Quand j'entends le mot Kultur, je sors mon revolver ».

En France, durant l'occupation, ce fut Otto Abetz qui se chargea de l'affaire. Principalement par la censure, mais aussi en organisant des cocktails mondains où se pressaient, de Simone Signoret à Jean Paul Sartre, le tout gratin culturel de l'occupation. Après tout, avoir convaincu l'occupant de remplacer le revolver par la coupe de champagne pourrait presque passer pour une grande victoire de la civilisation française, voire de la Résistance (comme le répondait Sacha Guitry à ses procureurs de la dernière heure : « Intelligence avec l'ennemi ? Je plaide coupable »).

Mais telle n'est pas la lecture de ces non-événements que fait la bien-pensance dominante contemporaine, toujours courageusement en lutte contre l'occupant soixante ans après sa capitulation.

A Paris, aujourd'hui, c'est le komissar Christophe Girard, « occupant » le poste d'adjoint à la Culture de la Mairie de Paris, qui a sorti son revolver le premier.

Une petite exposition retraçant la vie quotidienne des français sous l'occupation par de simples clichés de rue aurait provoqué le « malaise » de notre doux conseiller, par ailleurs militant actif et "subventionneur" émérite d'associations aussi représentatives des activités culturelles de la population Parisienne que SOS Homophobie, Act Up, Association des Parents Gays et Lesbiens, Festival du Film Gay et Lesbien de Paris.

Le sectarisme communautaire allant généralement de pair avec l'esprit d'intolérance, le sieur Girard a soigné son "malaise" en censurant les affiches de promotion de l'exposition, avant de demander purement et simplement de supprimer la dite exposition. Ainsi aurait été rétabli, dans nos rues, nos galeries et nos esprits, l'ordre bobo politiquement correct gravement menacé.

Faut-il qu'après plus de soixante ans de honte bue le pays du déshonneur et ses citoyens ne se sentent pas assez blanchis pour supporter la vision de ces photos jaunies ?

Bien au contraire, la plupart des visiteurs de l'exposition ont reconnu son intérêt à éclairer un aspect assez inconnu de l'Occupation (sans doute compte tenu de la diabolisation excessive de la période), tout en concédant tout au plus une certaine "étrangeté".

Après avoir condamné des historiens à ne pas penser contre le procès de Nuremberg (et son fameux massacre de Katyn « commis par les nazis »…), puis condamné des citoyens (militants ou élus du FN de préférence) pour ne pas avoir condamné ces condamnés puis pour n'avoir pas dit assez fort que c'était condamnable, l'ordre en vigueur en vient à condamner des expositions qui ne condamnerait pas assez explicitement les faits condamnés par l'histoire…

Tout ça par les tenants de l'idéologie de l'interdiction d'interdire, j'avoue que cela donne un peu le tournis.

L'idéologie dominante n'en est certes pas à sa première contradiction, mais le seuil du ridicule ayant sans doute été franchi, Bertrand Delanoé a finalement décidé d'autoriser l'exposition, en nous infligeant au passage un préambule obligatoire d'historien (garanti non condamné) qui ne manquera pas de nous rappeler - au cas où on l'ignorerait - que l'occupation, c'était affreux, et que le nazisme, eh bien, c'était mal, très mal...

Bref, affaire classée.

Or, voilà que par pure coïncidence, c'est au cours du même conseil municipal que la citoyenneté d'honneur a été accordée au Dalaï Lama, héros de l'indépendance du Tibet et symbole de la lutte (pacifique) contre une autre occupation, celle du Tibet par la Chine.

Les communistes chinois, qui ont forcément lu Gramsci, n'ont aucune raison de faire le moindre cadeau à un chef politique qui est aussi un symbole culturel. D'où ce pressant et sans précédent lobbying auprès des élus municipaux pour leur demander de refuser la fameuse citoyenneté d'honneur à la quatorzième réincarnation du Bodhisattva de la compassion.

Christophe Girard, qui décidément a le sens du spectacle et de la suite dans les idées, a été l'un des très rares élus de gauche à voter contre.

Pour une fois qu'un occupant de la Mairie de Paris est logique avec lui-même, je ne sais plus trop s'il faut le lui reprocher...

Censeurs de tous les pays…

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