Paranofictions (A. Kyrou)

Publié le : 11/09/2010 23:00:00
Catégories : Sociologie

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« Aujourd’hui, devant notre poste de télévision, ou à l’écoute de mes amis, de l’intérieur du monde de l’entreprise comme à la vision des hommes-machines, ces autistes qui naviguent dans la rue avec leurs écouteurs, j’ai le sentiment que la caricature devient réalité. Que le monde qui m’entoure est désormais une fiction totale. »

« L’Occident industriel et communicationnel » et son capitalisme à la fois fabricant et vendeur de rêve nous plongent dans un « coma spirituel » où réel et virtuel s’entremêlent. Loin de vouloir s’émanciper, l’homme, complètement aliéné par le système fictionnel, réclame le droit à sa propre fiction, à s’ériger en centre du monde où, devenu Dieu, il met le virtuel au service de ses désirs et caprices. Il n’existe plus une mais des réalités. Le réel lui-même devient intangible, impalpable, incertain, glissant progressivement vers l’u-chronie et l’u-topie. Un devenir qu’ont prédit nombre de « paranos », auteurs de livres d’anticipation et de science-fiction ; dans tous les cas, un devenir concrétisant les cauchemars de ces écrivains, au mieux, et un devenir les surpassant, – souvent – au pire. Voyage dans les œuvres des paranos avec Ariel Kyrou, dans son texte récent « Paranofictions », mais surtout descente aux enfers dans notre époque de science-fiction, sous ce régime démocratique actuel, « totalitarisme souriant » pourchassant les réfractaires à coups de bienveillance perverse.


Omniprésent, le capitalisme publicitaire, « cool, infantile, cybernétique et transgénique » bombarde quotidiennement chaque homme de 3600 pubs aux Etats-Unis, contre 2000 en Europe (ouf, il y a pire que chez nous…). Si nous n’en sommes pas encore à Minority Report et aux annonces s’adressant nommément à nous en identifiant nos yeux, l’oppression est là. Sous des abords virginaux, la pub exalte en fait, par des messages subliminaux ou explicites, nos pires pulsions de sexe et de violence. Tronquant le réel, elle peut aller jusqu’à l’influence olfactive (ces fausses odeurs répandues sur le sol pour nous faire penser à tel ou tel produit), dit « marketing polysensoriel » ou encore « communication olfactive », réduisant l’affect à la pulsion consumériste, pulsion déplacée progressivement du produit vers la marque. L’homme, dans l’histoire, est radicalement réifié, la part de marché supplantée par la part de clients, suivant la théorie du « marketing par permission » de Seth Godin, où « l’enjeu est de transformer les étrangers en amis, et ces nouveaux amis en clients. » Ceci en deux étapes, sur le Net : 1) Envoi de cookies ; 2) Espionnage des goûts et envoi des pubs appropriées. On y ajoutera un autre concept, le « lifetime value » : les marques achètent notre temps de vie, car comme nous sommes déjà saturés, elles cherchent à se glisser dans les derniers interstices de temps de non-consumériste qu’il nous reste en créant sans cesse de nouveaux besoins fictifs. En prendre conscience nous libérera-t-il ? Négatif, répond Kyrou, l’aliénation étant intériorisée depuis la prime enfance, les pulsions consuméristes sont devenues irréfragables. Destructrices de Sens, les marques deviennent LE Sens. Votre cerveau nous appartient.

Un vrai « totalitarisme souriant » donc, avec en figure tutélaire, maman consommation ; Kyrou note que nous sommes passés du père sévère à la mère protectrice comme figure de l’autorité. Ls plaisirs addictifs sont offerts à des fins de pacification, et surtout de contrôle. Contrôle également assuré et renforcé par l’exponentielle télésurveillance (un millions de caméras en France en 2004) et l’espionnage des télécommunications, sans savoir par qui, quand ni où, mais évidemment toujours au nom du bien – ou comment assurer concomitamment le combat des ennemis de la « démocratie » et la pérennité de l’économie multinationale. Cette volonté d’hyper-sécurité recoupe si bien une vision du monde où le danger est partout, elle se nourrit d’un climat anxiogène généralisé, destructeur de toute common decency… L’aliéné jouisseur ne s’en plaindra pas, qui accepte la biométrie et l’implantation d’une puce RFID dans son bras. En attendant la généralisation ?

Aliéné encore l’homme post-moderne, crédule face aux simulacres comme dans l’affaire Jessica Lynch (cette Marine soi-disant enlevée et torturée, dont la fausse libération a été organisée médiatiquement, avec des GI tirant des balles à blanc dans l’hôpital…). Mais la différence des « démocraties » d’avec les contre-utopies, c’est qu’elles n’effacent pas le passé (comme dans 1984) : elles le rendent incertain et multiple, manipulable et donc abscons. Ceci fait dire à Kyrou qu’« entre le totalitarisme d’origine et nos démocraties d’opérette, le résultat est néanmoins d’une troublante proximité » : une différence de degré, pas de nature.

L’industrie « du simulacre télévisuel » fait glisser l’image vers le visuel, à savoir une image sans référent dans le « monde réel ». Par exemple, la pub nous présente toujours la perfection ; une perfection non écologique, mais « fasciste » pour Kyrou – dangereusement hygiéniste dirons-nous pour notre part (après tout, le fascisme, le vrai, avait au moins l’objectif de rendre le réel conforme à l’image idéologique…). Après l’image vers le visuel, nous assistons au transfert du réel vers l’hyper-réel, par la symptomatique télé-réalité, « zoo télévisuel participatif », avec clones et cobayes, transformant les êtres humains en simulacres, où l’homme est modelé par l’objet industriel dans le moule du conformisme universel idéal-typique du consumérisme.

Mais quelque part, toutes ces dérives technologiques morbides sont les manifestations pragmatiques du désir intemporel de l’homme de se prendre pour Dieu. Kyrou parle ici d’Apocalypses mentales, les textes anciens étant devenus réalité avec par exemple la bombe atomique. L’homme éprouve un sentiment d’attraction / répulsion pour le macabre, ainsi qu’en témoigne l’intérêt croissant pour le tragique de l’information et du fait divers ; le voyeurisme malsain fascine. Un moyen de se faire peur tout en se rassurant. Cercle vicieux : s’auto-déifiant, l’homme se sent coupable des catastrophes dites naturelles, et cela ne fait que renforcer toujours plus sa demande de sécurité. Une demande qui, au stade ultime de la manipulation des esprits, engendre déjà la correction des risques de déviance par la génétique.

Nous allons même bien plus loin en ce début de 21ème siècle. Même si nous n’en sommes pas encore au Pod de Cronenberg dans ExistenZ, organique et mécanique s’interpénètrent progressivement, en tant qu’extension du corps, technique et science étant désormais associées (la technoscience), de la biopuce hybride à la future discussion ordinateur/humain. La technique est devenue technologie, c’est-à-dire selon Stiegler – cité par Kyrou – une technique industrielle « soumise aux impératifs du calcul marchand ». Et à notre époque technophile, sortir de cette interpénétration est devenu impensable, car la machine est ancrée dans le réel et dans l’espace mental. Les résurgences d’antitechnicisme radical, des luddites (ces ouvriers « qui ont pris les armes contre l’introduction de machines les transformant en esclaves entre 1811 et 1816 ») à Unabomber, ne sont que des épisodes sans continuité ni prolongement. A l’époque, le luddisme émergea suite au changement radical de rapport entre l’être humain et l’objet technique, les ouvriers étant dépossédés d’eux-mêmes. Aujourd’hui, Kyrou propose de créer d’autres fictions, de proposer une alternative en agissant à l’intérieur de la technique pour en combattre les dérives, plutôt que d’y rester extérieur – impossible pour lui, nous l’avons vu.

Gageons toutefois que l’optimisme n’est pas de rigueur, au vu de ce que nous dévoile la dernière partie de Paranofictions. D’après Kyrou, la société devient une organisation d’agents réactifs, constituée d’hommes et femmes machines, être programmés appelant de leurs vœux leur propre programmation sans se poser de questions. Ainsi d’après lui, si l’époque nazie se caractérisait par un esprit plein (bourrage de crâne), l’envers apparaît aujourd’hui avec l’esprit vide du soldat US et de son comportement à Abou Ghraïb en Irak. L’absurde triomphe, la maladie mentale passe de l’exception à la norme. Selon le mot de l’auteur, nous sommes de moins en moins névrotiques et de plus en plus schizophrènes, état aboutissant à la progressive « anesthésie de nos affects ». Sans surprise, le malade mental contemporain est incarné par le « normopathe », jeune cadre obéissant, « universel, terne et modèle ». Une image avec laquelle veut rompre le protagoniste de Fight Club, roman disposant deux manières de retrouver l’affect et d’obvier au devenir-machine : l’empathie et le retour à la sauvagerie, à quoi Kyrou ajoute le refus de tout calculer pour compléter ce qu’il appelle le « triptyque anarchiste ».

Enfin, dernier domaine d’investigation et non des moindres, l’invention de réalités gagne quotidiennement du terrain. Les Sims, à l’époque de l’écriture du livre (2007 donc), comptaient 40 millions de joueurs à travers le monde. Les Sims-on-Line ont pointé les problèmes inhérents à cette transposition du réel dans le virtuel : compétition consumériste, argent-roi, déviances et perversions, violence verbale. Ce qui n’empêcha pas un joueur dénonciateur des dérives de se faire supprimer son compte, en violation des règles fixées par la boîte conceptrice. Dans ce type de jeu, l’image est devenue une nouvelle réalité, un « jumeau technologique », pris très au sérieux avec par exemple dans Second Life un droit de propriété sur ses créations, pourtant virtuelles, dans le « cyberespace libertarien ». Cette logique a vraisemblablement culminé avec le jeu de simulation Project Entropia, où un joueur a dépensé 100 000 dollars – réels ceux-ci – pour un achat virtuel dans le jeu. Les laboratoires de l’industrie culturelle américaine visent de la sorte à nous incliner à fuir toujours plus le réel, à expérimenter tous nos fantasmes, jusqu’à créer des « épidémies mentales » pour étendre le virtuel à tous nos sens. Dans les jeux dits « intrusifs », nous sommes pilotés par notre avatar, la simulation est désormais le réel. Le « vrai » réel étant gouverné par des fictions (économie, politique…), l’immersion dans le virtuel apparaît comme étant « plus vraie », « ou tout du moins plus consistant que les ersatz de réalité solide. » La réalité est désormais multiple, pub et pornographie ayant dénaturé notre perception classique pour nous faire régresser à un stade animal pulsionnel. La réalité morte, on recrée donc du réel dans le virtuel. Mais sont-ce des détournements de réalité ou de simples dérivatifs ? Vaste sujet.

Ariel Kyrou conclut son exposé par l’évocation des « théologies expérimentales », nous parlant de résurgence du divin en cette époque de contrôle de l’immatériel, du virtuel, avec notamment la création de vie artificielle par les scientifiques (Frankenstein, nous revoilà). Une époque propice à l’apparition d’illuminés correspondants : les Extropiens, par exemple, souhaitent « débuguer » le corps humain en modifiant et améliorant nos qualités génétiques ; le mouvement immortaliste (Aubrey de Grey, Ray Kurzweil), de son côté, affirme être capable de vaincre la mort, considérant le vieillissement comme un simple problème technique. Dans cette conclusion, il évoque par ailleurs le désir de marques en ce début de 21ème siècle, surtout chez les « jeunes actifs du réseau planétaire : bobos câblés, gamins du hip-hop et vrais faux subversifs de la nouvelle esthétique capitaliste. » Paradigmatique est l’exemple de Nike, qui « en environ un quart de siècle […] a colonisé les imaginaires du sport et de la mobilité, de la ville, voire des nouvelles technologies » (inféodation mentale, soumission physique autant que financière aux multinationales). En Autriche, le Karl Platz devait donc logiquement devenir le Nike Platz, avec une sculpture géante du logo. En slogan : « Vous voulez le porter, pourquoi les villes ne le porteraient-elles pas aussi ? » Un canular en fait, ce que Kyrou nomme une actifiction (fiction en actes). Un canular, mais pour l’instant seulement… demain, qui sait ?

En résumé, nombre d’auteurs de science-fiction qui, à leur époque, étaient considérés comme des « paranos », des fous, ont vu leurs craintes se concrétiser, sous une forme parfois analogue à leurs anticipations. Les auteurs, en raison du grand nombre de références, n’ont pas été mentionnés dans le fil de ce résumé pour des raisons de clarté, mais citons : K. Dick, Don DeLillo, Ballard…

Passons maintenant au propos de Kyrou. Le constat est indéniablement juste. Mais les propositions alternatives ? Plutôt que de pencher pour le radicalisme d’un Unabomber ou des luddites, qu’il a cités, Kyrou opte pour une immersion contestataire, une adaptation rebelle dirons-nous. Et c’est là que nous sommes en désaccord : « Cherchons de jeunes guerriers qui se chargent de dégommer les agents de la machine. Pendant ce temps, nous, activistes du réel, protégés que nous serons par ces gosses vidéomaniaques, nous taguerons nos vérités à partager, nos souvenirs du réel révolté sur les murs de l’univers virtuel partagé », nous dit-il. Pas très concret tout ça. Dégommer comment ? Qui chercher alors que Kyrou dit lui-même que l’aliénation est totale et que l’intériorisation est opérée depuis la prime enfance ? Quant aux plus performants des pirates informatiques, gageons qu’ils seront plus enclins à accepter un gros chèque d’une multinationale pour la location de leurs services plutôt que de prendre des risques en tentant de détruire le système du virtuel. Même s’il est vrai qu’agir à l’intérieur de la technique pour en combattre les dérives peut être une bonne idée, le Système sera toujours meilleur sur ce terrain, et il serait peut-être alors plus adéquat d’envisager une sortie définitive de ce mode de vie, étouffant principalement dans les mégalopoles. Ecrire nos fictions oui, mais en-dehors (géographiquement) de cette Technoscience complètement cinglée, de préférence dans le peu de communes non encore colonisées par le tout-virtuel.

Le bonheur est dans le pré.

Citations :

« Le quidam en quête de substance ne cherche plus une vérité absolue. Non, il fabrique vaille que vaille son propre roman de photos et d’images. Il bricole ses fragments de vie et de fictions personnelles et en extirpe sa fragile vérité à lui, artifice famélique pour résister à une société elle-même entièrement artificielle. »

« Rien ne me semble plus stupide et étranger à la pensée que le relativisme, cette auberge espagnole de l’insignifiance érigée en dogme. »

« Plus besoin de propagande : vive la surinformation contradictoire ! La multiplicité des vérités pour ne plus savoir choisir. Ou pour choisir, par paresse intellectuelle, le mensonge le plus gros. La plus médiatisée d’entre toutes ces vraies fausses vérités. »

L’exemple de Lidl :

« Chacun, bien sûr, proteste de sa bonne foi : il n’y a de sécurité qu’à cause de l’insécurité, et parce que les gens le demandent. Quant au respect de la vie privée, il est sacré. Même au sein des entreprises, on ne pense qu’au bien-être de tous. Que 82% des patrons américains surveillent leurs salariés selon une enquête de l’Association américaine de management ? Mais voyons, c’est « parce que c’est nécessaire » aux règles de confidentialité mais aussi au bon climat des lieux. Les entreprises, c’est de notoriété publique, sont des modèles de démocratie participative. Preuve en est la société Lidl, primée en France d’un Big Brother Award en 2005 (dans le cadre des cérémonies initiées par les activistes de l’association Privacy International) pour avoir installé soixante-cinq caméras de vidéosurveillance dans un entrepôt de soixante salariés, sa filiale tchèque ayant de son côté interdit les pauses pipi, sauf pour les femmes ayant leurs règles, mais à la condition qu’elles portent un bandeau pour les identifier sans la moindre ambigüité. »

L’exemple de la biométrie :

« Comme le souligne le Livre bleu du Gixel ou Groupement des industries électroniques, les contrôles et la biométrie, c’est rigolo, ou ça doit l’être, surtout pour des gamins qui sont invités à poser les yeux dans la lunette magique avant d’entrer dans la salle de classe ou à placer leurs doigts sur le bouton qui fait pouète pour que s’ouvrent les portes de la cantine : « Plusieurs méthodes devront être développées pour faire accepter la biométrie : elles devraient être accompagnées d’un effort de convivialité… et par l’apparition de fonctionnalités attrayantes. » L’enjeu : que chacun ait envie d’être contrôlé tant ce contrôle sera ludique, divertissant et branché – au point de ne plus apparaître du tout comme un acte de contrôle du pouvoir et de ses antennes. Que n’accepterait-on pour entrer dans le saint des saints du capitalisme publicitaire, cool et dansant ? Ainsi les clients du Baja Beach Club de Barcelone qui, pour payer leur entrée et leurs consommations moins cher et sans sortir de billets de banque, se sont faits greffer une puce électronique à micro-fréquence sous la peau du bras… »


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