Peau noire, masques blancs (F. Fanon)

Publié le : 03/09/2010 23:00:00
Catégories : Sociologie

Fanon_FrantzFrantz Fanon pose la question : que veut l’homme noir ? Et à cette question, il répond, de manière provocatrice, que le Noir n’est pas un homme, car sa négritude prime son humanité. Et  que, donc, si l’on veut rendre son humanité à l’homme noir, il faut le libérer d’une part de lui-même.

Non qu’il faille nier la spécificité noire : Fanon est de ceux qui pensent (avec pas mal de monde ici) que l’homme noir et l’homme blanc sont réellement différents, qu’il y a entre eux une distance qui remonte d’un peu plus profond que la peau. Mais, il faut libérer le Noir du complexe de négritude, parce qu’il faut que le Noir accepte sa spécificité comme une variante spécifique de l’humanité.

Fanon rejette ainsi dos à dos les Blancs qui aiment les Noirs parce qu’ils sont « comme les Blancs » et ceux qui les détestent « parce qu’ils ne sont pas humains », les Noirs qui veulent se blanchir « pour être comme les supérieurs » et ceux qui haïssent les Blancs « parce qu’ils sont dominateurs ». Au narcissisme des Blancs qui se croient supérieurs aux Noirs, il assimile finalement le narcissisme rival des Noirs qui veulent absolument s’égaler aux Blancs. Pour lui, le « problème noir » est, d’abord, du ressort de la psychologie – car, dit-il, il existe une psychopathologie de la négritude.


Fanon décrit cette psychopathlogie comme un dédoublement de la personnalité : il y a le Noir pour les autres Noirs, et le Noir pour les Blancs. Le  Noir est contraint à cette schizophrénie par le fait suivant : il mesure son degré d’humanité à sa ressemblance avec le Blanc, ayant intériorisé l’idée que le Noir n’a pas de culture autonome, issu qu’il est d’un néant historique – auquel s’oppose la civilisation du Blanc. De ce fait, le Noir est prisonnier d’un paradigme limitatif ; n’ayant qu’une axiologie à laquelle se ramener (bien blanchi / mal blanchi), il perd ce qui fait le propre de l’homme, le langage articulé, la pensée complexe, la capacité à organiser des croisements d’axiologies. Dès lors, toute sa personne va s’articuler autour d’une polarité binaire, brutale, et il se trouvera constamment obligé de se tourner tantôt vers un pôle (les autres Noirs), tantôt vers l’autre (les Blancs). Tel est le prix psychologique payé par le colonisé : il est rendu double par l’unicité de l’axiologie à laquelle il se réfère.

Cette pathologie noire a d’ailleurs son pendant blanc : ici, tout est inversé. Le Noir est réputé plus proche de la terre, plus proche de la nature, en quelque sorte il est exempt des vices de la civilisation. Fanon n’emploie pas le mot « ethnomasochisme », qui n’existait pas en son temps, mais il décrit très bien le phénomène (à l’époque embryonnaire), et n’en est absolument pas dupe : il reconnaît, derrière ces attitudes apparemment antiracistes, une forme retournée du racisme négrophobe le plus triste, celui qui prend sa source dans un ensemble complexe de préjugés sexuels.

Bref.

Revenons aux Noirs. Le paradoxe est qu’il désire à la fois devenir blancs, donc intégrer le monde des Blancs, et rester lui-même. Fanon le montre clairement dans le chapitre particulièrement percutant qu’il consacre aux rapports de l’homme noir avec la femme blanche (le chapitre sur le cas symétrique est beaucoup moins tendu, Fanon se contente de nous décrire le type particulier que prend la jeune fille à marier dans le monde antillais). Le problème de l’homme noir, c’est en effet qu’il veut se trouver en devenant blanc. Donc au final, il veut devenir blanc pour assumer… sa négritude.

Névrose.

C’est dans le désir sexuel pour la femme blanche, nous dit Fanon, que ce paradoxe se cristallise et tente, en vain d’ailleurs, de s’abolir. Le Noir qui possède la Blanche parvient en effet à la fois à posséder ce qu’il désire avoir (la peau blanche) et ce qu’il désire être (lui-même, la peau noire). Et c’est là, évidemment, que commence le grand malentendu avec les Blancs, car les Blancs eux, n’entrevoient que deux possibilités : ou bien tu es nègre, et donc tu n’es pas blanc ; ou bien tu es blanc, et alors tu n’es pas nègre. L’idée que le Noir puisse vouloir absorber l’être du Blanc leur échappe totalement – en quoi, soit dit en passant, ils ont bien tort.

La suite du texte de Fanon est moins facile à résumer, parce qu’elle est très subjective. En substance, il s’agit de nous expliquer qu’aucun d’entre nous n’a le droit de se sentir innocent de cet état de fait. Le colonialisme a fabriqué, nous dit Fanon, la névrose noire, et il faut admettre que tous, Blancs riches, Blancs pauvres, mais aussi la plupart des Noirs, portent une responsabilité dans ce désastre. L’argumentaire est intéressant par moment, lassant le plus souvent. On sent que c’est un homme blessé qui parle – pas par sa négritude, au demeurant, mais plutôt par l’incapacité des autres à prendre la mesure de la souffrance psychologique du colonisé. Le colonialisme a fabriqué, partout, des êtres qui ont intériorisé une image dévalorisée d’eux-mêmes, des êtres  qui se voient eux-mêmes comme des objets, totalement objectivés dans le regard de l’Autre (le Blanc), et donc incapables de s’inscrire dans une intersubjectivité. Et ce qui fait le plus mal à Fanon, c’est que jusque dans l’incompréhension de sa souffrance par l’Autre (le Blanc), l’impossibilité de l’intersubjectivité s’impose à lui.

*

En conclusion, que dire ?

La lecture du texte de Fanon a provoqué, chez nous, trois réactions successives :

-          D’abord un certain intérêt théorique, suscité par une analyse très approfondie, très fine, malgré quelques aspects contestables ;

-          Ensuite un certain ennui, surtout dans les derniers chapitres, trop chargés d’affectivité pour être intellectuellement satisfaisants.

-          Et enfin, le sentiment bizarre d’une actualité retournée

Car ce qui est très frappant, au final, dans le texte de Fanon, c’est qu’il exprime très bien ce que des Français blancs ressentent, de plus en plus nombreux, dans leur propre pays. Je pense ici en particulier, bien sûr, à ces Blancs « des quartiers », qui grandissent au milieu d’une population majoritairement noire ou arabe. Mais on relèvera, aussi, plus largement, le cas de tous ces Français qui ressentent, à leur tour, la névrose du colonisé – colonisé par l’Empire invisible du Capital mondialiste, en l’occurrence.

Et plus nous lisions Fanon, plus nous nous disions qu’au fond, dans le monde qu’on nous a fabriqué, ce monde où il n’y a plus que des colonies… eh bien, Fanon a d’une certaine façon réussi : il voulait, pour dire sa condition humaine, sortir de l’objectivité où l’enfermait sa négritude.

D’une certaine façon, c’est réussi : maintenant, un Blanc peut lire Fanon et reconnaître les pathologies de ses semblables.

L’Egalité est accomplie : nous sommes tous des colonisé, chosifiés et névrosés.


Partager ce contenu