Une fois n’est pas coutume, le Saker Francophone se fend d’une critique littéraire pour parler d’un de nos auteurs favoris, Pepe Escobar. On est bien au delà de la démarche commerciale et cet article n’a d’autre ambition que de parler d’un magnifique opuscule à faire connaître, et de faire la promotion d’un auteur prolifique qui nous donne un éclairage régulier sur l’actualité. Pour aider ces auteurs, ostracisés par les médias mainstream, il faut aussi acheter leurs livres pour les aider à vivre de leur travail. La lecture de livres reste le meilleur moyen de fixer des certitudes, surtout quand comme ici, l’ouvrage est excellent.


Voici d’abord la présentation de Jean-François Goulon, l’éditeur du livre, et retrouvez ensuite mes notes de lecture de ce livre, que l’éditeur a eu la gentillesse de nous envoyer.

2030, Pepe Escobar passe le témoin à la nouvelle génération

29 février 2016.

Un analyste politique nomade réalise qu’il va bientôt être grand-père. Il décide alors d’écrire une lettre numérique à son futur petit-fils ; un héritage intangible, englobant les principales leçons qu’il a apprises de la vie. Cette lettre ne doit être ouverte qu’en 2030, lorsque son petit-fils Ayan sera un adolescent dans un monde en plein bouleversement.

2030 est une symphonie qui ouvre sur Bob Dylan. Le premier mouvement nous plonge dans la Bibliothèque de Babel de Pepe Escobar, un voyage, un pèlerinage à travers le temps, dont les guides sont ce que la philosophie et la littérature comptent comme auteurs essentiels. D’abord, un inventaire à la Prévert qui énumère les références littéraires, Keats, Siddhartha, Shakespeare, Blake, Borges, Baudelaire, Rimbaud, Flaubert, le théâtre de Molière, Dostoïevski, Gogol, T.S. Eliot, Joyce, etc. Ensuite, les géantss’interpellent à travers les pages du temps, depuis les philosophes grecs, Platon, Socrate et les présocratiques, jusqu’à Nietzsche, en passant par Guattari et Deleuze.

Le second mouvement nous fait vivre (ou revivre) la fin des années soixante et les années soixante-dix ; Mai 68, la guerre du Vietnam, le mouvement hippie et le bouddhisme qui va s’infiltrer dans la cosmologie californienne, accompagnée par les Doors, Jimmy Hendrix ou les Byrds. Au terme d’un adagio ma non troppo, l’auteur nous emmène dans la traversée du miroir jusqu’en Asie, qui deviendra, du Proche-Orient à l’Asie de l’Est, son terrain d’étude privilégié en tant que grand reporter indépendant, spécialiste des guerres de l’énergie et de la géopolitique des grandes puissances.

Le troisième mouvement est un parcours initiatique qui reconstruit minutieusement les Routes de la Soie, sur les pas d’un moine pèlerin, Hiuan-Tsang, qui ancra le bouddhisme en Chine, au VIIe siècle.

Ainsi, l’auteur propose aux nouvelles générations de développer leurs propres machines de guerre, selon Deleuze et Guattari, pour relever les défis du monde nouveau et inconnu qui se prépare à elles. Autant de grenades défensives constituées des enseignements contenus dans des livres judicieusement choisis, et quelques épisodes du blues et du rock’n roll.

2030 est suivi de Dialogues inactuels, sept conversations avec Jorge Luis Borges, qui nous plongent en immersion profonde dans la pensée de ce grand poète, quelques mois avant sa disparition.

2030 est un petit joyau, une ode émouvante à la Beauté et aux richesses culturelles de l’humanité. La génération du baby boom y retrouvera le passé privilégié où elle a connu le meilleur de tout… et les nouvelles générations y trouveront les armes pour affronter un nouvel ordre mondial encore en gestation.


La critique du Saker Francophone : 

C’est un petit livre qui contient deux textes. Le premier est l’héritage destiné à  son petit-fils, le condensé d’une vie de voyages, de lectures, de réflexions. Pepe nous dévoile son intimité, la façon dont la vie l’a construit, comment l’actualité et son travail de journaliste ont modelé ce qu’il est et ce qu’il nous donne. Comme tous les parents, la problématique de la transmission du savoir et de la connaissance est l’une des grandes questions de notre temps. Nul ne peut prédire à ce jour si le Grand soir va venir et même s’il adviendra un jour. Il faut donc que génération après génération, après une vie d’accumulation de savoir, au soir de leur vie, des hommes le transmettent. Et le meilleur public reste sa famille et sa filiation.

La vitesse de circulation de la connaissance et son accumulation sont devenues telles que la transmission génétique et culturelle n’est plus suffisante. D’une certaine façon, il y a un concept de transmission par le guidage générationnel, qui est ce que l’épigénétique est à la transmission des gènes. Il faut prendre le temps de transmettre sa compréhension de la complexité à sa descendance, afin de lui donner les armes pour résister à toutes les barbaries, et dieu sait que les plus barbares des barbares se cachent parmi nous, dissimulés qu’ils sont derrières des mots doux. Il faut donc commencer tôt.

Pepe nous livre sa méthode. Il se raconte à son petit-fils sans faux-semblant, avec ses erreurs, les siennes et celles de sa génération. Nous les soixante-huitards, nous avons échoué, dit-il, à dépasser le système hiérarchisé qui nous avait été légué. Pire, en abattant ce pouvoir, nous avons libéré une bête plus dangereuse encore que celle qu’ont eue à affronter nos parents, ne plus vouloir de la vie. Il raconte son histoire, qui est surtout une confrontation avec ce que l’histoire des hommes a produit de meilleur, les livres de la connaissance. Il en existe beaucoup de ces livres, et sa bibliothèque qui restera physiquement le meilleur de son legs, n’en contient qu’un petit sous-ensemble, Bouddha, Montaigne, Joyce, Céline, et tellement d’autres qu’il faudrait connaître pour ne pas se perdre dans les chemins sinueux de la vie.

Tellement de livres, tellement de connaissances et si peu de temps. Le temps est précieux, il faut donc commencer tôt à enseigner, à transmettre pour que les premières clés aident la génération qui vient à ne pas se perdre, à refuser la mise en scène du pouvoir. Il faut obliger les tenants de ce pouvoir à se dévoiler, à apparaître en pleine lumière. Si vous doutez de l’utilité de la transmission, si certains jours, vous baissez les bras, achetez ce petit livre, lisez-le. C’est un bijou d’amour des siens, d’amour de la vie.

Je ne résiste pas à vous en donner un court extrait – page 43:

La libération des idées se transforma en libération des marchés et de l’économie capitaliste, produisant une idéologie d’évasion toute prête, parfaite pour… des esclaves  ?

Tu vas naître [son petit fils] dans l’incessante prolifération numérique de tout. Borges a dit : la carte n’est pas devenue égale au monde, elle l’excède. Et cette carte ne disparaîtra tout simplement pas : au contraire, ainsi que Baudrillard l’a deviné, c’est la réalité qui s’est désintégrée. Pour Baudrillard, l’absorption positive dans la transparence de l’ordinateur est même pire que l’isolement. Nous sommes tous avalés par le miroir. Seuls quelques-uns pourront finalement le traverser. La version XXIe siècle du Discours de la servitude volontaire d’Etienne de la Boétie nécessite toujours d’être articulée.

Vous ne lirez plus les traductions de Pepe comme avant, tout son univers les accompagnera lorsque vous lirez chacun de ses mots, de la Syrie au Brésil, du Globalistan au Pipelineistan.

Le second texte est un condensé d’entretiens de Jorge Luis Borges, un écrivain argentin atypique. On sent une vitalité de l’esprit chez ce vieux monsieur (vieux au moment de l’interview), la vivacité de son esprit et l’immense respect qu’il inspire à Pepe Escobar, ainsi qu’une grande tendresse. Connaissant peu l’œuvre de Borges, je serais bien en mal d’en faire une critique, mais le texte est un voyage.

Pepe questionne Borges sur les grands thèmes de la vie, la littérature, la mort, le bonheur, la connaissance, qui font écho à sa propre écriture ou à ses réflexions. On parcourt avec lui un siècle et demi de cinéma, de mots, d’idées. Borges n’a que peu de livres mais ce sont LES livres, bel éblouissement pour un aveugle !

Hervé sur Le Saker Francophone