Pétrole et circonstances : Le coup du lapin ou la balle dans le pied | Par Dmitry Orlov

Publié le : 22/08/2016 09:47:24
Catégories : Articles auteurs , Auteurs , Billets d'actualité , Dmitry Orlov

Au cours de l’année 2014, les prix payés pour le pétrole brut se sont écroulés, passant de 125$ le baril a environ 45$ maintenant, et peuvent encore facilement chuter avant de remonter encore plus haut puis s’écrouler de nouveau avant de repartir en flèche.

Vous voyez où je veux en venir? A la fin, les larges dents de scie du marché du pétrole et les encore plus larges dents de scie des marchés financiers, des monnaies engendrant les faillites en chaîne des compagnies énergétiques, puis des entités les ayant financées, puis la faillite des pays ayant soutenu ces sociétés financières, entraineront en bout de course, l’écroulement des économies basées sur l’industrie. Et sans une économie industrielle fonctionnelle le pétrole brut sera considéré comme un déchet toxique. Mais cela n’arrivera pas avant deux ou trois décades.

En attendant, les très bas prix du pétrole ont poussé les producteurs non conventionnels hors du marché. Je vous rappelle que le pétrole conventionnel (le genre bon marché à extraire car sortant de puits verticaux, à faible profondeur et en terrain sec) a atteint son pic de production en 2005 et que celle-ci décline depuis. La production non conventionnelle de pétrole, dont les forages en haute mer, les sables bitumeux, la fracture hydraulique du gaz de schiste et autres techniques onéreuses, a été royalement financée pour contre-balancer le déclin du pétrole conventionnel. Mais en ce moment, le pétrole non conventionnel coûte plus à extraire que le prix auquel il peut être vendu. Cela veut dire que pour de nombreux pays, dont le Venezuela avec son pétrole lourd (qui nécessite un raffinage avant extraction), le Mexique et les États-Unis avec la production offshore dans le golfe du Mexique, la Norvège et le Nigeria, le Canada et ses sables bitumeux et, bien sûr, le gaz de schiste américain, tous ces pays producteurs, donc, perdent de l’argent pour chaque baril de pétrole extrait. Et, si les bas prix persistent, ils seront obligés de mettre la clef sous la porte.

Un problème supplémentaire est que les puits de gaz de schiste américains se tarissent très rapidement. Pour l’instant les producteurs l’extraient à toute vitesse et battent des records de production, mais le rendement de l’extraction diminue très rapidement. Les puits de gaz de schiste se vident très vite : les taux d’extraction diminuent de moitié en quelques mois et atteignent un rendement négligeable après quelques années. La production ne peut être maintenue qu’en forant à tour de bras, mais ce forage excessif a maintenant cessé. Il ne reste donc que quelques mois de surplus. Après cela, la fameuse révolution du gaz de schiste, celle dont certains esprits échauffés pensaient qu’elle allait transformer les États-Unis en une nouvelle Arabie saoudite, sera terminée. Et ce qui ne va pas arranger les choses, c’est que la plupart des producteurs de gaz de schiste, qui se sont largement endettés, vont faire faillite, ainsi que toutes les sociétés d’exploration et les sociétés de service vivant de ce secteur d’activité. Toute l’économie qui a explosé ces dernières années autour de l’exploitation de ces gaz de schistes, et qui est la source de la plus grande part de la croissance des postes à hauts salaires, va s’effondrer, entraînant une augmentation du taux de chômage.

Il faut quand même remarquer que l’excès de stocks de pétrole qui a entraîné l’effondrement des prix n’est pas si excessif que cela. Tout a commencé avec l’effort concerté entre l’Arabie Saoudite et les États-Unis pour inonder le marché international en pétrole afin de pousser les prix vers le bas. Les dirigeants américains savent parfaitement que leurs derniers jours en tant que plus grand producteur de pétrole au monde se comptent en jours ou en mois, mais pas en années. Ils sont en train de prendre conscience de la gueule de bois qui va suivre une fois que l’euphorie pétrolière sera terminée. Les Canadiens, réalisant aussi que leurs sables bitumeux s’épuisent, veulent être de la partie.


"La fureur de vivre" (1955 ) avec James Dean. Ici au départ de la course suicide...

Le jeu qu’ils jouent est du genre du jeu de la poule mouillée au premier qui aura peur [tout le monde se souvient de la course automobile dans la Fureur de vivre avec James Dean, NdT]. Si tout le monde pompe son pétrole au maximum sans regarder les effets sur les prix, une ou deux choses surviennent à un moment donné : soit la production du gaz de schiste s’effondre, soit les autres producteurs se retrouvent sans argent et leur production s’effondre aussi. La question est : laquelle de ces deux conséquences se produira en premier ? Les États-Unis parient que les bas prix du pétrole vont provoquer la chute des trois principaux producteurs qui ne sont pas sous leur contrôle politique ou militaire. C’est-à-dire le Venezuela, l’Iran et, bien sûr, la Russie. C’est un pari très osé mais, n’ayant plus aucune carte en main, les États-Unis sont désespérés. Est-ce que ce sera le cas pour le Venezuela ? Les tentatives précédentes de changement de régime y ont toujours échoué. L’Iran a appris à survivre en dépit des sanctions économiques occidentales et continue à commercer avec la Chine, la Russie et quelques autres pays de leur voisinage. Dans le cas de la Russie, on n’est pas encore certain des effets profonds de la politique occidentale envers elle. Par exemple, si la Grèce décide de quitter l’Union européenne pour échapper aux effets des sanctions en retour de la Russie (NdT : l’embargo sur les fruits et légumes européens), alors il deviendra encore moins facile de savoir qui a sanctionné qui.

Bien sûr, renverser le gouvernement de ces trois nations pétrolières, détruire leur économie, privatiser leurs ressources pétrolières et vider leurs réserves en utilisant de la main d’œuvre étrangère serait la piqûre d’amphétamine dont les États-Unis ont tant besoin. Mais, si vous avez suivi le sujet, il semble que les États-Unis aient du mal à atteindre leurs objectifs, et encore plus ces derniers temps. Quel pari politique américain a remporté la mise ces derniers temps ? Humm…..

Donc, pour l’instant, tous les producteurs de pétrole continuent de pomper à tour de bras. Quelques-uns ont un matelas financier suffisant pour produire à perte, et ils le feront pour protéger leur part de marché. D’autres ont déjà dépensé leur argent à creuser des puits et ont suffisamment remboursé leurs prêts quand les prix étaient élevés pour pouvoir continuer à produire même à bas prix. Enfin, un certain nombre (dont la Russie) peut encore tirer un petit profit même avec un baril à 25-30$ (si on ne compte pas les taxes).

Chaque producteur a une raison différente de continuer à pomper à tout va. Beaucoup a déjà été dit sur la collusion entre les États-Unis et l’Arabie saoudite pour faire baisser les prix du pétrole. Mais cette théorie de la collusion peut subir le test du Rasoir d’Ockham [ « les hypothèses suffisantes les plus simples sont les plus vraisemblables » ou « Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? »] , car on pouvait s’attendre à ce qu’ils se comportent de cette façon sans même avoir besoin de s’entendre.

Les États-Unis font une tentative désespérée pour renverser deux ou trois États pétroliers avant d’épuiser leurs ressources de gaz de schiste; avec les Canadiens, dont le pétrole bitumeux est maintenant trop cher, emportés par la vague. Car si cela ne marche pas, c’est rideau pour l’Empire. Mais ils n’ont gagné aucun de leurs récents paris. C’est la fin du règne et l’Empire est réduit à des petits coups pathétiques qui pourraient être amusants si les conséquences n’en étaient si tristes. Voyez, par exemple, les mots prononcés récemment à Berlin par Iatseniouk, le Premier ministre ukrainien commandé a distance par le département d’État américain [ministère des Affaires étrangères]. Maintenant, voilà que c’est l’URSS qui a envahi l’Allemagne nazie. Nous nous préparons à commémorer le 70éme anninersaire de la victoire soviétique sur l’Allemagne nazie; et il n’y a rien de mieux à dire, ça signifie quoi exactement? Les Russes sont sidérés et les Allemands ont encaissé sans rien dire. Alors un but marqué pour l’Empire! 1-0

Ou bien voyez l’opération psychologique Charlie Hebdo à Paris qui, si l’on veut bien y prêter attention, nous rappelle étrangement le Marathon de Boston d’il y a deux ans. Boston n’est pas encore débarrassé de tous les autocollants « Boston Strong » (Non, Boston n’a pas été détruite par quelques cocottes-minutes piégées, ni par quelques acteurs amputés crevant quelques sacs de faux sang en prétendant qu’ils ont perdu leurs jambes). Maintenant, c’est Paris qui est couverte d’autocollants étrangement similaires, « Je suis Charlie ». Tuer une poignée d’innocents est, bien sûr, la procédure standard. Quelques horreurs réelles permettent de rendre la version théorie du complot impensable pour toute personne dont l’esprit est sous l’influence de de l’Empire. Car, voyez vous, nous sommes les bons gars et les bons gars ne peuvent pas commettre de telles horreurs. Mais ce bourrage de crâne marche moins bien, car même des dirigeants nationaux, comme le Premier ministre turc Erdogan, ont publiquement déclaré que cet événement avait été orchestré. De la même façon, les supposés terroristes ont été sommairement exécutés par la police avant même que quiconque sache quoi que ce soit à leur propos. Il semble maintenant assez clair que ces événements ont étés concoctés par le même groupe de bricoleurs pas très créatifs. On dirait qu’ils travaillent sur PowerPoint : efface Boston, démarre Paris. Les Français ont défendu leur droit à insulter les musulmans (et les chrétiens) en toute impunité (même si ces droits seront sûrement retirés lorsque personne ne regardera) – mais pas, et de manière assez inexplicable, les puissants, les juifs ou les homosexuels car cela peut, en revanche, vous conduire en prison. Donc L’Empire a encore marqué un but! 2-0

Voyez aussi le tir sur le vol MH17 de la Malaysia, l’année dernière au dessus de l’Ukraine orientale. Les officiels, la presse et le public occidental ont immédiatement accusé les rebelles soutenus par Poutine. Mais maintenant les Russes ont avec eux un déserteur ukrainien sous régime de protection des témoins qui a identifié le pilote ukrainien ayant tiré sur l’avion, à l’aide d’un missile air-air tiré depuis un avion de chasse. Comme les rebelles n’ont pas d’aviation, un missile air-air est complètement inutile pour les ukrainiens, il fut donc forcément embarqué pour l’occasion. Nous savons donc maintenant qui, comment et pourquoi. La seule question restante est pour le compte de qui? Mais je parie que les ordres venaient de Washington. Cela a fait la une des nouvelles en Russie mais les médias occidentaux se sont auto-censurés sur cette affaire au point de la faire disparaître et, si le sujet est mentionné, continuent de répéter leur mantra : « c’est Poutine qui l’a fait » donc….un nouveau but pour l’empire! 3-0

Mais un groupe de gens se berçant d’illusions tout en conspirant dans un coin sombre, alors que le reste du monde les montre du doigt en rigolant, ne fait pas un empire. Avec un tel niveau de performance, j’oserais prévoir qu’à partir de maintenant tout ce que l’empire essaiera ne marchera pas vraiment.

L’Arabie Saoudite est souvent mécontente envers les Etats Unis car ils ont raté leur travail de police de voisinage et n’arrivent plus à contrôler les événements. L’Afghanistan se transforme à nouveau en Talibanistan. L’Irak a cédé une partie de son territoire à l’EI et ne contrôle plus maintenant que ce qu’elle contrôlait à l’Epoque des royaumes Sumériens, la Libye est en état de guerre civile, l’Egypte a été démocratisée par une dictature militaire, la Turquie (un membre de l’OTAN et un candidat a l’Union Européenne) est devenue un partenaire important de la Russie, la mission de renverser Assad est en ruine, les partenaires américains au Yémen viennent d’être renversés par les milices chiites et puis finalement l’EI, initialement organisé et entraîné par les américains, menace maintenant de détruire la maison des Saoud. Sans oublier l’association américano-saoudienne pour déstabiliser la Russie en fomentant le terrorisme au Nord Caucase qui a complètement échouée. Ils n’ont pas pu organiser la moindre action contre les jeux olympiques de Sotchi. (Fiasco qui a entrainé le renvoi du prince arabe Bandar Bin Sultan). Donc si les arabes pompent leur pétrole à tour de bras, ce n’est pas tant pour aider les américains que pour d’autres raisons plus évidentes : prendre le dessus sur les autres producteurs de pétrole (USA compris) et garder leur part de marché. De plus ils sont assis sur un tas de dollars et préfèrent donc les utiliser pendant qu’ils ont encore de la valeur.

La Russie continue d’extraire sa quantité habituelle de pétrole car elle n’a pas de raison d’arrêter et plein de raisons pour continuer. La Russie est une productrice à bas coût et peut patienter face aux Etats Unis. Elle aussi est assise sur un matelas de dollars qui peuvent être utilisés pendant qu’ils valent encore quelque chose. La plus grande ressource de la Russie n’est pas son pétrole mais la patience de son peuple: celui ci comprend qu’il va falloir passer quelques temps difficiles pour remplacer ses importations (surtout celles venant d’Occident) par une production locale ou d’autres sources. Ils peuvent se permettre quelques pertes, ils se referont quand les prix du pétrole remonteront.

Car ils vont remonter. Le plancher pour un pétrole bon marché est…bon marché. Passé un certain point les producteurs à coûts élevés vont naturellement arrêter de produire, les stocks excédentaires seront utilisés et le prix remontera. Et non seulement il va remonter mais il va probablement aller très haut car un pays jonché de cadavres de compagnies pétrolières faillies ne risque pas de recommencer à produire beaucoup de pétrole et que, de l’autre coté, au delà de rares alternatives au pétrole, la demande est peu élastique. Et un prix du pétrole élevé entraînera un autre round de destruction car les consommateurs, dévastés par les faillites et le chômage dus aux faillites pétrolières, seront eux aussi mis en faillite par les prix élevés, entraînant de nouveau la rechute des prix du pétrole.

Et ainsi de suite jusqu’à la mort du dernier industriel. Ce qui aura entraîné sa mort sera un coup du lapin : le syndrome de l’industriel secoué si vous préférez. Des prix du pétrole trop haut et trop bas en alternance rapide vont entraîner la rupture de son cou. Des artisans ramasseront alors les dernières gouttes dans les vieux puits, les raffineront en utilisant des pots en argile chauffés au bois et l’utiliseront pour faire tourner un vieux corbillard qui amènera le dernier industriel de la planète au cimetière des industriels.

Dmitry Orlov
20 janvier 2015

Traduit par Le Saker Francophone
Article original

Partager ce contenu