Évènement

Pétrole, la fête est finie ! (R. Heinberg)

Publié le : 13/03/2010 19:56:19
Catégories : Economie

petrole

Richard Heinberg commence par rappeler une évidence : l’énergie n’est pas une ressource parmi d’autres. C’est celle qui rend possible l’utilisation des autres. Sans énergie, tout l’édifice de la société industrielle est voué à s’effondrer.

La fin des hydrocarbures bon marché pourrait donc sonner le glas de notre mode de développement.

Son propos mérite d’être étudié. Nous ne nous prononcerons pas sur sa justesse scientifique. Visiblement, c’est un travail sérieux. Mais nous ne sommes pas compétents pour juger jusqu’où il est sérieux. En revanche, ce qui est certain, c’est que ce propos éclaire les préoccupations qui doivent, aujourd’hui, être partagées par les dirigeants de l’économie occidentale.

Accrochez-vous, ça dépotte !


*

Thèse 1 : c’est la fin du pétrole bon marché, à court terme (1)

Le Marché est un mauvais régulateur des prix du pétrole, parce que :

-          plus l’exploitation augmente, plus la ressource se raréfie,

-          plus la ressource se raréfie, plus elle devrait être précieuse,

-          et cependant plus l’exploitation augmente, plus le prix baisse.

Conclusion : le Marché est une mécanique antiéconomique, s’agissant des prix de l’énergie, parce que ses mécanismes sur un postulat faux, à savoir le caractère inépuisable de l’énergie.

Nous vivons donc depuis des décennies dans une sorte d’immense hallucination collective, provoquée par l’inadéquation des mécanismes du Marché avec les réalités économiques à moyen terme.

L’exploitation du pétrole, partie de quasiment rien en 1900, est montée jusqu’à 30 000 millions de barils par an actuellement. D’ici à 2060, elle va retrouver un niveau presque nul, selon une courbe à peu près rectiligne : - 2 % par an, sur 50 ans. Les éléments collectés par Richard Heinberg l’amènent à formuler l’hypothèse suivante : le pic d’extraction va se produire pendant la décennie 2010, sauf découverte (très peu probable maintenant) de nouveaux grands champs pétrolifères exploitables. Ce calendrier est décalé de quelques années si l’on admet les estimations des champs pétrolifères par les grandes compagnies (estimations que Heinberg, comme la plupart des spécialistes, estime fortement gonflées dans une optique de manipulation des marchés), mais pas fondamentalement modifié. De toute manière, la fin du pétrole bon marché est certaine à l’horizon 2020, la fin du pétrole tout court à l’horizon 2060. Les coûts d’extraction, eux, explosent déjà depuis 15 ans (x 2), du fait de l’épuisement des gisements les plus facilement exploitables. La tendance actuelle indique une division par 2 des nouvelles découvertes tous les 10 ans.

La fin du pétrole, ça commence vraiment. C’est un fait acquis. La date exacte du « pic » ne peut pas être déterminée, puisqu’une exploitation intensive des puits peut la retarder de quelques années. Mais c’est pour bientôt. Très bientôt.

Thèse 2 : il n’y aura pas d’énergie de substitution comparable

Le pétrole représente aujourd’hui 36 % de l’énergie consommée dans le monde. Quand cette manne va disparaître, la quantité d’énergie utilisable va baisser. Il n’y aura pas de « miracle » : la civilisation industrielle va buter sur une limite qu’elle ne pourra dépasser.

Les énergies de substitution permettront sans doute d’amortir en partie le choc. La disparition progressive du pétrole ne va pas entraîner une réduction de 36 % de la facture énergétique mondiale. Mais il y aura une baisse significative (alors que depuis le début de l’ère industrielle, tout le développement est appuyé sur la croissance permanente de la consommation d’énergie).

Les énergies renouvelables ? Faisons le bilan.

-          Le pétrole de schiste ? Toutes les tentatives, jusqu’ici, n’ont abouti au mieux qu’à un rendement dérisoire (le coût énergétique d’extraction de la ressource est presque équivalent à l’énergie produite).

-          Le gaz naturel ? Dans certaines limites, il est possible de l’utiliser comme substitut au pétrole (conversion des véhicules, chauffage, etc.). Il y a là possibilité de différer de quelques années les conséquences du pic pétrolier – mais, c’est à noter, pas partout de la même manière : l’Amérique a peu de gaz naturel, et le transport de cette ressource énergétique est difficile à grande échelle et à court terme (manque de terminaux pétroliers, complexité des acheminements à grande distance ou transocéaniques). En ce sens, le pic pétrolier va rebattre les cartes de l’énergie en faveur de l’Eurasie (ressources sibériennes), et en défaveur de l’Amérique. Le gaz naturel sera en partie une énergie de transition pour l’Europe – mais pas pour les USA (voilà qui nous permet sans doute de mieux comprendre l’obsession américaine du pétrole).

-          Le charbon ? Les réserves  sont importantes (plusieurs siècles au rythme actuel), mais elles seront de plus en plus difficiles à extraire, dégradant le bilan énergétique de ce combustible déjà, intrinsèquement, moins performant que le pétrole. Heiberg estime que le charbon commencera à devenir beaucoup moins rentable et bon marché dans 30 ans. Il peut donc constituer une énergie relais jusqu’en 2040 – mais pas dans tous les domaines : le charbon, de par sa nature solide et son rendement, est difficilement substituable au pétrole dans de nombreux cas (véhicules, par exemple – le charbon liquéfié existe, mais il présente un bilan énergétique très médiocre). Plus grave : les conséquences environnementales de la consommation du charbon sont désastreuses, c’est une énergie très polluante. Sa substitution massive au pétrole entraînerait un désastre écologique certain.

-          Le nucléaire ? En théorie, c’est une énergie de substitution possible, puisqu’il reste au moins 40  ans de ressources (connues) au rythme de consommation actuel. Mais en théorie seulement. Les centrales de nouvelles générations, capables de recycler le combustible, assurent certes des réserves presque inépuisables. Mais les coûts sont très lourds, en particulier du fait des investissements de sécurité nécessaires (manipulation du plutonium). C’est ce qui explique que la France, le Japon et la Grande-Bretagne, qui ont testé cette solution, l’aient abandonné en cours de route (Superphénix n’a fonctionné qu’un an sur dix ans d’ouverture). Les centrales classiques ont un meilleur rendement, mais elles produisent de grandes quantités de déchets radioactifs. La multiplication des centrales entraînant celle des déchets, et les coûts de retraitement étant très élevés, une substitution du nucléaire au pétrole semble peu envisageable.

-          L’éolien ? C’est une énergie relativement propre, renouvelable et, même si elle engendre des nuisances (sonores en particulier), infiniment moins dangereuse que le nucléaire. Mais elle ne pourra jamais représenter, compte tenu des disponibilités exploitables et des contraintes techniques, plus de quelques % de la consommation énergétique. En outre, pour exploiter ce potentiel, il faudrait disposer, d’ici à 2030, d’un parc dont l’installation paraît impossible (une éolienne fonctionne longtemps et de manière rentable, mais elle coûte cher à installer). L’éolien n’est pas une énergie relais : ce sera, au mieux, un moyen d’atténuer en partie les conséquences de la fin du pétrole.

-          Le solaire ? Les cellules photovoltaïques sont de plus en plus performantes. Il est possible qu’à long terme, après un programme d’équipement poursuivi sur des décennies, le solaire devienne une source d’énergie vraiment importante. Mais cela ne résoudra probablement pas le pic pétrolier : d’abord le coût d’un tel programme est tel qu’il ne peut être conduit que sur une très longue période. Ensuite les quantités d’énergie produites ne représenteront, sauf à très, très long terme, que quelques % de la consommation énergétique actuelle. Comme l’éolien, le solaire n’est pas une énergie relais, mais un simple matelas de confort, qui peut atténuer le choc énergétique, sans l’annuler.

-          L’hydrogène ? En théorie, il est possible de créer de l’énergie non polluante, avec l’hydrogène. Le problème, c’est que le coût énergétique de production de l’hydrogène est supérieur à la quantité d’énergie dégagée par sa combustion. La seule utilisation possible de l’hydrogène serait comme instrument de stockage de l’énergie produite par le solaire, ou toute autre énergie en elle-même non stockable.

-          L’hydroélectrique ? Comme le solaire et l’éolien, il ne saurait constituer un substitut au pétrole. En revanche, comme eux, il peut fournir un matelas permettant d’amortir le choc (en particulier grâce à la généralisation du micro-hydroélectrique, exploitant les petits cours d’eau).

-          Le géothermique ? Piste négligeable : 1 % de la consommation, guère plus. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est pas une énergie renouvelable : les champs exploitables sont limités, et leur exploitation les vide de leur potentiel.

-          L’énergie marée motrice et la houle ? Piste négligeable, là encore : le rendement énergétique est très bon, mais les sites  permettant une exploitation importante sont très peu nombreux. Quelques pour mille de la consommation mondiale.

-          Les agrocarburants ? Théoriquement, c’est une source importante. Mais en pratique, comme chaque hectare consacré aux agrocarburants manquera à la production alimentaire, développer massivement les agrocarburants impliquerait la condamnation de milliards d’êtres humains à la famine.

-          L’énergie de fusion ? – C’est la vraie question. En théorie, si la fusion à chaud (200 millions de degrés) est un jour disponible, l’humanité disposera d’une source d’énergie illimitée. Le problème, c’est que les spécialistes considèrent que cette source d’énergie ne sera pas disponible avant très longtemps, sauf percée technologique soudaine et inattendue. La fusion, si elle est un jour possible, arrivera après le gap énergétique du XXI° siècle.

La conclusion est claire : l’humanité va devoir gérer, pendant une période qui s’étalera probablement de 2010 à 2060, une réduction  de sa facture énergétique.

A une période qui sera, aussi, celle où le boom démographique achèvera de produire ses effets.

Thèse 3 : les sociétés industrielles sont extrêmement vulnérables à une rupture, même marginale, de leur approvisionnement énergétique

Depuis 1970, la croissance du PIB des économies développées a été constamment corrélée à la consommation de pétrole, le taux croissance étant en gros égal à taux d’augmentation de la consommation + 2 % (note : vu la manière dont nos taux de croissance sont calculés, cela veut dire que la croissance réelle est à peu près égale à l’augmentation de la facture énergétique). La seule exception se situe au début des années 80, quand le développement massif de l’énergie nucléaire permet d’amener cet écart à + 4 %.

Le gap énergétique 2010-2060 va donc impliquer, très probablement, une importante décroissance. Tout le problème sera de savoir si nous saurons gérer cette décroissance intelligemment (produire mieux et plus utile en produisant moins), ou si nous allons continuer à gaspiller de l’énergie pour produire des choses inutiles, voire nuisibles.

Malheureusement, explique Heinberg, il est très probable que nous ne saurons pas produire mieux et utile. Notre système économique repose implicitement sur la prolongation de la croissance : c’est la condition sine qua non du financement de l’énorme dette collective accumulée depuis des décennies. Si la croissance craque, le financement de cette dette devient impossible, et les faillites se multiplient. Conclusion : le gap énergétique n’est pas gérable dans le cadre du système capitaliste.

Heinberg en déduit que, puisqu’à son avis nous ne sortiront pas de ce système, le gap énergétique va provoquer une intensification des luttes à tous les niveaux (entre entreprises, entre nations), pour s’approprier des ressources de plus en plus rares, et indispensables dans une optique financière. Ce sera vrai non seulement pour l’industrie, mais aussi pour l’agriculture, désormais très gourmande en énergie (mécanisation, engrais industriels). La conclusion logique de ce mécanisme sera la dégradation constante du niveau de vie des pauvres (inflation sur les prix industriels) – jusqu’à leur extermination « douce » (réduction des rations alimentaires).

Les Etats-Unis, étant donné la structure de leur société, seront en première ligne de cette évolution. Peu de transports en commun : une catastrophe s’il n’est plus possible de rouler en automobile. Des distances énormes, un recours systématique à l’avion : impossible sans kérosène. Plus profondément, toute la « civilisation » américaine est industrielle. A la différence des vieux pays, qui possèdent une tradition antérieure à l’industrialisme et peuvent, dans une certaine mesure, la réactiver, les USA perdront leur substance même le jour où, faute d’énergie, les lumières de leurs villes s’éteindront.

La seule porte de sortie, sous-entend Heinberg, est la guerre, qui permettra de réserver les ressources à une minorité, et de jeter un pont jusqu’à la possible survenue de nouvelles technologies (énergie de fusion, en particulier).

Dans cette optique, il n’est pas anodin qu’il nous présente un graphique sur l’impact démographique de la déplétion pétrolière. Selon ce graphique, la population mondiale avoisinera 7 milliards en 2020. Ensuite, elle retombera, en un demi-siècle, à 3,5 milliards (- 1 % par sur cinquante ans, mais pas de manière régulière).

A bon entendeur…


( 1 ) Cette thèse suppose évidemment que la théorie du pétrole abiotique est fausse, ou que le pétrole abiotique est inexploitable. A vérifier, mais sûrement pas par nous !


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