Physiologie de la conversion religieuse et politique (William Sargant)

Publié le : 05/07/2013 07:10:40
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mkultraUne traduction bien neutre, au regard du titre original : Battle for the mind. A Physiology of Conversion and Brain-Washing.


Qui est William Sargant ? Grand partisan de la lobotomie et des électrochocs, le type travailla sur le projet MK-ULTRA de la CIA, le tristement célèbre programme de contrôle mental et de lavage de cerveau.

Pour les flemmards ou les cinéphiles, voyez Un crime dans la tête (The Mandchourian candidate) de Jonathan Demme, avec Denzel Washington. MK-ULTRA fut (est) associé au programme Bluebird, pensé par l’institut Tavistock afin de perfectionner lesdites techniques de contrôle mental.

Sargant opéra comme consultant du MI-5 britannique et conseilla par ailleurs le fêlé Ewen Cameron. Ce dernier travailla au MK-ULTRA et se spécialisa dans l’ « induction psychique » : des séances de privation sensorielle drastiques (notamment par l’usage de drogues), afin d’effacer la conscience puis d’en graver une nouvelle. Le même Cameron offrit ses lettres de noblesse à la doctrine dite « choc et effroi » (shock and awe), résumée dans Neuro-Esclaves :

« Les meilleurs cas d’application de la doctrine du choc sont typiquement les cas belliqueux, c’est-à-dire des événements plus ou moins réels, plus ou moins provoqués, plus ou moins dramatisés afin de mettre les populations dans un esprit d’acceptation. »

Un homme bien sous tous rapports donc. Pour revenir à William Sargant, l’auteur du présent essai, il s’est attaché ici à analyser les méthodes de conversion rapide des masses, leur ralliement à une religion ou une doctrine politique. Le bouquin date de 1957, il ne tient donc pas compte des dernières découvertes relatives aux neurosciences et au cognitivisme, mais il expose des éléments physiologiques. Le tout, réalisé « grâce à la fondation Rockefeller », dixit Sargant.

 A l’époque, l’ingénierie sociale n’était qu’une science toute récente, fraîchement sortie des conférences cybernétiques de la fondation Josiah Macy Jr. Officieusement, celles-ci se destinaient à prévoir et contrôler le comportement humain pour affermir les techniques de manipulation. Puisque les idéologies gouvernent le monde, notait Sargant, il s’avérait nécessaire de connaître le fonctionnement du lavage de cerveau et du contrôle de la pensée, techniquement parlant. L’usage de drogues permettait par exemple d’intensifier les émotions du sujet (peur, colère) et d’accroître ainsi sa suggestibilité. De plus, ces drogues permettent de créer des situations imaginaires, que le sujet croira réelles. Une fausse réalité est construite. Ces expériences découlent des traitements sur les névroses de guerre, destinées à « guérir » les traumas. Mais on reconnaîtra certains procédés propres à l’ingénierie sociale dans ce qu’expose Sargant.

Comme Tchakhotine, il s’est penché sur les célèbres travaux de Pavlov. Ce dernier chercha comment créer puis supprimer des réflexes chez le chien. Il cherchait notamment, par-là, à expliquer la psychologie pathologique humaine. N’en déplaise aux anti-racistes, nous possédons des différences génétiques, qui nous confèrent des types de tempéraments congénitaux variables d’un homme à l’autre, à l’égal des animaux. Le nombre et l’intensité de stimuli supportables dépendent de ce tempérament. Chez les chiens, en entrant dans la phase dite « supra-maximale » (comparable à l’hystérie chez les hommes, accroissant la suggestibilité), Pavlov parvint à provoquer « une rupture de l’activité nerveuse supérieure ». Il utilisa quatre catégories principales de stimuli : 1) signal d’une intensité supérieure à l’habituelle. Si le choc est trop violent, la réaction devient pathologique 2) augmentation du temps de latence entre le signal et la nourriture. Les animaux les moins équilibrés montrent des signes d’impatience. Une inhibition soit très forte soit prolongée entraîne une réaction pathologique. 3) signaux inusités, tant positifs que négatifs. L’animal se trouve en double contrainte, ce qui peut mener à une rupture de son équilibre nerveux 4) diminution de la résistance physique.

Bref, tout organisme possède son point de rupture. Chez l’homme, en imposant au cerveau des « épreuves intolérables », des réactions peuvent se remplacer par d’autres diamétralement opposées. Cette « fatigue », cette décognition, réduit la résistance face à une opinion qui aurait été auparavant rejetée. (1)

Chez l’homme comme chez l’animal, un état de tension continu, de surexcitation prolongée, tourne en inhibition, que ce soit du raisonnement normal comme de la capacité de jugement. Hébétude, apathie surviennent alors. Un bon petit système totalitaire aura donc tout intérêt à intensifier et prolonger les traumatismes qu’il applique à sa population. Les nouveaux symboles, les nouvelles valeurs peuvent alors être implantées. Il s’agit d’un deuxième système de signalisation, ou « système de signalisation secondaire » (Pavlov), qui sera plus sensible à une stimulation excessive. Physiologiquement, une excitation localisée dans une zone du cerveau peut entraîner « une inhibition intense des réflexes » dans d’autres zones. Sargant précise que le système nerveux de l’homme et du chien sont pratiquement isomorphes ; leurs réactions sont comparables. La crise provoquée expérimentalement par Pavlov a entraîné chez ses chiens des réactions hypnotiques ou hypnoïdes. Ceci est transposable chez nous avec l’hystérie. Ce point est capital. La santé mentale du cerveau dépend de sa capacité adaptative à son environnement. Or, ce sont les hommes dits « normaux » qui sont les plus suggestibles. Le manque de personnalité joue, mais surtout de tels hommes s’adaptent, font preuve de souplesse d’esprit. En résumé, ils croiront à la réalité construite par ceux qui décident de le faire. Ce sont ces hommes qui cèderont le plus facilement au lavage de cerveau et à la conversion – constat qui s’inscrit en droite ligne de ceux déjà décrits dans la Psychologie des foules de Gustave Le Bon. Si l’on paraphrase Sargant, pour modifier « les structures du comportement physique et mental dans le cerveau de l’être humain », il faut provoquer « une perturbation cérébrale quelconque », « accroître le potentiel de suggestibilité » en suscitant les émotions. On peut alors remplacer le comportement par des structures anormales.

La musique joue ici son rôle. Les électro-encéphalogrammes révèlent que le cerveau humain se montre particulièrement sensible aux rythmes des percussions et que certains rythmes « peuvent provoquer des anomalies de la fonction cérébrale enregistrables » : « [Il] est plus facile de désorganiser la fonction cérébrale normale lorsqu’on l’attaque en jouant simultanément plusieurs airs fortement rythmés à des cadences différentes. » La suggestibilité, fait notable, augmente avec la variation de la sonorité et des rythmes de percussion. L’information est intéressante lorsque l’on sait que toute la contre-culture (de Woodstock à la pop Lady GaGasque) et l’usage de drogues concomitant ont été créés en amont par l’institut Tavistock et la CIA, généreusement financés par Rockefeller. Dans tous les cas, qu’il s’agisse de techniques religieuses, politiques ou musicales, des troubles cérébraux artificiellement provoqués entraînent des convictions nouvelles. Un regard sur les « fans » de telle ou telle musique suffisent, chacun adoptant la défroque du folklore de son style ou sous-style.

Religieux et politique justement, possèdent des méthodes analogues. Le lavage de cerveau joue notamment sur l’anxiété et la culpabilité (réelle ou imaginaire) de l’individu. Ce dernier s’effondre si la technique est suffisamment répétée. Pour le lavage de cerveau et l’obtention d’aveux par exemple, il faut faire naître des sentiments de culpabilité et des situations de conflit. La pression mentale doit être maintenue sur celui qui va se convertir. De manière optimale, faire céder nécessite d’insister sur la terreur panique que possède chaque sujet au fond de lui. En Chine communiste, sur laquelle l’auteur disserte, il fut jugé nécessaire de « disloquer les émotions ». Le procédé est analogue dans les techniques de formation soviétiques. Six facteurs de conditionnement y sont à l’œuvre : 1) on isole de son milieu, de ses liens 2) on fatigue, ne ménage aucune plage de détente 3) la tension nerveuse 4) l’incertitude 5) on parle mal 6) atmosphère de sérieux, interdiction de l’humour. Bien entendu, toute comparaison avec la France maçonnique de 2013 reste à proscrire… 1) tribalisme post-moderne, déracinement 2) précarisation du travail, travailler plus, bombardement publicitaire et télévisuel, épuisement cognitif 3) climat de guerre civile 4) incertitude quant à son emploi, sa santé, la bande de macaques qui peut surgir au coin de la rue 5) agressivité omniprésente, sabir novlangue inintelligible donc vecteur d’agressivité par incompréhension mutuelle + imitation (neurones-miroirs) des comportements télévisuels et vidéo-ludiques agressifs et stéréotypés (2) 6) Dany Boon, Stéphane Guillon, Jamel Debbouze et Gad Elmaleh… mais pas Dieudonné, Zéon ni Joe Le Corbeau.

Au bout du compte, Sargant préconise de faire des recherches sur les méthodes d’excitation collective et de conversion tactique (communément appelée effet Asch (3)), sur la « coopération physiologique » (le transfert) entre un orateur et son auditoire. Le tout est bien entendu présenté en termes très neutres par Sargant, grand pourfendeur de la conversion religieuse et politique communiste – bon en même temps il n’a pas tort – mais muet sur tout le reste. Mais quand on connaît un peu le CV du bonhomme et son financier, inutile de prendre les précautions académiques d’usage pour savoir que son bouquin a fini à l’époque directement dans les mains de ses copines du MK-ULTRA.

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Notes

(1) « Si l’on applique ces principes aux êtres humains, on voit donc que, pour réussir une conversion religieuse ou politique, il faut commencer par jouer sur les émotions du sujet jusqu’à soulever la colère, la crainte ou l’exaltation. Si cette crise émotionnelle persiste ou s’intensifie, il peut se produire une crise d’hystérie ; le sujet devient plus enclin à se laisser influencer par des idées qu’il aurait normalement repoussées sans même les discuter. Par ailleurs, l’individu peut passer par les phases d’égalisation, paradoxale ou ultraparadoxale, ou bien alors s’effondrer, subitement inhibé, et abandonner alors les convictions qu’il avait auparavant. Tout cela peut servir lorsqu’il s’agit de faire changer quelqu’un d’opinion ou de comportement. On retrouve ce même processus dans les thérapeutiques psychiatriques qui ont le plus d’efficacité, et qui ont été découvertes indépendamment les unes des autres. La psychothérapie, les drogues, les électrochocs ou tout simplement les injections d’insuline abaissant le taux du sucre dans le sang parviennent à modifier toutes les phases de l’activité cérébrale, de l’excitation à la sidération. En psychiatrie, c’est en mettant le patient en état d’inhibition protectrice qu’on obtient les meilleurs résultats. On y parvient en général par des stresses continus imposés au cerveau, se terminant par l’épuisement émotionnel de collapsus stuporeux ; certaines anomalies pourront alors disparaître, et les réactions normales antérieures peuvent reparaître ou être réintroduites dans le cerveau. » (p.23)

(2) Sur ce sujet, lire l’indispensable TV Lobotomie du cognitiviste Michel Desmurget.

(3) L’expérience de Asch :  http://www.youtube.com/watch?v=voTxhO1Qck4

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Citation utile :

« La dose de consolidation nécessaire pour que se fixent de nouvelles formes de pensée et de comportement doit dépendre autant du type de système nerveux supérieur auquel appartient l’individu que des méthodes employées. Certaines personnes semblent beaucoup plus disposées que d’autres à assimiler les nouvelles doctrines, mais celles-ci se fixeront plus solidement, on peut en être sûr, chez les individus plus lents et plus obstinés. Il y a encore une catégorie de gens qui se laissent si facilement suggestionner et sont si instables qu’on peut, à chaque instant, leur inculquer de nouveaux modes de comportement, sans jamais parvenir à en maintenir aucun ; ce sont ceux qu’on appelle « les acteurs-nés ».

On n’a pas encore assez étudié les diverses méthodes qui sont nécessaires pour convertir les différentes catégories d’individus. Certains faits peuvent cependant avoir émergé. Il semble, par exemple, que l’extraverti normal se laisse plus facilement toucher et que ses nouvelles acquisitions persistent lorsqu’on emploie des méthodes d’excitation toutes simples et non spécifiques, à condition toutefois qu’elles aient pour effet une stimulation émotive intense, prolongée et fréquemment répétée. L’obsédé ou l’introverti peut réagir moins bien à cette façon de procéder ; peut-être faudra-t-il envisager, pour changer son comportement, de provoquer chez lui la débilitation physique, de s’occuper de lui individuellement, de faire pression sur lui personnellement et, pendant la période où l’on continuera à le suivre, raffermir continuellement la doctrine et en donner des explications méticuleuses. C’est « Thomas l’incrédule » qui a toujours besoin de « toucher la plaie du doigt » pour croire ce qu’on lui dit. Par ailleurs, certains types d’individus plus instables ne vérifieront jamais les détails et se soucieront peu de ce qu’il y ait ou non une certaine cohérence en matière de religion ou de politique ; ils accepteront les choses dans leur ensemble, sans rien mettre en doute.

Puis il y a le psychopathe qui, en général, n’a, au début de sa vie, tiré que très peu profit du milieu dans lequel il a évolué et donc l’électro-encéphalogramme indique encore qu’il n’est pas aussi mûr qu’il devrait l’être. Il est extrêmement difficile de conditionner ou de reconditionner ce genre d’individus, et il y a parmi eux des criminels ; ce n’est que lorsqu’ils avancent en âge et que leur encéphalogramme devient beaucoup plus normal, que leur cerveau se développe et semble se mettre à tirer profit de l’expérience, comme c’est le cas chez les êtres normaux. Tôt ou tard, on découvrira une drogue qui accélérera le développement cérébral de ce genre de psychopathes, ce qui contribuera à résoudre un problème social difficile que les sévères peines de réclusion et le fouet qu’on leur inflige sous le prétexte de les guérir ne font qu’aggraver. » (pp.197-198)

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