Politique et valeurs partagées | Par Laurent Ozon

Publié le : 29/04/2019 09:13:36
Catégories : Billets d'actualité

La plupart des personnes escamotent des preuves lorsque celles-ci contredisent leurs croyances les plus profondes.


On en sait pourtant assez peu sur les mécanismes neuronaux impliqués dans ce processus. Jonas T. Kaplan, Sarah I. Gimbel et Sam Harris ont utilisé les techniques d’imagerie cérébrale sur un échantillon de quarante personnes de sensibilités progressistes pour évaluer leur convictions politiques confrontées à des contre-arguments. Ces résultats ont confirmé le rôle de l'émotion dans la résistance au changementde croyance et permettent de mieux comprendre, notamment les systèmes neuronaux impliqués dans le maintien de celles-ci.

C’est à ce stade que l'amygdale cérébrale (à ne pas confondre avec les amygdales pharyngées) joue, comme prévu, un rôle important. On savait déjà que l’amygdale jouait un rôle-clé dans les jugements sociaux, en particulier dans l'évaluation de la fiabilité. Chez l’homme (comme chez les grands singes), les lésions de l'amygdale ou des lobes temporaux, se traduisent par des changements de comportements connus sous le nom de syndrome de Klüver-Bucy. Les patients présentant des lésions des amygdales montrent une augmentation de la confiance envers des étrangers et de l’indifférence aux stimuli qui provoquent la peur chez leurs congénères. Ils restent placides, dociles, parfois ne reconnaissent pas les objets, pratiquent une exploration manuelle et orale excessive des objets, mais ne développent pas de méfiance à l'égard de visages non familiers, jugés non fréquentables et indignes de confiance. Ils ne distinguent pas non plus les aliments des objets non comestibles, ni ne discriminent leurs partenaires sexuels. L’augmentation de l'activité de l’amygdale peut ainsi être associée à  une augmentation du scepticisme et pourrait être un signal neuronal important du potentiel de persuasion del’information.

Lorsqu'ils sont confrontés à des preuves contraires à leurs croyances, les personnes ressentent des émotions négatives liées au conflit entre l'importance perçue de leurs croyances existantes et l'incertitude créée par les nouvelles informations. Dans un effort pour réduire ces émotions négatives, les personnes commencent par minimiser l'impact de la preuve, la crédibilité de sa source, et construisent des contre-arguments

validés par des exemples puisés dans leur vie sociale ou tentent d’éviter sélectivement les nouvelles informations. Le degré auquel ce processus se  produit  dépend  de  plusieurs  facteurs,  mais  les  croyances  qui  se rapportent à l’identité sociale et aux convictions politiques sont susceptibles d'être plus difficiles à changer.

Si tous les sujets testés étaient des libéraux affirmés, les auteurs de l’étude envisagent de transposer ces recherches avec des groupes de personnes aux valeurs conservatrices ou d’autres ayant des convictions plus éclectiques. Plusieurs études ont montré des différences structurales ou fonctionnelles entre les cerveaux des conservateurs et des libéraux (notamment le fait que l’amygdale droite des conservateurs soit notoirement plus grosse). Dans le même ordre, le conservatisme    a tendance à être associée à une augmentation du dégoût et la recherche de l’évitement de menace ( Immunité physiologique et immunité sociale).

A noter, même si ce n’est pas directement lié au compte rendu de cette étude, que de nombreux pesticides (ex. chlorpyrifos ou CPF) sont suspectés d’avoir un effet important sur le fonctionnement cérébral des sujets exposés (y compris en période prénatale) et en particulier sur le fonctionnement de l’amygdale cérébrale. La simple mise en rapport de l’augmentation statistique des attributs comportementaux liés au déficit de l’amygdale cérébrale et de la concentration de pesticides dans le corps devrait au moins finir par poser question, ou du moins, constituer de bons outils de sensibilisation de l’opinion publique.

Laurent Ozon

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