Évènement

Pour une critique de l'économie politique du signe (Jean Baudrillard)

Publié le : 03/01/2009 00:00:00
Catégories : Sociologie

moutons

L'époque immédiatement postérieure à mai 68 nous a valu pas mal de niaiseries grotesques. On vous épargnera, sur ce site, les élucubrations de Cohn-Bendit & co...

Mais cette époque a aussi vu quelques textes absolument remarquables. Des textes venus du néomarxisme, en général, avec des auteurs comme Michel Clouscard ou Jean Baudrillard.

La 'Critique de l'économie politique du signe' : en voilà un qui m'avait beaucoup marqué, il y a quelques années, quand je l'ai lu pour la première fois. Note de lecture...


*


Pour Jean Baudrillard, analyser la fonction sociale des objets est aujourd’hui un préalable pour comprendre le consumérisme, idéologie politique de la consommation. La vision spontanée de l’objet en tant qu’il remplit une fonction dans le monde corporel doit être complétée par une analyse de la fonction que l’objet remplit dans le mental, à travers la valeur d’échange qu’il exprime, car dans l’ordre de la consommation, c’est cette valeur-là qui est surdéterminante. Dans les sociétés primitives, seuls les biens « de luxe » faisaient l’objet d’une appréciation au regard de leur valeur d’échange, les autres biens étaient fondamentalement définis par leur valeur d’usage. Dans nos sociétés occidentales contemporaines, tous les biens sont définis par la valeur d’échange. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la consommation n’a en réalité rien à voir avec la jouissance personnelle. C’est un attribut social inscrit dans un système institutionnel contraignant.

Le système dans lequel nous vivons aujourd’hui, le consumérisme, résulte de l’institutionnalisation d’un compromis entre la morale aristocratique de l’oisiveté comme signe de la domination et l’éthique puritaine du travail. L’objet de luxe doit aujourd’hui « fonctionner », pour s’inscrire dans l’ordre puritain du travail – sans cet alibi, il n’a pas sa place dans notre monde. Du coup, le luxueux a envahi le territoire du fonctionnel. Sous couvert de rationnaliser au regard de l’éthique puritaine l’existence des objets de luxe, on a contaminé l’ensemble des processus de détermination de la valeur avec la morale aristocratique de l’oisiveté. Résultat : l’objet a cessé d’être un produit, il est devenu une preuve – la preuve que l’éthique du travail a rendu possible la morale de l’oisiveté. L’objet n’est pas seulement dans nos sociétés le signe d’un « standing », d’une appartenance de classe (cela, c’est la partie émergée de l’iceberg). Il est aussi, et surtout, le garant d’une cohérence reconstituée entre deux exigences a priori antinomiques.

C’est pourquoi les objets forment désormais un système autour des consommateurs. Le système des objets est le champ de cartographie de la structure sociale. Il est ce qui rend pensable un ordre social qui, sans lui, resterait incompréhensible. Il permet de renégocier constamment le compromis entre l’espérance sociale des individus et leurs possibilités effectives. Dans la classe moyenne, qui a intériorisé à la fois la possibilité de la réussite sociale et la possibilité contraire de l’échec, la possession anxieuse, donc ostentatoire, d’objets à moitié luxueux à l’esthétique hygiéniste est un moyen de prouver qu’on a été capable d’intégrer le système. Par contre, dans les classes supérieures, la possession d’objets ancien à l’esthétique brute symbolise la capacité à sortir du modèle standardisé issu de la production industrielle, elle traduit une aptitude à surmonter le système, à le surcoder, à cesser de dépendre de lui.

Le système des objets sert donc à stratifier le champ social. C’est un instrument de différenciation. L’accélération des effets de mode correspond, dans cette optique, à l’affirmation idéologique d’une mobilité sociale possible. Dans une société où les situations peuvent changer vite, officiellement du moins, les signes de l’appartenance aux strates supérieures doivent être constamment renouvelés. En l’occurrence, cependant, il s’agit surtout d’une stratégie, visant à masquer l’inertie sociale. La mode rend futile tout ce qu’elle touche, et ce faisant, elle ôte à la hiérarchie sociale son caractère d’illégitimité, au regard des catégories de l’éthique puritaine. C’est pour la même raison que l’éphémère a tendance à devenir luxueux : la fusion entre les deux caractéristiques exprime le simulacre de la mobilité sociale. L’ordre de la consommation fonde une logique culturelle de classe.

Cette logique culturelle de classe recouvre une opération idéologique profondément réactionnaire : l’ordre consumériste engendre mécaniquement une nouvelle morale d’esclave. Les classes irresponsables sont renvoyées à un impératif de consommation qui les oblige à s’inscrire dans une hiérarchisation favorable aux classes dominantes. Dès lors que l’éthique puritaine a été infectée par la morale aristocratique de l’oisiveté, elle cesse d’être progressiste. Elle devient, à travers l’ordre consumériste, un nouvel instrument de l’oppression de classe. L’ordre consumériste n’accorde à la masse que l’illusion d’une participation aux valeurs aristocratiques de l’oisiveté, qu’un reflet déformé et enlaidi de ces valeurs, et il les enferme dans cette illusion pour leur ôter la capacité de comprendre l’éthique du travail, de s’élever par elle dans l’ordre social réel. Le prétendu système des besoins n’est qu’un outil de contrôle : tant qu’on l’a pu, on a réprimé les besoins fondamentaux, ceux qui résultent des contraintes corporelles. A partir du moment où le développement de l’outil productif génère structurellement des surproductions, il ne reste plus qu’à créer de nouveaux besoins, pour pouvoir les réprimer.

Cette stratégie de classe n’est pas sans conséquence sur le lien social, au sens large. L’objet issu de la consommation n’est plus ce que l’on offre symboliquement à l’autre. Il perd son statut de signe de la relation d’homme à homme. Ayant acquis une valeur autonome sur le plan du statut, il devient opaque sur le plan symbolique. Sa valeur statutaire autonome, émancipée de toute relation d’homme à homme, masque la possibilité d’un échange symbolique. La logique de la consommation annule celle du don. Exemple : si l’alliance est regardée en fonction de ce qu’elle dit sur le pouvoir d’achat de son acheteur, elle cesse de symboliser la relation entre mari et femme.

Il en découle un effondrement de l’ordre symbolique, qui se trouve réduit à une formule tautologique : l’objet est l’objet. Il ne dit plus rien, il ne rend plus le monde pensable. Tout le monde le voit, tout le monde le sait, mais cette tautologie reste inattaquable, on prétend à toute force qu’elle suffit à enclore le discours. Pourquoi ? Eh bien tout simplement parce qu’elle est le sous-jacent idéologique rationalisant d’un système de pouvoir. Sans elle, sans l’opacité qu’elle introduit, il ne serait plus possible d’évacuer par hypothèse la question de la finalité de l’ordre productif.

C’est qu’on serait bien en peine d’y répondre, à cette question, si on était obligé de se la poser. Essaye-t-on de donner à l’individu moyen du temps libre ? Il ne l’utilise pas pour s’accomplir : la plupart des gens n’ont rien à accomplir, aucune essence ne peut surgir d’eux. Ce temps libre, l'individu le remplit de loisirs, qui sont autant de moyen de faire remarquer qu’il a du temps libre, autant d’occupations qui lui permettent, à nouveau, de s’insérer via la consommation dans l’ordre productif qui le remplit, qui lui permet d’ignorer son propre néant.

En réalité, ce néant présent en nous, et qui cependant nous reste étranger : voilà ce que nous fuyons en nous réfugiant dans l’idéologie rationalisant le système de pouvoir. Cette idéologie, aujourd’hui la consommation, nous permet de construire une différence, et cette différence assure notre être. La logique de la valeur dans l’ordre consumériste est un travail de rêve : elle rend possible le rêve qui nous libère en apparence du néant.

En apparence seulement. En nous masquant la véritable question, l’ordre consumériste nous empêche de nous confronter à nous-mêmes. Les prétendues libérations des années 60/70 (des femmes, des jeunes, du corps, etc.) n’ont été que des mobilisations au service de l’ordre productif, via l’impératif de consommation. La « stratégie du désir », nous dit Baudrillard, vise à déconstruire précisément les fonctions morales et individuelles du Moi, pour libérer le Ça et le Surmoi comme facteurs de participation spontanée à l’ordre consumériste, donc à l’idéologie de la production, idéologie qui fonde un processus de domination sociale. Cette « stratégie du désir », imposée à tous comme l’unique porte de sortie pour fuir l’absurdité du monde, imprègne progressivement nos esprits, en particulier par le jeu du discours médiatique et publicitaire, discours de manipulation où un seul émetteur impose un réseau de signes à tous les destinataires.

Il en découle un fétichisme de la marchandise. Ce fétichisme culmine, par exemple, dans la réduction du corps à un rôle de vecteur de l’ordre culturel. Tatouages, piercings renvoyant à tel ou tel mouvement de mode : ceux qui arborent ces signes n’en ont pas conscience, mais ce qu’ils disent, c’est que pour exister, il faut qu’ils s’inscrivent dans un système des objets où la valeur est statutaire, construite en référence à elle-même, émancipé de tout sous-jacent. On parle de « culte du corps » pour évoquer les tendances issues des Etats-Unis, de Californie en particulier : rien de plus faux. Ce n’est pas un « culte du corps », c’est le culte du système des objets à travers le corps, qui est nié en tant que tel – et surtout dans sa dimension sexuelle.

Le corps « politiquement correct » est un produit en grande série. Son authenticité résulte du fait qu’il s’inscrit dans un ordre productif, donc sérieux – une fabrication en série qui fait que le faux n’existe pas, puisque le vrai est issu de la conformité, de la ressemblance, de l’identité. Une stratégie d’indifférenciation symbolique sert, en l’occurrence, à garantir la différence individuelle : je suis ce que je suis parce que je suis inscrit dans un processus de reproduction systématique, certifié conforme. Mon identité est cernée par mon inscription dans l’ordre productif/consumériste, qui me rend différent du monde naturel.

Cette réduction de l’individu à l’ordre est le résultat d’un terrorisme fonctionnel, qui vise à contrôler les esprits en amont de leur formation, par l’imposition insidieuse d’un système de valeur autojustifié, c'est-à-dire injustifié. En l’occurrence, le mensonge du pouvoir est à l’intérieur des signes qu’il manipule.

Partager ce contenu