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Entretien avec Francis Cousin dans la revue "Eléments"

Publié le : 27/11/2014 09:51:00
Catégories : Articles auteurs , Auteurs , Francis Cousin , Interviews

Paru en partie dans le dernier numéro de la revue éléments, en son numéro 153, d'octobre-décembre 2014. L’entretien qui suit n’y a été publié qu’incomplètement. Aussi, le produisons-nous ici dans son intégralité…


1) Vous animez à Paris un cabinet de « philo-analyse » où vous recevez surtout des gens « cassés par le Système ». Qu’entendez-vous par là ?

Les gens sont « cassés par le Système » au sens où la permanence de l’homme brisé est l'autre face assurée de l'argent omni-présent : l'équivalent général mondial de toutes les marchandises humaines du spectacle de la scission achevée à l'intérieur même de l’être de l'homme.

A partir de là, pour comprendre l’activité de mon Cabinet, il convient d’abord de rappeler le principe originel de ce qu’est le logos philosophique. La philosophie est née en Grèce anté-socratique en ce temps bien particulier où les communautés organiques de l’Être qui n’avaient connu pendant de nombreux siècles que le produire humain naturel dans le champ historique de l’anti-argent et de l’anti-État, finissaient leur mouvement de dé-périssement pour aboutir à ce qui deviendrait le triomphe des premières sociétés de l’Avoir. Ainsi à l’antique génos communiste de la primordialité sacrale – si bien analysée par Engels dans ses recherches sur la naissance de l’ État - qui ignorait la division des fonctions et des espaces d’existence, et où le Tout de la vie humaine ne connaissait pas les séparations ( économiques, politiques, religieuses, artistiques…) allait traumatiquement succéder le dèmos territorial des divisions du travail avec l’aliénation économique de l’oikia propriétarienne et la domestication politique de la polis.

Héraclite, Parménide et Empédocle en ces temps ou vient de définitivement disparaître le vieux monde gentilice et où la civilisation du dressage citoyen s’y substitue, posent théoriquement le problème de l’unité ontologique perdue. Dès lors que l’expérience originaire de la force de l’Être comme Un-Tout du devenir du vivant véridique est happée par la dictature transactionnelle de la culture de l’agora, l’humus immémorial est arraisonné par le commerce des agglomérations de la Cité. A partir de Socrate puis ensuitedes grandes illusions platoniciennes et aristotéliciennes de la division de l’univers devenu objet, le pouvoir organique d'unification générique ayant disparu de la vie de l'homme, la communauté liquidée devient désormais société. Les contraires de l’ex-ister ont ainsi perdu leur relation et leur interaction vivantes et il est normal que ceux-ci acquièrent leur autonomie dans l’in-humanisation généralisée de la séparation comme nouvelle unité d’artifice du monde...

Legein comme forme verbale de logos se traduira donc dorénavant dans la société de l’Avoir par un dire banal en tant que l’exprimer devenu rudimentaire affirmera là simplement l’appropriation physique ou métaphysique d’une partie du cosmos historique par le processus d’asservissement du quantum spécialisant qui organise toutes les expertises étatiques de la soumission aux transactions. Antérieurement, le parler bien loin de représenter l’activité narcissique et aliénatoire des organes de phonation du mouvement en marche du système des comptabilités de l’émiettement, renvoyait à la vieille racine indo-européenne première du lg initial. Le langage exprimait alors le re-cueillir communeux hérité des chasseurs-cueilleurs dont toute la vie était un colligere, c’est à dire un r-assemblement accueilli de l’être du vivre et pour qui la vérité était le dia-logue entre l’être du penser et le penser de l’être - contrairement à la vérité chosifiée ultérieure qui rapporte lamentablement le faux vrai au travers de l’adéquation appropriative entre l’intelligence de la détention et l’objet à rentabiliser.

A partir de là et sur la base du vaste empiler progressif du marché égotiste des échanges de la re-connaissance qui conduit de Socrate à Kant, toute l’histoire philosophique rend compte de l’essor justificateur des aménagements idéologiques du territoire de la servitude. Il faudra attendre Hegel – renouant avec Héraclite et Parménide - au moment des grandes fractures issues de l’explosion révolutionnaire des contre-vérités de 1789 – et puis Marx, pour que puisse surgir une expression radicaliste vraiment intégrale qui, comme manifestation du mouvement réel effectif, désigne à la fois l’abolition révolutionnaire du prolétariat et de la philosophie en tant que retour pleinement effectué à l’être générique de l’homme : la communauté sans argent et sans Etat.

En revanche, psychologie, psychiatrie et psychanalyse sont nées de la modernité démocratique et médicale du despotisme de la liberté de l’argent lorsque l’horreur civilisationnelle de la schizophrénie concentrationnaire de l’économie politique eut produit tant de douleurs criantes qu’il fallut bien tenter de les résorber par des entreprises de réadaptation verbales ou médicamenteuses susceptibles de construire un sûr policer mercantile de l’âme et du corps.

Si les gens sont aujourd’hui abîmés par le système nombriliste de l’accumulation capitaliste de la chosification, il est clair que le scénario familial des angoisses et des errances de leur détresse n’a pas d’histoire autonome et que ce mal-être signale ici d’abord une césure ontologique et universelle avec l’histoire de l’Être. Aussi, alors que les polices psy ne peuvent avoir pour but que d’enfermer le malaise dans les barbelés de la ré-insertion valorisante où chacun pourra retrouver une image positive de son moi incarcéré, j’essaie d’ouvrir – en philo-analyse – un chemin tout à fait différent qui laisse voir que derrière le mal-être, il y a prioritairement l’être qui se cherche et qui aspire à re-trouver l’universel générique de l’immanence cosmique…

Si pour la psy-rééducation, celui qui souffre doit être assisté aux fins d’être restructuré conformément à l’acceptation/résolution des blessures individuelles de son expérience pour trouver enfin une identité apaisée dans le spectacle de l’atomisation généralisée, pour l’analyse philosophique radicale, la clef de tout réside d’abord dans le fait que l’origine de l’angoisse réside essentiellement dans la perte d'unité du vivre puisque le quotidien n'est plus désormais que le rencontrer commun des hommes coupés d’eux-mêmes, dans l’expansion infinie de la représentation et de l’image.

Dés lors par un dia-logue des profondeurs où le logos se dé-voile en radicale opposition avec la tyrannie des enfermements de l’apparence, l’on arrive peu à peu à trouver la voie d’un véritable mouvement vers la joie sensuelle de l’être véridique, en négation de toutes les lamentables compensations orchestrées par le marché mondial de la production massive du déguisement. Au lieu d’en-clôturer la souffrance individuelle dans les parcours spécifiques de son identité étroite, on lui donne accès à la compréhension générale du fait que le spectacle de la dé-pression ( petite, moyenne ou grande ! ) est la fatidique sanction des précipitations de l'argent : le parachèvement de la destinée de toutes les marchandises humaines écartées du véridique satis-faire humain.

Et peu à peu, par un parler dé-lié qui se met à ap-prendre que l’on ne peut pas livrer combat à l'aliénation sous des formes aliénées, il devient évident que la réalisation toujours plus aboutie de la vampirisation marchande à tous les niveaux de l’intimité, en rendant toujours plus difficile à l’humain d’admettre et de désigner sa propre déchéance, le place dans l'alternative de refuser la totalité des raisons de sa misère, ou de continuer chaque jour d’y mourir un peu plus…

2) Vous avez par ailleurs publié récemment un livre intitulé L’Etre contre l’Avoir, qui se veut une critique radicale du « faux omniprésent ». Quand on le lit, on constate que ce que beaucoup appellent le « Système » reçoit chez vous une définition extensive, qui va très au-delà du clivage droite-gauche, mais aussi très au-delà du temps présent. Peut-on dire que la civilisation marchande, dont l’expansion permanente du Capital constitue le moteur, forme véritablement un « Système ». Quelle est la nature profonde de ce Système ?

La marchandise et l'argent ont existé bien avant le Capital puisque leur inauguration sociale remonte aux effets de la révolution néolithique des surplus agraires et de l’échange qui en a résulté. Mais avant le capitalisme, le marché n'est pas la forme générale du produit, l'excédent seul étant commercialisé dans les modes de production asiati­que, esclavagiste ou servile. L'argent, simple forme déterminée de la marchandise, ne se transforme en capital qu'au terme d'une longue période historique, et essentiel­lement au moment où la force de travail de l'ouvrier est elle-même devenue une marchandise, autrement dit avec le salariat ayant atteint une vaste ampleur manifeste. Tant que dans l'agriculture, point dialectique de naissance du Capital, une grande partie du produit demeure moyen de subsistance et qu'une grande partie de la population n'est pas encore devenue salariée, le Capital ne jouit pas encore d’une domination complètement réelle, même s'il a déjà conquis la sphère de la manufacture. On comprend là toute l’importance des révolutions agricoles du profit qui d’Henry VIII en Angleterre jusqu’à la grande imposture de 1789 en France ont su méthodiquement s’employer à briser les vieilles solidarités communeuses de la terre ancestrale pour lui substituer les enclosures du droit de la propriété saccageante.

Durant sa phase de domination formelle, le Capital n’est pas encore lui-même puisqu’il s’appuie sur une extériorité qu’il absorbe et digère peu à peu pour la reconvertir conformément à sa propre substance. Il y eu ainsi le temps de l’épargne des accumulations premières et de la morale des continences pour parvenir enfin au temps des consommations des accumulations dernières et de la morale des débauches du sexe machine. La domination devient donc réelle quand c'est le procès de travail qui devient spécifiquement capitaliste et que toute l’activité vivante qui en découle est modifiée et façonnée en fonction de l'objectif unique de la valorisation. Le spectacle du fétichisme de la marchandise, compris désormais comme totalité du monde, est à la fois le résultat et la combinaison du mode de production capitaliste totalement existant. Le mode de production capitaliste d’aujourd’hui qui a enfin liquidé toute son antériorité est ainsi le moment où la marchandise est parvenue à l'occupation totale de la vie humaine désormais absolument réifiée…

La nature profonde de ce système est d’être une structure fondamentalement contradictoire qui ne vit que du travail humain exploité puisque seul ce dernier produit de la valeur alors même que le travail machinique - qui ne produit pas d’autre valeur que celle que lui transmet l’exploitation du travail humain nécessaire à son élaboration – ne cesse pourtant de se développer à mesure que la dialectique mondiale des heurts concurrentiels entre capitaux ne cesse de pousser à produire le plus vite possible afin de vendre compétitivement et toujours plus. Ce qui en fonction d’un profit dont le taux est tendanciellement en baisse continue oblige à des compensations de masse qui aboutissent forcément à la saturation des marchés en dépit des chimères grossissantes du crédit.

Ainsi, comme le dit Marx, dès lors qu’il est devenu le Tout du monde, le mode de production capitaliste ne peut plus être qu’un Rien qui repousse fallacieusement les échéances et qui malgré les boucherie planétaires et les reconstructions trompeuses qui s’ensuivent et nonobstanttous les spectaclesde manipulations monétaires et terroristes, est condamné à produire l’irréfragableauto-négation historique de son propre produire. C’est le temps où toutes les droites et toutes les gauches du Capital explosent car il n’y a plus rien ni à conserver ni à supprimer de l’avant marchandise-univers devenue caducité d’elle-même.

3) Comment s’articule votre critique de l’Avoir avec les réalités de classe ? Quel rôle attribuez-vous aux classes populaires, non seulement aujourd’hui mais, rétrospectivement, au cours de l’histoire ? Quel sens donnez-vous à la notion de « commun » (et à celle de « commune ») ?

A rebours de la sociologie ou de l’économie, simples disciplines surfacières du crétinisme universitaire de la marchandise, qui peuvent imaginer cinq ou dix classes à partir d’une découpe empirique de la société basée sur des strates de revenus, la critique radicale sait qu’il faut pour comprendre ce qu’est une classe sociale en revenir à cette compréhension cruciale que celle-ci se définit avant tout par rapport à sa position décisive et à son rôle spécifique dans le processus historique de production et de re-production du devenir social. A ce titre, pour la période actuelle de domination réalisée de la valeur, il n’en existe que deux : la classe capitaliste mondiale de l’anonyme despotisme impersonnel de la loi de la valeur qui a balayé la vieille bourgeoisie vétuste et le prolétariat ; classe universelle de tous les hommes dépossédés salarialement de leur existence et condamnés chaque jour à se vendre dans le mouvement autonome de la chosification. Entre ces deux classes, il n’existe que des couches sociales, autrement dit des catégories intermédiaires, fluctuantes et non essentielles qui – en fonction du cours des événements – sont amenées tantôt à défendre l’ordre du spectacle moderne et plus tard à en contester l’arrangement selon que le poids des circonstances les mène ici ou là. Toute réflexion qui ne se dés-incarcère point de la notion trompeuse de classes populaires, demeure prisonnière des mystifications de l’économie politique de la servitude et ne peut par suite appréhender la dynamique de l’auto-suppression du prolétariat comme activité d’abolition de la société de classe.

Le concept de Commune ( l’antique Gemeinwesensi souvent scrutée par Marx et Engels !)renvoie d’abord à cette spécificité historique mentionnée par César et Tacite puis corroborée par de multiples fouilles et qui a façonné le continent européen et qui procède de la rencontre entre la décadence accomplie de l’Empire romain et le mouvement des invasions germaniques encore porteur de l’archaïsme vigoureux de la terre communière première. C’est cette dialectique historique qui conserva ainsi partout la vieille tradition ontologique maintenue du cosmos in-appropriable laquelle malgré l’essor d’un féodalisme qui portait en ses entrailles envoilées l’agitation sous-jacente de tous les avancements propices à l’essor capitaliste, détermina pourtant à l’encontre du fiscalisme étatique de la monarchie centrale appuyé sur l’extension financière de la bourgeoisie, la longue résistance des insurrections paysannes autour de la préservation anti-mercantile des communaux.

Puis à mesure que la radicalité paysanne disparaissait dans les bouleversements propriétariens issus des métamorphoses foncières propres à la révolution marchande de 1789 et que le monde rural était alors absorbé dans le flux capitalistique de la possession qui allait exiler de plus en plus les hommes de la terre ancienne vers la concentration usinière des villes, l’aspiration à retrouver la vraie vie communeuse s’est ainsi incarnée dans la lutte de classe prolétaire maximaliste qui a abouti dans la I° Internationale à faire jaillir – par delà tous les romans réformistes de réaménagement de l’argent - le mouvement pour l’abolition de la marchandise, du salariat et de l’Etat. De la Commune de Paris de 1871 à celle de Barcelone en 1936 en passant par celles de Berlin et de Kronstadt jusqu’aux tumultes français et italiens de 1968 qui pré-figurèrent de façon inaboutie les conflagrations et embrasements ultimes qui s’annoncent dans la faillite planétaire du spectacle de la marchandise, s’approche la Commune universelle de l’Être émancipé.

4) « L’immigration, écrivez-vous, se révèle comme une stratégie capitaliste de vaste envergure qui vise fondamentalement à disloquer la spontanéité historique des solidarités prolétaires naturelles ». L’immigration, armée de réserve du capital ? Peut-on dire alors que la logique « ethnique » n’est qu’un masque de la logique sociale ?

La logique dite ethnique tout comme la logique sociale sont d’abord déterminées par la matérialité des éco-systèmes mentaux que produit la dialectique générale des forces productives de l’histoire. Ainsi, les kurdes ont beau être issus d’une historicité mède qui les place initialement dans une trajectoire indo-européenne frondeuse, leur absorption par les pesanteurs islamiques de l’immobilité orientale les a depuis longtemps situé dans une stagnation intellective évidente. De la même façon, même si les Hongrois sont issus de la branche finno-ougrienne des espaces de la soumission ouralienne, leur passage historique dans les déflagrations séditieuses du continent européen les a placé au cœur de tous les tumultes qui en firent les inflammations paysannes et ouvrières de ferme persistance jusqu’à ce point si imposant de la Commune de Budapest de 1956.

Concernant l’immigration, il faut se rappeler que Marx est le premier à l’avoir totalement théorisée dans la fameuse septième section du Livre premier du Capital où il analyse justement comment le mode de production du despotisme de la marchandise génère de manière croissante une surpopulation relative en tant qu’elle élabore de la sorte une armée industrielle de réserve « formée par l'infima plebs des surnuméraires ». Ainsi, la dialectique du Capital remplace-t-elle une force de travail supérieure et plus chère par plusieurs forces inférieures et à bon marché, par exemple l'homme par la femme ou un prolétaire d’ici par trois prolétaires d’ailleurs

De plus, pour Marx et à la suite de Hegel, lesunivers historiques, par leur diversité spatio-temporelle caractéristique, se différencient en hiérarchies nécessaires du mouvement du devenir humain. D’une part, il y a les étendues du despotisme oriental d’Afrique et d’Asie dont les formes particulières proviennent d’une communauté originelle peu à peu absorbée dans une domination étatique ou para-étatique épaisse et lourde qui a tout assimilé pour faire de l’homme un appendice stationnaire du temps immobile de l’omnipotence coercitive. D’autre part, il existe les espaces de la mobilité européenne qui ont vu émerger l’univers insurrectionnaire des communaux de la terre qui seront ensuite par l’enflammement du déracinement capitaliste, transmutés théorico-pratiquement en insoumission communiste de la vie urbaine dénoncée...

Enfin, pour ce qui concerne la sphère américaine et plus spécialement le domaine yankee, Marx souligne tant à partir de la Question Juive que de toutes les élaborations qui mènent au Capital, que c’est un continent statico-servilede nationalité chimérique dont le substrat est de voir justement disparaître toutes les ancestrales potentialités radicales de subversion européenne des premiers migrants pour les dissoudre dans la pure démocratie autocratique du monothéisme de l’argent, enfin devenu Dieu mondial.

Ainsi, il va de soi que l’immigration charpente bien aujourd’hui le cœur stratégique à partir duquel et au sortir des grandes grèves sauvages généralisées de l’après 1968, le procès de domination mondialiste de la marchandise a engagé le grand dérangement démographique qui vise à anéantir le vieil esprit communard des racines pagano-christiques de la temporalité récalcitrante de l’anti-argent en fermentation. Simultanément, il est indéniable qu’il existe une très forte collusion visible entre l’immobilisation mentale propre à l’immuabilité afro-orientale et celle qui singularise le temps arrêté du diktat démocratique réalisé du marché pendant qu’une proximité marquée s’y reconnaît pour répudier l’insoumission sociale et magnifier la prospérité de l’avoir tant dans les conditionnements religieux judéo-protestants que dans les professions de foi fatalistes propres à l’Outre-Europe. L’on pourra d’ailleurs ici souligner que l’atavisme nippon a positionné le prolétariat dans de telles prédispositions de flexibilité historique que malgré la crise intensive du taux de profit, il n’a point été besoin là-bas d’y recourir à l’imposante substitution rencontrée en l’ancestral domaine radical des luttes de classes européennes.

5) La critique de l’Avoir rejoint sous certains aspects celle que René Guénon faisait du « règne de la quantité ». Mais vous, c’est plutôt à Marx que vous vous référez, faisant comme lui du communisme un moyen pour l’homme de retrouver son essence générique. Mais vous parlez aussi de « Terre sacrale » et des « habitements de terre de la vieille Europe archaïque », allant jusqu’à écrire que « l’arbre du Monde des vieilles communautés germaines symbolise l’union communautaire de l’homme et du cosmos telle que Marx l’explicite dans les Manuscrits de 1844 ». C’est une interprétation qui peut surprendre…

Issu des éruditions aliénatoires du corpus franc-maçon et ésotériste de la pathologie hiérarchiste propre à tous les courants de la névrose de l’initiation cheffiste qui ne voient pas que le « maître spirituel » n’est que l’envers à faux supplément d’âme des maîtres de l’appropriation des matérialités du pouvoir, René Guénon a toujours ignoré la vraie tradition primordiale des radicalités premières et s’est donc imaginé que ce qu’il nommait la dégénérescence spirituelle découlait des contradictions entre la magie sacerdotale et les rituels de la royauté alors même que la première n’a jamais été qu’un appendice fallacieux et trafiqué des seconds à partir du moment où née des sociétés de l’Avoir qui ont supplanté les communautés de l’Être, elle a couvert métaphoriquement toutes les divisions du travail qui menaient au travail des divisions de l’argent.

La communauté organique du cosmos sacral premier renvoie à une tradition primordialiste communiste de la non-division où le vieux [SC] indo-européen dit que tout est non-monnayable et non-sécable dans les foyers de l’être total qui repousse toute idée de scission et de spécialisation. La trans-mission à laquelle fait référence l’égarement guénonien qui appelle tradition ce qui n’en est que l’errement falsifié au temps où la tri-fonctionalité de la décadence vient s’accaparer le Tout indivisible, ne consiste finalement qu’à guru-iser l’assimilation de ses répartitions schizo-phrénétiques. La dichotomie sacré/profane se répand dans la pathologie conquérante des Grands et petits mystères qui légitiment la symbolique du règne de la qualité mutilée des formes domesticatoires de la rente foncière en pré-contenant celles de la rente commerciale et industrielle de la quantité que l’on rejette d’autant plus mal qu’on ne voit pas qu’elle vient précisément de la fallacieuse tradition elle-même.

Que René Guénon ait pu tant phantasmer sur les richesses iniatiques de l'Ordre du Temple en faisant totalement l’impasse sur les liens fantasmagoriques qui liaient pourtant l’activité circulatoire de l’ésotérisme de ces dernières aux premiers décollages bancaires du service novateur du change des monnaies en dit long sur la déperdition métaphysique en général et sur son éloignement égotiste de la phusis ontologique telle que d’Héraclite à Marx en passant par Hegel, elle fut regardée comme véridicité historique du cosmos réel.

A l’opposé de toutes les traditions du dé-formé ou du frelaté , Marx, l’auteur le plus cité et le moins lu qui est toujours feuilleté à l’envers par les diffuseurs droitistes et gauchards du spectacle capitaliste de l’inversion perpétuée, réaffirme, lui, l’invariant de la force historique de la tradition primordiale radicale qui pose l’homme communautaire comme l’essence de l’être humain générique. C’est là, la dialectique réfractaire du véritable retour de l’homme à l’homme en tant que naturalisme achevé lequel se situe uniquement où l’homme, la terre l’eau, les vents et les arbres se retrouvent dans ce cheminer la vraie vie de continuité/ inter-action totale avec le Tout du cosmos.

6) Les deux « idéaltypes » que représentent le monde de l’Etre et le monde de l’Avoir peuvent-ils être totalement séparés ? En d’autres termes, peut-on vraiment imaginer une société dans laquelle il n’y aurait que de l’Avoir (ou que de l’Etre) ?

Avant que de signifier deux concepts théoriques antinomiques, les mondes de l’Être et celui de l’Avoir renvoient au mouvement réel pratiquement existant de l’histoire de la longue durée concrète du vivre humain. Pendant des millénaires anti-politiques et anti-économiques, l’Être qui est la puissance qui se tient debout en tant qu’ex-ister universel ( le vieil einai grec !) a été vécu comme l’énergie du vivre qui croît et demeure en la nature cosmique in-aliénable. Dès lors comme cela se voit chez les Sioux, les Germains archaïques ou les derniers pré-historiques du siècle dernier, l’être de la communauté générique s’y montre immédiatement comme totale impossibilité d’accepter l’Avoir en tant que dépeçage possessif du Tout en morceaux et lotissements cédables. Ainsi, si la communauté de l’Être ne peut être qu’une totalité de l’invendable unitaire, la société de l’Avoir est d’emblée et a contrario un organisme mixte qui voit le profaner du cessible constamment avancer dans sa digestion historique des restes du sacral reconvertis en simple sacré, c’est à dire en tant que banal simulacre du vieux DIV de l’anti-commerçable ; cette lumière infinie des puissances vibrantes de vie.

7) Vous ne croyez pas à la possibilité d’opposer l’Homo politicus à l’Homo œconomicus. Vous récusez même la définition d’Aristote, qui fait de l’homme un « animal politique ». Aussi loin que le regard puisse porter dans le passé, on ne voit pourtant aucune société qui n’ait pas connu, sous une forme ou sous une autre, un minimum de rapports de pouvoir. En paraissant rejeter toute l’histoire advenue, ne prônez-vous pas de manière utopique le retour à une « préhistoire » totalement imaginaire ?

N’en déplaise à la pensée normalisée du dressage civilisationnel née du socratisme, si l’homme est bien substantiellement un animal historique, il ne devient un animal politique et économique qu’à compter du moment où la communauté organique de l’anti-argent et de l’anti-Etat est détruite par la société de l’Avoir et qu’il est nécessaire – pour ré-unifier le dés-unifié - de substituer à l’immanence des rapports du produire humain, l’astreinte économique et l’assujettissement politiste des mutations du chiffre et de l’obéir. Il existe bien entendu dans la communauté de l’Etre un pouvoir de faire qui exprime la non-séparation entre les besoins et leur satisfaction mais contrairement aux sociétés de l’Avoir, il ne saurait y exister d’économie politique puisque celle-ci n'est que la relation commune des hommes éloignés d’eux-mêmes par le pouvoir montant de la chosification.

8) En attendant la « crise finale » du spectacle de la marchandise, comment abolir concrètement l’« oubli de l’Etre » ? Vous dites que « l’homme qui veut vivre en l’être vivant de sa vie doit refuser toute amélioration de la société de l’avoir ». Que faire alors ? Solutions individuelles ou collectives ?

Tant que la crise finale en question ne s’est pas réalisée comme plein dynamisme de sa nécessité universalisée, tous les bouger d’importance quantitative médiatiquement reconnus par le monde bien famé de la liberté dictatoriale de l’argent, sont des moments obligés de sa simple recomposition mystificatrice. En attendant la gigantesque déflagration du procès d’impossibilisation du Capital, il convient donc humblement et essentiellement, d’une part, de n’être dupe de rien en aucun endroit du marché narcissique des représentations individuelles et collectives et, d’autre part, de faire tout son possible pour aider à poser des jalons de conscience critique maximaliste à l’encontre du faux universellement triomphant en toute question spectaculairement posée ou reconnue par ce dernier.

Francis Cousin

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