Pourquoi il faut partager les revenus (P. Artus et M-P. Virard)

Publié le : 01/09/2010 23:00:00
Catégories : Economie

breadline1929

Tout ne va pas continuer comme avant. Cette fois, même les économistes  « institutionnels » le reconnaissent. Ouvertement. Pas seulement en privé, en « off ». C’est clair, c’est net : les économistes installés dans le Système le savent, le disent : le Système, ça ne marche plus. Plus pour l’instant du moins. Plus en l’état.

Patrick Artus et Marie-Paule Virard (A&V) dressent le constat, et franchement, ça fait plaisir de les lire.

J'adore les voir paniquer.

Je trouve qu'il y a là une forme de justice immanente.


*

UN – Les pays émergents sont en train de prouver qu’ils n’ont pas besoin des marchés occidentaux pour se développer. Ils continuent à investir (en Recherche Développement, en particulier), et c’est leur marché intérieur qui tire désormais leur croissance. Les discours bêlant sur « la Chine n’a pas de marché intérieur », « le consommateur chinois remplacera le consommateur américain pour l’industrie occidentale », « si nous cessons de consommer, la Chine implose » sont, manifestement, remisés au placard, d’où ils n’auraient jamais dû sortir. A&V le disent, enfin, l’avouent : le capitalisme bascule vers les pays émergents, et ceux-ci n’ont pas besoin du « consommateur occidental » pour produire. Où l’on se souvient, enfin, que ce sont les consommateurs qui ont besoin des producteurs, pas l’inverse.

Cette rupture est désastreuse pour les « vieux » pays. Entre le début 2008 et la mi-2009, les exportations mondiales sont passées de 32 % à 22 % du PIB mondial. Cette évolution ne traduit pas simplement l’implosion de la demande occidentale (et japonaise), assoiffée par la fermeture du robinet de la dette. Elle correspond aussi en partie à une stratégie délibérée des pays émergents, Chine en premier lieu.

La Chine commence à tirer parti pleinement de ses accords avec l’Occident et le Japon, en particulier sous l’angle technologique. Pendant deux décennies, Pékin a laissé l’Occident piller sa main d’œuvre en échange, en réalité, de transferts de technologie. Mais ces transferts sont effectués, et la croissance quantitative (1982 : 2 millions de diplômés du supérieur ; 2010 : 80 millions) et qualitative de l’université chinoise est telle, que de tels transferts ne seront plus à l’avenir aussi nécessaires. Pékin, donc, opte de plus en plus clairement pour un développement autocentré, avec des hausses de salaires significatives pour les catégories inférieures, en vue de doper la demande intérieure (pour les Chinois, 2009 a été l’année… du boom de l’automobile !).

La rapidité du développement chinois post-crise stupéfie, pour l’instant du moins, ceux qui, par aveuglement ou par idéologie, ont prétendu que l’implosion du consommateur occidental ruinerait le producteur chinois. Pékin va investir 300 milliards de dollars, d’ici à 2012, dans la construction de 42 lignes de trains à grande vitesse : il peut se le permettre, il a le capital, le marché intérieur, les outils de production, et, désormais, l’essentiel de la technologie : qu’est-ce qui pourrait bien l’en empêcher ? Pékin applique désormais sans vergogne les méthodes qui permirent, jadis, l’industrialisation foudroyante de l’Allemagne. Soutien de l’Etat, financement public du high-tech, montée en  gamme des produits d’exportation (en 10 ans, la part du haut de gamme est passée de 21 % à 33 %), protection des activités de service public (interdiction des investissements étrangers directs dans les services postaux) : tout y est. Hu Jintao, c’est Bismarck. Jusqu’à la caricature : exactement comme, pour mieux contrôler la bourgeoisie, Guillaume Ier intégrait ses industriels au milieu jusque là plutôt hermétique des Junkers prussiens, le Parti Communiste Chinois admet désormais l’adhésion des chefs d’entreprise, à de bons niveaux de responsabilité !

A&V remarquent qu’à plus petite échelle et selon des modalités différentes, l’Europe de l’Est (avec des capitaux allemands surtout) fait la même chose à l’intérieur de l’Europe (en 10 ans, la part du haut de gamme dans ses exportations est passée de 10 à 16 %).

DEUX – Il y a implosion de la gouvernance occidentale, à l’échelle géostratégique, mais aussi en interne. Obama ne peut pas réformer la finance anglo-saxonne. Pendant que, pour la première fois depuis des décennies, une asymétrie apparaît dans le rythme de développement global (les pays émergents conservent une forte croissance, les pays de l’OCDE restent plongés dans le marasme), la refondation de la gouvernance occidentale paraît impossible.

Résumons : nous sommes ruinés (environ 3 années de PIB de dette totale, alors que notre croissance sera faible pour longtemps, démographie oblige), et nous allons devoir nous débrouiller tous seuls. Et que faisons-nous ? Nous sauvons en catastrophe les prédateurs bancaires, au lieu de nous préoccuper de l’économie physique de production.

L’impossibilité de refonder la gouvernance économique occidentale s’explique, en profondeur, par les contradictions internes où se débattent les USA. D’un côté, ils veulent une réévaluation du Yuan pour rendre de la compétitivité à leurs entreprises. Mais d’un autre côté, si le Yuan doit s’apprécier, les investisseurs, anticipant, vont faire migrer les capitaux vers la Chine – au moment précis où Washington a un besoin crucial de liquidités (déficits abyssaux). L’offensive contre les « paradis fiscaux » et la dette souveraine « grecque » (en fait : l’euro) s’explique ainsi par le besoin urgent des USA de retrouver des marges de manœuvre, pour pouvoir compenser la fuite de capitaux liée à une éventuelle réévaluation du Yuan (que Washington veut sans la vouloir, ne sachant plus très bien au fond comment piloter une situation d’implosion quasi-ingérable). Facteur aggravant : est-il certain que les USA pourraient faire face à une rupture totale des importations chinoises ? Leurs propres productions domestiques sont peu substituables à celles de l’Asie de l’Est (c’est bien beau d’être leader sur le marché du software, mais quand on n’a plus une usine capable de fabriquer certains composants de base des ordinateurs…).

TROIS – La « croissance » ne reprendra pas, ou faiblement. Le chômage va, pendant plusieurs années, continuer à croître. Les grands investisseurs du Nord le savent : ils orientent massivement leurs investissements vers les pays émergents. Non seulement l’Occident est endetté à crever, mais en plus, son épargne (quand il en reste)… est exportée ! Résultat : alors que les Etats ont débloqué d’énormes plans de sauvetage pour le secteur bancaire, l’investissement productif s’écroule.

Dans ce contexte, la zone Euro est très fragile. En réalité, elle donne l’illusion d’avoir encore une économie productive grâce, principalement, à l’Allemagne. Enlevez l’Allemagne, et l’Euroland est dans le même état que les USA, sans avoir les arguments stratégiques de la première puissance mondiale. La zone euro est « la victime toute désignée d’un affrontement Chine/USA sur les taux de change ».

Devant nous pour A&V : la « stagdéflation », la « maladie japonaise » des années 90. A l’origine : la baisse des salaires, qui assèche le marché solvable, même si elle permet, dans un premier temps, de satisfaire l’appétit des actionnaires en période de vaches maigres. Le remède s’avère très vite un poison mortel : au fur et à mesure que le capital, pour continuer à se rémunérer malgré la non-croissance, dévore les revenus du travail, son outil de production n’a plus de débouchés solvables – et au final, tout le monde y perd.

Remarque personnelle, ici, les arguments peuvent laisser songeurs : le point commun entre Japon et Europe, c’est l’implosion démographique (facteur de déflation). Mais la différence, c’est que la fin de la croissance des marchés d’exportation a laissé le Japon face à une énorme surcapacité de production. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la situation européenne (Allemagne exceptée) est différente – ce n’est pas précisément la surproduction qui nous menace… Autre différence : au Japon, historiquement, il n’y a jamais eu de révolution populaire. Là encore, la situation européenne n’est pas comparable : quand le Japonais est ruiné par la politique absurde d’une clique néolibérale aux ordres du grand patronat, le Japonais se soumet ; dans la même situation, le Français risque de rénover le mobilier urbain de Paris (un réverbère, ça se décore). Tous arguments qui plaident en faveur d’un autre scénario : une rupture brutale avec l’orthodoxie et la liquidation de la dette par l’inflation – si tant est, évidemment, qu’une dette publique en expansion, constamment monétisée, suffise à déclencher l’inflation dans le contexte actuel (ce qui, je l’admets, n’est pas prouvé).

QUATRE – Oui, la France est en train d’imploser. Elle a perdu 30 % de ses emplois industriels ces 15 dernières années. Elle a aussi, sur la même période, perdu un tiers de ses parts de marché à l’export. La sur-efficacité allemande (qualification, innovation, éducation) et le faible coût de la main d’œuvre dans les pays d’Europe de l’Est ont érodé la position française dans l’Europe économique. Dans l’Europe qu’ils ont eux-mêmes imposée à leur peuple, nos dirigeants ont été incapables de nous conduire vers le succès.

La politique suivie depuis 2007 a consisté, en grande partie, à transférer l’énorme dette irrécouvrable du privé au public. C’est reculer pour mieux sauter.

Oui, au désastre européen s’ajoute celui de la mondialisation. La France possède, dans les pays émergents, une part de marché six fois plus faibles que celle de l’Allemagne. Où l’on vérifie qu’en  se transformant en pays de consommateurs sans producteurs, la France est sortie de l’histoire économique (comme le monde anglo-saxon, que nous aurons donc imité seulement à partir du moment où il implosait – toujours malins, les Français).

Et donc, oui, dans ce contexte, on va vers la catastrophe sociale intégrale en  France, à court terme peut-être, à moyen terme certainement (3 ans ? 4 ans ? Avant ?).

*

Alors, que faire ?

A&V nous la jouent « Un New Deal, ça vous dirait ? »

Tout ce que les économistes « institutionnels » ont obstinément refusé depuis deux décennies au moins, ils le prônent.

  1. Il faut partager la richesse. La cause profonde de l’implosion occidentale, c’est un partage de la plus-value exagérément favorable au capital.
  2. Il faut une vraie politique industrielle. L’Etat doit s’engager non pas pour sauver les banques, mais pour sauver les activités économiques réelles qui permettent de rémunérer le capital… des banques.
  3. Pour relancer l’économie, il faut détruire la rente. Une politique de réduction volontariste de la valeur du signe monétaire non investi dans l’outil de production… est donc indispensable.
  4. Pour orienter l’épargne vers l’investissement productif, il faut briser une certaine économie spéculative, qui impose comme points de référence des rendements artificiels, et oblige les entreprises à se transformer en cash machines, s’auto-dévorant pour rémunérer leurs actionnaires.
  5. Et, pour rendre possible cette politique à l’échelle européenne, il faut une réforme radicale de la zone euro. Parce qu’en l’état, elle n’est pas viable (ce qui implique que si on ne peut pas la réformer, il faut en sortir !).

Haha.

Nous-y voilà. Les économistes  installés constatent que deux et deux font quatre.

Pour y arriver, il aura juste fallu la plus grande crise de l’histoire du capitalisme.

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