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Pourquoi l'Angleterre a perdu (P. Artus et A. Garatti)

Publié le : 05/01/2010 16:34:26
Catégories : Economie

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Pour Patrick Artus et Alexis Garatti (PA & AG), le modèle anglais reposait sur un impératif unique : la flexibilité tous azimuts. La Grande-Bretagne, au fond, c’était un pays hedge fund. Donc un pays qui peut, comme tout hedge fund, imploser.

Au-delà de ce constat somme toute d’évidence, ce qui est important dans leur analyse, c’est que, venant de deux économistes « du système », elle nous confirme que les classes dirigeantes françaises  commencent à réaliser que leur suivisme à l’égard du modèle de dérégulation / dématérialisation / globalisation anglo-saxon pourrait bien les mener vers le désastre absolu. Prise de conscience tardive, certes, mais dont le petit livre de messieurs Artus et Garatti est un symptôme probant.

Petite note de lecture sur cette analyse, donc.

Une analyse qui ne dit pas tout, ou alors seulement par sous-entendus. Mais qui en dit, déjà, sans doute beaucoup plus qu’on ne pouvait espérer en lire sous semblables plumes, il y a quelques mois encore.


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Pour PA & AG, le modèle britannique a donné de bons résultats de 1982 à 2007, avec un taux d’emploi réel (il s’agit de la proportion de la population en âge de travailler qui a un emploi, ne parlons pas des statistiques du chômage, évidemment bidonnées, au RU comme ailleurs) de l’ordre de 72 % (contre 63 % en France et, aussi, en moyenne dans la zone euro). Ce taux d’emploi exceptionnel n’a pas été obtenu au prix d’un ajustement salarial vers le bas : en termes réels (inflation corrigée, donc), de 1996 à 1997, le total des salaires versés a augmenté de 42 % au RU contre 31 % en France et 16 % dans la zone euro (chiffres de PA & AG qui me laissent dubitatif). Même si la pression fiscale a remonté ces dernières années, en 2007, le taux d’imposition reste plus faible en Angleterre (43 %) que dans la zone euro (46 %), et surtout qu’en France (51 %) – cette différence de pression fiscale se localisant sur les charges sociales en quasi-totalité. Signe de l’attractivité britannique : un taux d’immigration très élevé (0,4 % de la population tous les ans).

C’est ce « modèle britannique » qui est, de l’aveu même de PA & AG, en train d’imploser. Pourquoi ? Ils nous l’expliquent, avec des pudeurs qu’il est d’ailleurs intéressant de décortiquer.

UN – TOTALE FLEXIBILITE

La plupart des pays investissent massivement dans les secteurs où ils ont un avantage compétitif (aéronautique et défense en France, automobile, biens d’équipements et chimie en Allemagne, électronique au Japon, etc.). Le Royaume-Uni, lui, a choisi de ne pas investir massivement dans un outil de production lourd. Les Britanniques ont décidé que leur capital resterait mobile, qu’il irait constamment là où les rendements sont élevés, sans jamais se fixer majoritairement sous forme d’usines, de machines-outils, d’actifs physiques. Le Royaume-Uni s’est donc transformé de facto en un gestionnaire de capital-risque : il reçoit l’épargne mondiale en surplus, et l’industrie financière de la City le place, vers l’étranger en général. Le Royaume Uni a donc un comportement d’intermédiaire. C’est une plaque tournante, qui attire le capital et le réinvestit à l’étranger, sans développer d’activité industrielle. Le RU a fait exactement le choix inverse de l’Allemagne.

Son modèle de totale flexibilité a impliqué une forte baisse de l’emploi manufacturier, qui est passé, entre 1996 et 2007, de 16 à 10 % de l’emploi total (dans le même temps, l’Allemagne passait de 23 % à 20 %). Sur la période, la production manufacturière au RU connaît une croissance de 5 % (en douze ans, donc), alors que celle de l’Allemagne connaît une croissance de 45 %. Le résultat, c’est que toujours sur la même période, la balance commerciale de l’Allemagne passe de +50 à +350 milliards de dollars, alors que celle de la GB passe de – 20 à – 300 milliards de dollars (plus de 10 % du PIB, une situation pire que celle des USA). Cet effondrement commercial du RU s’explique essentiellement par la stagnation de ses exportations vers l’ensemble Chine + PECO + Russie (qui passent sur la période de 10 à 20 milliards de dollars), alors que celles de l’Allemagne passent 40 à 220 milliards.

En contrepoint à ce désastre industriel, outre les revenus de son activité financière, le RU a investi dans les secteurs ne mobilisant pas le capital de façon durable, en particulier les nouvelles technologies (biotechnologies en premier lieu) et les services à valeur ajoutée (au sens large). La balance des paiements technologiques (échanges de services et paiement des brevets) est passée entre 1996 et 2007, au RU, de 0,06 % du PIB à 0,67 % du PIB. C’est très bien. Le problème, c’est que ça ne « paye » même pas le dixième du déficit commercial global, tel qu’il a été induit par l’implosion industrielle.

Pour équilibrer sa balance des paiements, le RU doit donc compter sur les revenus de son activité de « pays hedge fund ». Si l’on s’intéresse au stock d’investissements directs reçus de l’étranger, on note que cela représente 47 % du PIB au RU (contre 17 % en Allemagne et 34 % en France, pays qui se tient sur presque toutes les statistiques entre le RU et l’Allemagne). 28 % des Britanniques travaillent dans une entreprise étrangère, contre 15 % des Allemands (et 26 % des Français).

Ce constat, établi par PA & AG, est, on le remarquera, lourd de conséquences géostratégiques. En somme, l’Allemagne s’est comporté comme un pays européen se rattachant de facto, progressivement, au « modèle » des pays émergents (industrie, exportations), alors que le RU s’est comporté comme un pays européen se rattachant au modèle du mondialisme américanomorphe contemporain (plus d’industrie, tout pour la finance et les nouvelles technologies). Sur la carte géomorphique de l’économie mondiale, la Mer du Nord est désormais plus large que l’Atlantique.

DEUX – THATCHER, SIMPLE FLIC

Pour PA & AG, ce « choix » britannique n’a pas été tout à fait un choix délibéré. Ce fut une « décision obligée », en fonction d’un certain nombre de donnes, qui ont amené les dirigeants britanniques, sous Thatcher, à prendre des orientations néolibérales pures et dures, non seulement par conviction idéologique (réelle, évidemment), mais aussi et peut-être surtout, parce que l’état des lieux ne laissait guère d’autres opportunités ouvertes.

Entre 1945 et 1979, pour des raisons complexes, le RU est l’homme malade de l’Europe. Il rate la reconversion de son industrie de guerre, et en particulier, il échoue à se doter d’un système éducatif technique performant (PA & AG considèrent que c’est dû à la rigidité des syndicats, qui voulaient s’approprier le système éducatif technique ; on peut dire la même chose d’un autre point de vue, en constatant que le RU ne pratique pas la « Mitbestimmung » à l’Allemande, et que l’intensité des luttes de classes peu ou mal intermédiées y a freiné le développement de l’économie productive).

Pour éviter l’implosion de la zone Livre (et donc la perte définitive d’un Empire que Londres espère encore préserver indirectement), le RU doit également rembourser la dette gigantesque issue de la Deuxième Guerre Mondiale, guerre qu’il n’a pu gagner qu’ « à crédit ». Cela l’oblige à une politique monétaire illogique et mobilise des ressources qui ne sont donc pas disponibles pour l’investissement productif. Dès les années 50, entre les intérêts de l’Angleterre réelle (celle des Anglais) et ceux de l’oligarchie londonienne (essentiellement financière), le divorce est consommé. La politique de Londres, dès ces années de l’immédiat après-guerre, consiste à sauver la City, quitte à laisser tomber l’industrie britannique. Bien avant Thatcher, dès les années 50, le marché des eurodollars, alors embryonnaire, vient se loger à Londres.

La stagflation des années 70, dans ces conditions, fut plus dure pour la GB que pour le reste de l’Europe. Fragilisé par les choix macro-économiques et l’intensité des luttes de classe, le RU était, en 1979, au moment où Thatcher arriva au pouvoir, dans une situation très défavorable.

La politique de Thatcher, à l’aune de ce constat, apparaît donc en réalité comme la conclusion logique des choix faits par les gouvernements britanniques dès les années 40. Thatcher, dans l’histoire économique de la GB, ne représente une rupture qu’en apparences. En fait, elle est simplement obligée de tirer les conclusions de 30 années de favoritisme accordé à la City sur l’industrie : puisque la GB a désormais misé sur la City, il faut absolument que la City gagne, ou tout est perdu. En réalité, le thatchérisme, derrière l’habillage idéologique néolibéral, c’est un quitte ou double.

La politique de Thatcher, en pratique, revient à lier les mains de l’Etat, pour qu’il ne puisse plus opérer d’action contraire aux intérêts de la City. Il est désormais acquis qu’après les privatisations massives, c’est la City qui dirige toute l’économie britannique (services publics inclus). La politique de déréglementation transforme la GB en paradis fiscal géant, et accessoirement en lessiveuse (PA & AG n’évoquent pas cet aspect des choses trop frontalement, on les comprend). La politique de flexibilité accrue sur le marché de l’emploi vise à attirer le capital étranger pour des activités requérant une main d’œuvre soit de très haut niveau (donc mobile fonctionnellement), soit peu qualifiée mais docile (puisque se sachant vulnérable).

Et si les gouvernements travaillistes ultérieurs n’ont fondamentalement pas remis en cause cette « reaganomics » thatchérienne, c’est tout simplement parce qu’ils n’avaient pas le choix. Dans la réalité des rapports de force, un Premier Ministre britannique est de fait un employé de la City. Toute la « troisième voie » de Tony Blair, toute sa « politique industrielle », ne consistent en réalité qu’à prolonger les « choix » de Thatcher, l’attractivité du territoire pour les diverses activités mondialisées étant vue comme le seul et unique moyen de développer l’économie du RU. Cette théorie de l’attractivité du territoire dans le cadre d’une offre globale a tellement façonné l’anti-nationalisme des élites britanniques qu’en même temps qu’elles cherchaient à attirer le capital, elles laissaient entrer le travail (de préférence qualifié, mais pas forcément) : le RU possède, depuis 1997, la politique d’immigration la plus laxiste d’Europe.

En pratique (et cela, PA & AG ne le disent pas), Tony Blair a donc remplacé Thatcher/Major tout simplement parce qu’il était plus « vendeur » de présenter la société à deux vitesses issue des éléments évoqués plus haut comme une société de « liberté », où le « choix individuel » était le mieux respecté. Simple habillage en progrès sociétal d’une implosion socioéconomique latente. Les rares mesures « sociales » des travaillistes n’ont jamais concerné que des points de détail (les dépenses de l’Etat passent de 18 % du PIB sous John Major à 21 % du PIB sous Tony Blair, ce qui veut dire qu’elles reviennent au niveau jugé optimal sous… Thatcher).

TROIS –TRIOMPHE ET CATASTROPHE

En apparences, la Grande-Bretagne a tiré le plus grand profit, à partir de 1990 et jusqu’en 2007, de son « choix » : tout pour la City, rien pour l’industrie. Pour la première fois depuis 1945, le PIB anglais s’était mis à progresser plus vite que le PIB allemand. Il y a encore deux ans, on nous parlait des beautés de ce « modèle britannique » que nous devions, paraît-il, nous empresser de copier.

Sauf que…

Sauf que la crise qui a éclaté en 2007 a révélé l’extraordinaire fragilité de cette économie britannique certes très performante en termes purement financiers (vu sa totale flexibilité), mais aussi radicalement contre performante en termes de production physique de biens et de services (vu l’absence d’investissements productifs réels).

Pour commencer, l’explosion de la bulle du crédit révèle que si le PIB de la GB a crû plus vite que celui de l’Allemagne, c’était en grande partie parce qu’il était artificiellement gonflé par la dette, via le marché immobilier. La dette des ménages a atteint le chiffre absurde de 170 % du revenu disponible (plus de 100 % du PIB), chiffre tel qu’il est évident qu’une grande partie de cette dette ne pourra jamais être remboursée, sauf avec un taux d’intérêt (variable) réel ultra négatif (donc en monnaie de singe). Par divers canaux complexes, la GB a en réalité « fabriqué » du PIB fictif via une augmentation de la valeur des biens immobiliers elle-même nourrie par la bulle de l’endettement. Et PA & AG, nos économistes politiquement corrects, reconnaissent (enfin) que la raison de fond, c’est la croissance des inégalités induite par le modèle dual qu’impose la théorie de l’attractivité du territoire : il y a eu panne de la capacité de consommation, donc pour éviter l’implosion du PIB, il a fallu remplacer les salaires par de la dette. C’est ce modèle absurde qui implose aujourd’hui.

Ensuite, on s’aperçoit que le poids de la finance est tel dans l’économie britannique que si les marchés calent, le PIB anglais s’écroule. L’emploi dans le secteur financier a crû de + 40 % entre 1996 et 2007. Il atteint aujourd’hui le chiffre stupéfiant de 21 % de l’emploi total (contre 4 % en France – je précise que je n’ai pas vérifié le chiffre de PA & AG, il me paraît inouï). Les services financiers pèsent pour environ 15 % du PIB de la Grande Bretagne.

Or, étant donné que l’épargne qui peut aujourd’hui s’investir est essentiellement en Asie, pourquoi faudrait-il qu’elle vienne se perdre durablement à la City ? Pourquoi les Chinois auraient-ils recours aux banquiers londoniens pour que ceux-ci réinvestissent en Chine les avoirs expédiés à Londres par les Chinois ? Et si l’épargne cesse d’affluer vers Londres, comment les banques britanniques pourront-elles continuer à financer des opérations de LBO dont le montant total représente, à titre d’ordre de grandeur, plus de 50 % du PIB du pays ? Ce qui est en train de se passer est donc très simple : l’implosion de la base productive du capitalisme britannique implique que sa superstructure financière, totalement boursouflée, est au final elle aussi condamnée à imploser. Avec 21 % de l’emploi à la clef…

Mais la finance n’est pas seulement importante en tant que telle pour le RU : c’est en fait la locomotive générale d’une économie que plus aucune industrie ne peut relancer. Depuis des décennies, à part l’immobilier boosté par une dette hors contrôle, les secteurs qui se développent en GB sont ceux qui ont comme clients soit les entreprises de la finance, soit leurs salariés (services aux particuliers, distribution et loisir). En fait, c’est toute l’Angleterre qui risque d’imploser complètement, si la City perd son rôle moteur dans la finance internationale.

Le « triomphe » du modèle britannique n’a peut-être fait que préparer la catastrophe la plus absolue de l’histoire économique européenne récente.


*


Depuis le déclenchement de la crise, le gouvernement britannique fait la seule chose qu’il peut faire : il transfère de facto le passif des banques dans les comptes publics, à travers divers mécanismes que PA & AG analysent en détail. Et il n’y a aucune raison de penser qu’il n’ira pas au bout de sa démarche : de toute manière, au point où en est la GB, si la City implose, tout le pays implose.

Alors certes, la GB part d’un taux de dette publique très bas (en gros, les sauvetages déjà opérés l’ont fait passer de 37 % à 50 % du PIB). Mais vu les déficits publics annoncés pour 2009 et 2010, déficits qui visent à ranimer une économie en état de choc, la dette publique devrait atteindre environ 80 % du PIB dès fin 2010.

Et au-delà ? Si la relance de choc décidée par Gordon Brown échoue, c’est clair : vers 2011/2012, la GB franchira les seuils au-delà desquels un Etat est techniquement en faillite.

Mais même si cette relance réussit, l’Angleterre sera-t-elle tirée d’affaire ? Même pas. Où est l’outil industriel ? Où sont les compétences ? Où est l’infrastructure humaine, matérielle et scientifique qui permettra de relancer vraiment l’appareil productif ? Si l’activité financière doit perdre son rôle moteur, il faudra que le RU se dote à nouveau d’une véritable économie productive. Et cela, ça ne s’improvise pas. Il faudra des années, voire des décennies, pour reconstruire ce qui a été cassé (des formations techniques performantes et suivies, un outil de production cohérent et intégré, une discipline de main d’œuvre et un dialogue social constructif). Les biotechnologies et l’Internet ne peuvent pas, seuls, relancer un pays qui n’a plus d’industrie – et pour refaire une industrie compétitive avec des ouvriers transformés en strip-teaseurs tendance « The Full Monty », encadrés par des traders cocaïnés sortis d’un improbable « Trainspotting » upperclass, j’aime autant vous dire que les Britanniques ne sont pas rendus. L’effondrement de la Livre et le processus de relocalisation des activités risquent de ne pas suffire à faire revivre un tissu industriel si profondément déchiré.

Dans ces conditions, on s’amuse quand on lit, sous la plume de PA & AG : « Nous ne pensons pas que le RU soit au bord de la faillite. » Ouf. On a eu chaud. Nous qui pensions que la seule porte de sortie, pour la GB ruinée, ce serait l’hyperinflation comme remède à la déflation. Nous qui pensions déjà pouvoir entonner le « Croule Britannia ». Nous qui pensions que le désastre anglais n’est jamais que la caricature du nôtre… Nous voilà rassurés.

 

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