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Pourquoi nous sommes riches, et pourquoi c'est important (2) | Par Michel Drac.

Publié le : 05/03/2015 11:16:59
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Pourquoi nous sommes riches, et pourquoi c’est important | Par Michel Drac. 
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Deuxiéme partie 2 :


Pourquoi nous sentons-nous pauvres ?

Il y a plusieurs raisons au fait que, riches, nous nous sentions pauvres.
La première raison et non des moindres tient évidemment à l’extension progressive du domaine des biens complémentaires et de standing.

Pour un homme des sociétés traditionnelles et à l’exception d’une très étroite classe de loisirs située en haut de la structure sociale, environ 70 % de l’équivalent-budget du ménage, salaire ou travail direct non converti en salaire, était affecté à l’alimentation. Le logement, qui à l’époque n’impliquait évidemment le raccordement à aucun réseau (pas d’électricité, pas de gaz, le plus souvent pas d’eau courante) en représentait 15 % environ, avec évidemment de grandes disparités locales. L’habillement et les dépenses exceptionnelles faisaient le reste. Il n’y avait pas ou très peu de dépenses de loisir – sauf pour quelques urbains instables, qui préféraient se payer une soirée au cabaret que de manger à leur faim le reste de la semaine.

Pour un homme des sociétés traditionnelles, donc, ce dont il disposaithabituellement, c’était presque exclusivement des biens de couverture des besoins de base. Et la pauvreté, donc, était rapportée, comme l’aisance, à cette catégorie de biens.

Pour les ménages français d’aujourd’hui, en moyenne, l’alimentation ne représente plus que 15 % du budget en termes de consommation effective2, et même 10 % si on retire les sorties au restaurant et les boissons.
Le logement, y compris ameublement, raccordement, équipement et entretien, coûte lui plus cher que par le passé : environ 30 % de la consommation effective, avec évidemment des disparités très importantes selon la localisation.

Il y a là une évolution paradoxale assez complexe à analyser. La croissance du poste traduit en effet à la fois un enrichissement et un appauvrissement. Enrichissement, parce que le raccordement aux réseaux est maintenant général et l’équipement plus sophistiqué – ce qui explique une partie de la hausse du coût. Mais aussi appauvrissement, au moins en termes de revenus disponibles après dépenses contraintes, parce que la bulle immobilière explique une autre partie de la croissance des loyers et des remboursements d’emprunt.

La catégorie de l’habillement est quant à elle difficile à éclater entre besoins de base et besoins complémentaires, mais au fond peu importe : au total, elle ne pèse qu’environ 5 % des dépenses du ménage moyen français.

Par rapport au budget de nos ancêtres, trois postes ont explosé :

– Le transport (10 à 15 % de la consommation effective selon les évaluations), poste qui jadis n’existait pratiquement pas, et qui se décompose entre besoins contraints (le métro du boulot) et besoins complémentaires non contraints (le voyage en avion pour les vacances),
– Les loisirs (10 % environ),
– Et un vaste ensemble de dépenses diverses de consommation, souvent pulsionnelle, qui finit par représenter environ 10 à 15 % du budget moyen sans qu’on puisse toujours préciser exactement à quoi il correspond (le nouveau service à thé qu’on a trouvé beau en passant devant le magasin, et qu’on ne saura pas où ranger puisqu’on en avait déjà deux).

Conclusion : en règle générale, les besoins de base n’exigent plus la totalité du budget d’un ménage, loin de là. Le reste est composé de besoins complémentaires et de standing, au sein desquels il est difficile de distinguer ce qui relève de la dépense contrainte de ce qui relève du choix de vie.

Il y a bien sûr de fortes disparités selon les strates de revenu. Les besoins de base pèsent généralement beaucoup plus que la moitié du budget d’un ménage pauvre, et parfois moins du dixième de celui d’un ménage aisé. Mais nous parlons ici de moyennes, parce qu’il s’agit de comprendre autour de quel point d’équilibre la psychologie collective converge.

Cette psychologie de l’homme contemporain veut que les besoins complémentaires et de standing, qui pèsent une part très importante de son revenu, soient très vite incorporés dans ce dont l’individu estime la détention normale – et donc la non-détention anormale.

C’est en partie lié au fait que notre société s’organise autour de normes que l’individu est bien obligé d’intégrer. Si je travaille à Paris, j’ai besoin d’avoir accès au RER, parce que je suis amené à me loger en banlieue. Si je travaille dans l’édition, mon employeur s’attend à ce que j’ai une connexion Internet. Si je veux pouvoir « donner mon 06 » à quelqu’un que je trouve attirant, comme cela se fait désormais, il faut bien que j’aie un téléphone portable.

Mais c’est lié aussi, en grande partie, au fait que les individus eux-mêmes intègrent des besoins additionnels à la normalité, dès lors qu’ils constatent que d’autres individus, autour d’eux, les ont couverts. Et même, et surtout, si ces individus appartiennent à une classe sociale supérieure à la leur – on pourra lire, à ce propos, le classique de Thorstein Veblen, « Théorie de la classe de loisirs ».

Voici deux bons exemples de ces mécanismes, et qui parleront sans doute à tous les lecteurs : les téléphones portables et les connexions Internet. La plupart d’entre nous sont nés et ont grandi dans un monde où ces biens de couverture des besoins complémentaires n’existaient pas ou très rarement (selon notre âge). Dès que ces biens sont apparus, ils ont créé un besoin, et ce besoin complémentaire a désormais été intégré à nos définitions de l’aisance et de la pauvreté. Un Français d’aujourd’hui qui n’a pas les moyens d’avoir un téléphone portable ou une connexion Internet s’estime pauvre. Et pourtant, il y a seulement 15 ans, sans doute ce même Français n’avait-il rien de tout cela – et il ne se sentait pas pauvre pour autant.

Nous déterrons là la racine psychosociologique de ce que les économistes appellent la « loi de Say » : l’offre crée sa demande. C’est le fondement de la théorie économique classique, et l’histoire montre qu’aussi longtemps que le système n’est pas bloqué par la concentration des richesses, c’est bien ainsi que les choses se passent.

On peut tout à fait le regretter – d’ailleurs, personnellement, je le regrette : je préfèrerais largement vivre dans le monde de Henry David Thoreau à devoir subir l’univers de Jean-Baptiste Say. Si ça ne tenait qu’à moi, nous nous engagerions clairement dans la voie de la décroissance soutenable. Mais bon, ça ne tient pas qu’à moi, et en attendant, les gens suivent Say, majoritairement.

C’est pourquoi il n’est pas absurde de définir la pauvreté relative en fonction du salaire médian, comme le font actuellement les économistes – bien qu’à première vue, l’application de ce genre de règle puisse donner des résultats paradoxaux.

On répute généralement que la situation de pauvreté relative commence pour un individu quand son revenu disponible est inférieur à 60 % du revenu médian. Or, lorsqu’on projette dans le temps ce seuil, comme l’a fait Thilo Sarrazin dans l’ouvrage cité plus haut, on découvre par exemple, qu’en République Fédérale, le seuil de pauvreté 1995-2005 (y compris Länder orientaux !) était supérieur au revenu médian de 1960 (Allemagne de l’Ouest uniquement !), exprimé en euros 2005. Ou, pour le dire autrement, le travailleur ouest-allemand moyen de 1960 était pauvre selon les normes de l’Allemagne réunifiée de 1995-2005.

Seulement voilà : ce travailleur moyen de 1960 n’avait tout simplement pas les mêmes besoins qu’un Allemand de 2005. C’est pourquoi il s’estimait sinon riche, du moins dans l’ensemble plutôt satisfait de son sort. Il vivait dans une société qui sortait à peine de la pénurie d’après-guerre, et l’Allemagne du miracle économique devait lui faire l’effet d’un pays de lait et de miel. Il n’avait pas encore intégré dans le périmètre de ses besoins complémentaires le réfrigérateur, la télévision ou la machine à laver, etc.

Tout comme, bien sûr, le Français de la même époque – comme en témoignent les taux de pénétration de quelques biens d’équipement, chez nous, depuis les années 50.

Ce tableau permet à la fois de relativiser et de comprendre le souvenir ébloui que les années 60-70 ont laissé dans nos sociétés.

En 1960, avec un revenu correspondant à ce que nous appelons aujourd’hui le seuil de pauvreté relative, on vivait sa vie. On n’avait généralement pas d’automobile, pas de réfrigérateur3, pas de télévision, pas de téléphone, pas de lave-linge. On ignorait généralement jusqu’à la possibilité du lave-vaisselle, du congélateur, du four à micro-ondes, du micro-ordinateur, de la connexion Internet, du téléphone portable – et donc on n’en manquait pas. On allait au travail à bicyclette. Et on partait en vacances au Crotoy, en pension de famille ou sous la tente.Ce tableau permet à la fois de relativiser et de comprendre le souvenir ébloui que les années 60-70 ont laissé dans nos sociétés.

L’enfer ? Pas du tout : le Paradis !

Si vous considérez que le bien-être, c’est de quoi manger, un toit, l’électricité, un électrophone et quelques 33 tours, deux séances de cinéma par semaine – eh bien à ce compte-là, avec à peu près 10 000 euros par personne, des frais de transport plutôt faibles et un loyer de province, vous êtes heureux.

Si en plus vous vous souvenez de l’époque où vous aviez besoin des tickets de rationnement pour survivre ; si en plus vous constatez que chaque année, vos revenus augmentent un peu ; si cela vous donne l’espoir de pouvoir bientôt vous payer le réfrigérateur et même, peut-être, un jour, le graal des Français d’alors, la bagnole ; mais alors là, vous êtes très heureux.

C’est pourquoi, si la pauvreté absolue est une donnée objective (avoir faim, avoir froid), la pauvreté relative dépend entièrement de considérations subjectives. Et, en particulier, elle résulte beaucoup plus de l’évolution de nos revenus que de leur valeur dans l’absolu. L’enrichissement, même marginal, nous donne une sensation de richesse ; l’appauvrissement, même très relatif, suffit à nous donner une sensation de pauvreté.

C’est ainsi que nous nous trompons de bonne foi quand nous nous croyons moins riches que nos grands-parents – alors que la plupart d’entre nous seraient traumatisés s’ils devaient vivre dans les conditions de 1960.

Première raison de notre sensation de pauvreté : nos besoins se sont énormément accrus.

Une deuxième raison, liée à la première, c’est qu’après s’être considérablement enrichies, nos sociétés se sont progressivement mises à stagner. Or, nous venons précisément de le voir, la sensation de richesse et de pauvreté ne résulte pas tant du niveau de richesse réelle que du sens de son évolution. Et c’est pourquoi, bien sûr, une inversion du sens de cette évolution peut faire particulièrement mal.

Cette inversion du sens, c’est exactement ce qui s’est produit, très progressivement, après une longue période de croissance de plus en plus faible, puis probablement de décroissance masquée par des effets statistiques divers.

Il n’est pas évident de le prouver, parce que le pouvoir s’est ingénié à dissimuler le problème, maquillant les chiffres de l’inflation, mettant en avant les revenus totaux et rendant difficile la détermination des revenus nets après dépenses contraintes. Mais on peut assez facilement deviner ce qui s’est réellement passé depuis quelques années, quand on regarde la courbe ci-dessous du salaire moyen en France, qu’on trouvera sur le site de l’INSEE.

Si l’on en juge par cette courbe, les Français ont vu leur pouvoir d’achat croître régulièrement jusqu’à la fin des années 70 : il a triplé en l’espace d’une génération. A partir de 1978, cette tendance s’est cassée. La croissance du salaire moyen a continué, du moins si on en juge par les chiffres de l’INSEE, mais beaucoup plus lentement.

A partir de la crise de 2008, on a pu observer les signes annonciateurs d’une inversion pure et simple. Pour l’instant, cette inversion n’est pas constatée, du moins si on s’appuie sur les chiffres officiels. Mais étant donné l’impact de la bulle immobilière sur une grande partie de la population (les locataires, les emprunteurs), on peut considérer qu’en termes de revenu disponible après dépenses contraintes, la majorité a désormais clairement basculé dans la régression.

Une régression bien sûr assez modérée par rapport à ce qu’ont vécu par exemple les Grecs ou les Portugais, et une régression encore qui part d’un niveau élevé selon les normes en vigueur dans la plus grande partie du monde. Mais une régression qui fait forcément très mal à une population ayant en tête les mythiques années 70, leur consommation radieuse, leur inflation élevée facilitant l’accès à la propriété immobilière par les classes populaires, etc.

C’est cette courbe, aussi, qui explique une spécificité des luttes de classes telles qu’elles ont pris forme, désormais, en Europe occidentale, et particulièrement en France : elles recoupent largement un conflit générationnel. Dans un système où sur le plan symbolique, l’appartenance à telle ou telle classe est de moins en moins manifestée par un rôle objectif dans la production et de plus en plus par un niveau de pouvoir d’achat, et où, par ailleurs, on assiste à une opposition entre des baby-boomers qui ont bénéficié de la période de forte croissance et leurs enfants entrés dans la vie active après le début de la stagnation, le conflit entre riches et pauvres a tendance à répliquer un face-à-face crispé entre vieux et jeunes.

D’ordinaire rejetée dans le préconscient collectif, la problématique a émergé récemment avec les « enfoirés » et leur chanson « Toute la vie » opposant l’argumentaire des baby-boomers aux récriminations des trentenaires. Il faut prêter attention à cet intersigne. Il annonce une des principales figures de la révolte dans les années qui viennent : la mise en accusation de la génération Cohn-Bendit, comme par hasard une tranche de la population majoritairement pro-euro, par ses enfants – lesquels forment, eux, une tranche de la population majoritairement anti-euro.

Deuxième raison de notre sensation de pauvreté : nous vivons une période de stagnation, voire de lente régression, faisant contraste avec une période d’expansion dont nous gardons collectivement la mémoire.

Facteur aggravant : tandis que nos rythmes de croissance ont régulièrement baissé ces dernières décennies, la répartition des revenus est progressivement redevenue plus inégalitaire. Le phénomène est évidemment beaucoup moins prononcé chez nous qu’Outre Atlantique. Mais il existe, comme l’ont bien montré les travaux de Camille Landais.

On doit citer ici son étude « Les hauts revenus en France », dans laquelle il a démontré l’explosion (relative) des inégalités, de 1998 à 2006. Sur cette période, Landais a démontré que le revenu médian avait crû de 4,29 %, alors que le revenu moyen avait crû de 5,90 %. En cause : la croissance très rapide des très hauts revenus : c’est eux qui ont « tiré » le revenu moyen, ce qui explique qu’il ait crû beaucoup plus vite que le revenu médian. Le centile supérieur de la stratification des revenus, sur la même période, a par exemple vu ses revenus croître de 42,6 %.

D’une manière générale, la croissance des inégalités engendre un décalage entre la perception de la richesse globale et sa réalité. Il est en effet contre-intuitif que la majorité s’appauvrisse alors que la richesse totale augmente. C’est une des raisons pour lesquels une grande partie des gens pensent aujourd’hui que notre société devient plus pauvre, alors qu’en fait, elle continue à s’enrichir – beaucoup plus lentement que pendant les Trente Glorieuses, il est vrai.

Un bon exemple des mécanismes à l’origine du décalage entre perception de la réalité économique par la majorité et situation générale réelle est fourni par l’augmentation des loyers.

Avec la bulle immobilière, ils se sont envolés. Pour les locataires, c’est un appauvrissement manifeste en termes de revenu disponible après dépenses contraintes, donc ils ont tendance à penser que tout le monde s’appauvrit – par réflexe, nous projetons tous notre situation sur notre environnement.

Pour les propriétaires, c’est un enrichissement, mais comme la valeur des biens s’est envolée sur le marché, ils ne voient pas que le taux de rendement de leur bien, qui leur paraît normal eu égard à sa valeur de marché, correspond en fait à un loyer très élevé. Donc ils ne se rendent pas forcément compte qu’ils sont, d’une certaine manière, plus riches, puisque leurs revenus augmentent.

Pour l’économiste qui regarde l’opération dans son ensemble, il n’y a ni enrichissement, ni appauvrissement direct. Les locataires voient leur revenu réel disponible baisser, tandis que les propriétaires le voient monter. C’est un jeu à somme nulle : la majorité (les locataires) s’est appauvrie, mais si on regarde au pied de colonne, locataires et propriétaires confondus, il n’y a pas eu de variation du revenu global4.

Troisième raison de notre sensation de pauvreté : l’accroissement des inégalités fait que la majorité s’appauvrit même quand la collectivité s’enrichit.

Cette sensation générale d’appauvrissement est encore accentuée par des phénomènes plus diffus, où la psychologie joue un grand rôle.

C’est ici qu’il nous faut nous intéresser aux deux dernières catégories de biens que nous avions identifiées ci-dessus : les biens de production et les biens de production des biens de production.

D’une certaine façon, un petit propriétaire terrien d’économie traditionnelle, dont le niveau de consommation était, comme nous l’avons vu, bien plus faible que celui d’un Français moyen contemporain, était cependant beaucoup plus riche que ce Français. C’est que :

– si en matière de biens de couverture des besoins de base, il lui était sensiblement inférieur ;
– si en matière de biens de couverture des besoins complémentaires, il lui était très inférieur ;
– en revanche, s’agissant des biens de production, il lui était très supérieur.

Non seulement il détenait les biens de production nécessaires à l’exercice de son activité agricole, mais pour l’essentiel, il détenait même les biens de production de ces biens de production. Il fabriquait souvent lui-même ses outils, et pouvait entretenir en toute autonomie ses bâtiments. Comme il n’avait besoin de presque aucun matériel technique complexe, il était littéralement maître de l’intégralité des processus de production qu’il administrait.

Donc, d’une certaine façon, notre petit propriétaire terrien d’économie traditionnelle était plus riche que nous. Si on considère qu’en termes d’économie physique, le vrai détenteur du capital est celui qui détient les moyens de production des moyens de production, ce petit propriétaire terrien jouissait d’un statut plus enviable que le nôtre, nous qui généralement ne maîtrisons même pas les biens de production intermédiaires. D’où notre sensation de pauvreté : obscurément, nous avons conscience de la précarité de notre statut.

Quatrième raison de notre sensation de pauvreté : notre aliénation s’accentue avec la complexification et la virtualisation des processus économiques.

Cette sensation d’aliénation débouche sur une frustration qui ne concerne pas que les métiers jadis exercés avec davantage d’indépendance. Notre sensation d’appauvrissement a une racine psychologique encore plus profonde.

Même dans les sociétés sauvagement capitalistes du XIX° siècle, la richesse des prolétaires existait : ils avaient la certitude d’avoir leur place dans le monde tout simplement parce qu’ils le faisaient. Ils le fabriquaient. Ils cultivaient les champs, ils faisaient fonctionner les machines, ils extrayaient le charbon.

C’est là une richesse immatérielle et non financière, mais bien réelle – une richesse psychologique, en quelque sorte. Elle ne s’oppose pas à la pauvreté stricto sensu, mais elle signifie que l’aliénation dans l’ordre social trouve un contrepoids dans une forme particulière de la possession de soi, à travers la dignité que l’on retire de son travail.

D’une certaine manière, le développement économique contemporain nous a tous appauvris sous cet angle. Sur le plan matériel, sans doute les gens d’aujourd’hui vivent-ils mieux que les pauvres d’hier, à de rares exceptions près. Mais sur le plan psychologique, il est également probable que nos contemporains souffrent davantage, parce qu’ils se sentent en quelque sorte injustifiés dans le monde où ils vivent : ils ne l’ont jamais possédé, ils ne le fabriquent plus, et bien souvent ils ne sont même plus nécessaires pour le faire fonctionner. Ils s’en sentent exclus.

C’est à mon avis ce qui explique que tant de gens ressentent aujourd’hui une pauvreté très relative bien plus cruellement que les prolétaires de jadis ne ressentaient leur pauvreté absolue. D’une certaine manière, nous nous sentons tous vides, comme dépossédés de nous-mêmes parce que coupés du monde, surnuméraires en quelque sorte.

Les couches moyennes peuvent compenser cette exclusion dans l’ordre de la production par leur intégration dans celui de la consommation : « je ne participe plus au cycle de l’échange en créant de la valeur, mais en en dissipant, donc j’ai ma place dans ce cycle ». Mais les pauvres, exclus de la production, le sont tout autant de la consommation ; ils n’ont donc plus aucuneplace dans le cycle de l’échange. Et pour l’être humain, animal social, intelligence communicationnelle, ne plus échanger, c’est être mort vivant.

Cinquième raison de notre sensation de pauvreté : pour des raisons psychologiques, notre aliénation croissante renforce notre sensation générale de frustration.

L’amère vérité

L’ensemble des facteurs que nous venons d’énoncer explique les réactions des auditeurs heurtés par mon discours. Je peux comprendre leur étonnement, et à la réflexion, il ne me surprend pas. J’aurais dû anticiper les objections qui m’ont été faites.

Cela étant, même si certaines vérités sont désagréables à entendre, il faut les faire entendre.

Actuellement, qui est vraiment pauvre dans un pays comme la France ?

Pour répondre à cette question, il faut sans doute affiner notre distinction entre pauvreté absolue et pauvreté relative.

Je pense qu’on peut distinguer :

– La pauvreté de survie, définie comme le revenu inférieur au seuil d’exigence physiologique minimale. Un pauvre de survie, c’est quelqu’un dont la précarité monétaire met la vie même en danger.
– La pauvreté de vie décente, définie comme le revenu inférieur au seuil d’exigence minimale socioculturelle. Un pauvre de vie décente, c’est quelqu’un dont la précarité monétaire met la dignité en péril, et qui doit généralement subir un inconfort physique significatif au regard de ce que ses contemporains appellent le « confort ».
– la pauvreté de vie normale, en fait le risque de précarité, tel qu’on l’évalue selon les normes socioculturelles du pays. Un pauvre de vie normale, c’est quelqu’un dont la précarité monétaire fait qu’il ne peut pas mener une vie jugée « normale » dans son pays.

Un examen des réalités sociologiques françaises contemporaines montre que :

– La pauvreté de survie est réapparue en France depuis les années 80 après avoir brièvement disparu dans les années 60-70, mais elle reste, Dieu soit loué, marginale. En gros, cela concerne les gens qui sont sans domicile fixe et désocialisés. Le nombre de personne structurellement sans abri a pu être estimé l’hiver dernier entre 140 000 et 200 000. C’est un indicateur de la proportion de la population qui est vraiment confrontée à la pauvreté de survie : environ 0,25 % des habitants du pays. Fait préoccupant, on estime que cette population en danger augmente actuellement de 15 % par an environ.

– La pauvreté de vie décente est un phénomène, en France, beaucoup plus massif. 3,6 millions de personnes vivent dans des conditions d’hébergement indignes ou malsaines. C’est un bon indicateur, car en général, quand les gens sont confrontés à la pauvreté de vie décente, ils se concentrent sur les biens de base : logement et alimentation. Il est difficile de savoir quelle proportion de Français rogne sur le budget alimentation. Il n’est pas si facile que cela de fixer un seuil en termes de niveau de revenu, parce que par exemple, un smicard locataire en région parisienne est objectivement plus pauvre qu’un RMIste hébergé gratuitement chez ses parents en province. Mais on suit facilement les problèmes de logement : 3,6 millions de Français mal logés, c’est environ 5,25 % de la population. C’est évidemment beaucoup trop, mais il faut se souvenir que lorsque l’abbé Pierre a lancé son appel célèbre en 1954, leur nombre correspondait à la moitié environ de la population française. Cela donne une idée de ce que fut la pauvreté de vie décente chez nous, par rapport à ce qu’elle est aujourd’hui.

– La pauvreté de vie normale est sans doute assez bien mesurée par l’indicateur officiel INSEE : le taux de pauvreté relative. Nous l’avons déjà rencontré précédemment, il est utilisé dans beaucoup de pays. Il correspond à la fraction de la population qui vit avec moins de 60 % du salaire médian (ou moins de 50 %, ou moins de 70 %, les trois indicateurs existent). Si l’on admet le seuil le plus usité, 60 % du revenu médian, on aboutit à la conclusion qu’en France, 13,5 % des habitants sont en pauvreté relative.

Au final, on a donc : 0,25 % de la population en pauvreté de survie (estimation), 5,25 % en pauvreté de vie décente (estimation) et par déduction, 8 % de la population en pauvreté de vie normale. Et 86,5 % des habitants de la France ne sont pas pauvres.

C’est pourquoi j’ai dit, quand j’étais à Strasbourg, quelque chose qui a apparemment choqué certaines personnes :

« Si on allait expliquer ce que sont les problèmes des Grecs dans les pays qui vivent encore à l’époque où il faut travailler une demi-heure pour avoir un œuf, dans certains pays très pauvres d’Afrique par exemple, les gens ne comprendraient pas. Ils diraient : « mais ce sont des problèmes de riches, ça ».

Eh bien je suis désolé que cela ait choqué des gens, mais c’est tout simplement vrai.

Il y a bien sûr en France, et a fortiori en Grèce, des gens qui ont des problèmes que les pauvres des pays pauvres reconnaîtraient comme des vrais problèmes. Les pauvres de survie, les pauvres de vie décente : ils ont des vrais problèmes, ces gens-là.

Pour les pauvres de vie normale, il est déjà moins certain que leurs problèmes seraient jugés sérieux au Nigéria ou au Bengladesh…

Quant aux 86,5 % de la population française qui ne sont pas en situation de pauvreté, même relative, ce sont des gens qui ne peuvent avoir que des problèmes de riches au regard des normes admises dans les pays pauvres. Et donc collectivement, si on s’intéresse à nos sociétés en tant que groupes, si on s’intéresse à la masse principale qui fait nos sociétés, nous n’avons pas de problèmes qui pourraient être considérés comme graves dans les pays pauvres.

C’est donc un fait : des sociétés où la pauvreté de survie ou de vie décente ne concerne plus que 5 % environ de la population, soit le cas de la plupart des sociétés européennes, ce sont des sociétés qui ont dans l’ensemble desproblèmes de riches. Même la Grèce, qui a des problèmes beaucoup plus sérieux que la France, a au fond des problèmes de riches. Si vous allez dire à un Congolais ou à un Somalien qu’en Grèce, n’est-ce pas, c’est terrible, il y a de plus en plus de gens qui ne peuvent plus payer leur électricité, il est probable que votre interlocuteur aura du mal à ne pas éclater de rire.

On m’a reproché de cautionner l’instrumentalisation de ce fait par des gens comme Alain Minc ou Jacques Attali, au motif que j’ai mentionné cette réalité. Mais je ne cautionne rien du tout. Je fais un constat, c’est tout.

Collectivement, les Français peuvent se plaindre de beaucoup de choses. Ils peuvent dire qu’on pratique à leur encontre une forme étrange de génocide par substitution de population – c’est discutable, mais précisément, il faut en discuter. Ils peuvent dire qu’ils subissent une insécurité croissante – c’est vrai. Ils peuvent dire qu’ils sont parfois victimes de racisme, y compris de racisme antiblanc – c’est vrai, là encore. Ils peuvent, surtout, dire qu’ils vivent dans des sociétés absurdes, où ils se sentent pauvres – c’est vrai, nous avons vu pourquoi.

Mais ils ne peuvent pas dire qu’ils sont pauvres. Pour l’écrasante majorité d’entre eux, c’est tout simplement faux.

Fin de le partie 2.


La consommation effective correspond à la ventilation du budget des ménages y compris transferts sociaux. C’est donc un indicateur plus exhaustif que les calculs n’incluant que les dépenses supportées directement. Les deux notions sont malheureusement souvent confondues, ce qui ne facilite pas l’évaluation des évolutions.

Anecdote : ma mère m’a raconté que dans les années 50, quand un bonhomme de sa connaissance s’acheta son premier réfrigérateur, il le plaça dans son salon. C’était un signe extérieur de richesse, et les invités devaient s’incliner, tels de vieux Romains devant l’autel domestique.

Evidemment, si on s’intéresse aux impacts indirects de la bulle immobilière, via l’effet de richesse d’une part, la réduction de la propension à consommer d’autre part, le problème est tout à fait différent. Mais cette question est ici hors sujet : nous ne parlons que des impacts directs, et de leur perception par les acteurs.

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