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Pourquoi nous sommes riches, et pourquoi c'est important (3) | Par Michel Drac.

Publié le : 05/03/2015 17:00:00
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Pourquoi nous sommes riches, et pourquoi c’est important | Par Michel Drac. 
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Troisiéme partie :


L’avantage d’être (relativement) riches

Si, dans ma conférence, j’ai souligné la richesse des pays développés, c’est parce que cet aspect des choses pourrait bien constituer un paramètre très important, dans notre avenir proche.

Au sein d’un monde occidental relativement riche, la France ne fait pas mauvaise figure. Le patrimoine par habitant des Français est un des plus élevés du monde. 5 % environ des Français sont millionnaires en dollars5, un des taux les plus élevés du monde. En termes de patrimoine médian, même si la mesure est toujours délicate, la France pointe systématiquement dans le tiercé de tête des grands pays. Le taux d’endettement des ménages est très raisonnable.

Conclusion : notre Etat est certes ruiné, mais pas nous, pas nos ménages. Il y a énormément de gens en France qui ont les réserves permettant de faire face à une période de vaches maigres.

Ce fait est d’une grande importance dans le contexte actuel.

J’ai décrit ce contexte dans la première partie de ma conférence à Strasbourg : c’est un contexte instable, géopolitiquement et économiquement. L’euro s’inscrit dans une architecture baroque, au croisement de l’impérialisme anglo-saxon et d’une vision allemande de la construction européenne. Il n’est pas certain du tout que les grands acteurs géopolitiques vont encore le maintenir bien longtemps. A tout moment, la zone euro peut exploser – et en outre il est certain que cela finira par se produire, de manière ordonnée espérons-le, parce que même si les grands acteurs décident de faire durer cette construction mal conçue, tout a une limite. On ne peut pas éternellement faire tenir debout un édifice qui penche de plus en plus.

A ce moment-là, quand l’euro craquera, à mon avis, une véritable rupture politique deviendra envisageable en France. Pour l’instant, ce n’est pas le cas, parce que même si tout le monde sait que l’euro est mort, la perspective de son explosion est si réfrigérante, en particulier pour les classes qui bénéficient de l’ordre actuel, que le paysage politique français est en quelque sorte congelé. Mais dès que l’euro aura explosé, la raspoutitsa politique suivra le dégel économique.

C’est là qu’il sera très important d’avoir en France une majorité de gens qui sont objectivement relativement aisés, qui ne sont pas surendettés… bref, qui sont suffisamment solides pour qu’on puisse leur demander de supporter temporairement le poids d’un grand désordre monétaire, probablement accompagné d’une baisse difficilement maîtrisable du franc restauré.

L’effet d’une dévaluation n’est en effet positif qu’après une période initiale de crise destructrice.

Lorsqu’une monnaie est dévaluée, dans un premier temps, le revenu par habitant décroît. C’est le premier effet, négatif, de toute dévaluation : les rentiers perdent une partie de leurs ressources, les importations coûtent plus cher, bref le pouvoir d’achat des ménages diminue. Puis, dans un second temps, la balance commerciale se rééquilibre et la monnaie avec. A ce moment-là, ou bien les exportations repartent, ou bien on a développé les productions locales qui peuvent se substituer aux importations – ou encore les deux phénomènes se conjuguent. Dès lors, le revenu par habitant se rétablit, puis, en général, il augmente assez significativement – du moins pour les catégories dont le pouvoir d’achat dépend avant tout des revenus du travail, devenu plus abondant.

L’Argentine post-2000 fournit un bon exemple de ce mécanisme : elle avait arrimé sa monnaie au dollar, ce qui est à peu près la situation des économies européennes arrimées à un euro géré comme l’était le Mark ; à partir de 1999, l’arrimage au dollar provoque une récession ; début 2002, l’Argentine désarrime sa monnaie, et fait défaut sur sa dette.

Pour la France post-explosion de l’euro, le même mécanisme a toutes les chances de se produire. Dans un premier temps, un choc très rude : phase 1. Puis, dans un second temps, une phase d’expansion : phase 2. Au total, pour l’Argentine et en termes d’évolution cumulée : + 18 % sur le PIB entre 2000 et 2006, après avoir touché un plus bas à – 15 %.

C’est là que la relative richesse de notre pays constitue un atout majeur : nous avons théoriquement les « matelas de confort » qui permettent d’encaisser le choc initial sans trop de dommages. Le risque, en effet, c’est qu’une économie se disloque pendant la phase 1, et ne soit donc plus en état de profiter de son potentiel de croissance, une fois le moment venu d’enclencher la phase 2. Mais si nous nous organisons bien, nous avons tout à fait les moyens de maîtriser ce risque. Pour dire les choses simplement, les réserves accumulées par la fraction aisée de notre population sont amplement suffisantes, si on sait les mobiliser habilement, pour que la traversée de la phase 1 se déroule dans de bonnes conditions.

C’est par exemple ce que fit Antoine Pinay en 1958, à l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle – dévaluation de 17 % et émission d’un emprunt public pour sortir en partie de la dépendance financière externe. La même opérationmutatis mutandis n’est pas impossible, dans une France qui devrait faire face aux conséquences de l’explosion de l’euro.

Bien sûr, ce sera beaucoup plus difficile en 2017 ou en 2022 que cela ne le fut en 1958. La population est beaucoup moins unie, beaucoup moins homogène, et surtout, elle a complètement oublié ce que veut dire une vraie période de restriction – chose que les Français de 1958 savaient fort bien ; une raison pour laquelle Pinay put leur administrer sa purge sans problème, c’est que des gens qui avaient vécu l’Occupation étaient, sur le plan psychologique, structurés par un souvenir collectif inverse de celui qui nous structure aujourd’hui : ils avaient connu une époque de brutale rétraction du pouvoir d’achat sous le niveau considéré jusque-là comme normal.

Ou pour le dire de manière imagée : quand on a subi Laval 1935, Laval 1940 et la reconstruction à marche forcée, Pinay 1958, c’est du velours. Alors que quand on a été bercé toute sa vie dans le souvenir des mythiques années 70, Marine 2022 (par exemple), ça risque de piquer les yeux…

Mais on devrait pouvoir s’en sortir. A condition que notre classe moyenne revienne dans le réel et que nos contemporains cessent de se croire victimes d’un crime contre l’humanité quand ils ne peuvent pas se payer le dernier modèle de téléphone portable, nous avons tout à fait les moyens de faire l’essentiel : encaisser par exemple un – 15 % sur le PIB à l’occasion d’une explosion désordonnée de la zone euro, et cependant tendre un filet de sécurité protecteur sous les fractions les plus fragiles de la population, pour ensuite repartir dans de bonnes conditions, et reconstruire une nouvelle économie nationale plus solide, plus pérenne, plus saine.

Sous cet angle, nous sommes bien mieux lotis que l’Argentine de 2002. Ou que d’autres pays européens, déjà sur la corde raide, et demain peut-être confrontés au désordre économique induit par une explosion de l’euro en ordre dispersé. Ou même que les Etats-Unis, ce pays-phare, paraît-il, où pourtant le patrimoine médian est bien plus faible qu’en France…

Un internaute m’a écrit pour me demander d’expliquer ce qu’il pensait être une contradiction :

J’ai affirmé, il y a quelques années, lors d’une conférence prononcée dans les locaux de l’Action Française, que le choix pour la France se trouverait en fins de compte entre la Grèce et l’Argentine.
J’aurais dit, à présent, selon cet internaute, qu’on peut être « optimiste » pour la France.

Je lui réponds : je suis relativement optimiste pour une France confrontée à la situation de l’Argentine. Je pense que nous ferions une Argentine très convenable.

Michel Drac
le 4 mars 2015


Bibliographie

L’Expansion, Deux siècles de révolution industrielle
[http://www.amazon.fr/Deux-si%C3%A8cles-r%C3%A9volution-industrielle-lExpansion/dp/B007ZUHLHS]

Thilo Sarrazin, L’Allemagne disparaît
[http://www.amazon.fr/LAllemagne-disparait-Thilo-Sarrazin/dp/281000529X/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1425465612&sr=1-1&keywords=l%27allemagne+disparait]

Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois
[http://www.amazon.fr/Walden-ou-vie-dans-bois/dp/2070715213/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1425465645&sr=1-1&keywords=walden+ou+la+vie+dans+les+bois]

Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir
[http://www.amazon.fr/Th%C3%A9orie-classe-loisir-Thorstein-Veblen/dp/2070299287/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1425465563&sr=1-1&keywords=th%C3%A9orie+de+la+classe+de+loisir]

Camille Landais, Les hauts revenus en France (1998-2006) : Une explosion des inégalités ?
[http://www.inegalites.fr/IMG/pdf/hautsrevenuslandais.pdf]

Fondation Abbé Pierre, 20e rapport sur « L’État du mal-logement en France »
[http://www.fondation-abbe-pierre.fr/20e-reml]


Lors de la conférence, j’ai parlé d’un Français sur cinq. C’était évidemment un lapsus. Le taux calculé par le Crédit Suisse s’établit à 4,75 % des Français adultes.

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