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Pourquoi nous sommes riches, et pourquoi c'est important (1) | Par Michel Drac.

Publié le : 05/03/2015 11:16:58
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Pourquoi nous sommes riches, et pourquoi c’est important | Par Michel Drac.
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A la suite de ma conférence donnée en novembre dernier à Strasbourg et diffusée récemment sur le web, j’ai reçu plusieurs emails concernant une des choses que j’ai dites dans cette conférence – à savoir :

« Pour qui regarde l’économie mondiale avec recul, avec le regard dépassionné et aussi objectif que possible d’un contrôleur, et qui situe les choses dans leur contexte et dans un cadre large, la première chose qui frappe, et je vais vous étonner, c’est que ça va extraordinairement bien. Nous n’en avons pas conscience, mais en fait, nous sommes incroyablement riches.  »

« Je vais simplement vous donner un chiffre. Un des moyens de mesurer la richesse réelle des peuples, c’est de regarder combien de temps les gens doivent travailler pour se procurer des biens de base. […] Une des unités de mesure sans doute les plus fiables, c’est : un œuf. […] On a essayé d’estimer combien de temps il fallait à un travailleur, en moyenne, pour pouvoir s’acheter un œuf à différentes époques. […] Au XIX° siècle, il fallait probablement travailler 20-25 minutes pour se procurer un œuf. Et encore en 1950, si on prend le salaire moyen dans la plupart des pays développés, il fallait 10-12 minutes pour se procurer un œuf. Aujourd’hui, il faut dans les pays développés 30 secondes de travail pour se procurer un œuf. »

« Par rapport à cet étalon, qui n’est évidemment pas parfait mais qui situe les choses, nous sommes aujourd’hui dans nos pays développés à un niveau d’aisance qui aurait fait rêver nos arrière-grands-parents et que les arrière-grands-parents de nos arrière-grands-parents ne pouvaient même pas imaginer. C’est la première chose qu’il faut comprendre : même si nous n’en avons pas conscience, nous sommes extraordinairement riches. »


Voici un exemple, tout à fait représentatif de la tonalité générale des réactions que j’ai reçues :

« Pensez à ceux qui vivent avec 1000€ par mois voire moins. J’apprécie beaucoup vos conférences en général, je n’aime pas critiquer les conférenciers, vu qu’eux ils se mettent en avant, et vu aussi le travail de préparation effectué pour celles-ci. C’était juste pour préciser que ces dernières années, je vivais avec environ 1 500 € par mois, ça allait, depuis 15 mois, je vis avec 15 € / jours (445 € / mois), j’ai l’impression que vous semblez oublier cette tranche de la population, qui est proche de la survie. »

Visiblement, il y a une incompréhension. Il est nécessaire d’étayer mes propos, pour mieux me faire comprendre.

Précision liminaire

Avant tout, une précision.
Qu’il soit bien entendu que :
- Non seulement je ne me désintéresse pas des gens qui vivent avec moins de 1 000 euros par mois,
- Non seulement je ne nie pas qu’ils soient objectivement pauvres,
- Mais en outre mon propos, à Strasbourg, était entre autres choses d’expliquer pourquoi ces gens sont pauvres.
- Ceci étant posé, je tiens à démontrer ce que j’ai dit.
Donc, première question : collectivement, dans les pays développés, sommes-nous riches ou sommes-nous pauvres ?

Sommes-nous riches ?

J’ai soigneusement conservé dans ma bibliothèque un numéro du magazine L’Expansion, paru dans les années 80. Ce hors-série intitulé « Deux siècle de révolution industrielle » était en effet d’une qualité assez remarquable. A cette époque-là, la presse française était encore lisible.

Parmi d’autres tableaux, L’Expansion indiquait quelques équivalents-travail pour des biens de consommation courante :

En minutes de travail de manœuvre

1875

1925

1980

1 Kg de pain

103

45

10

1 Kg pommes de terre

17

29

7

1 Kg de jambon de Paris

1 140

824

112

1 Kg de bifteck

570

523

150

1 litre de lait

86

31

7


J’ai depuis vu d’autres tableaux établis par d’autres économistes. Ils ne contredisent en rien les éléments avancés par l’Expansion en 1980.

J’ai par exemple sous la main l’ouvrage controversé de Thilo Sarrazin, « L’Allemagne disparaît ». Je l’ai repris d’ailleurs suite à ma conférence de Strasbourg, parce qu’on m’a posé une question qui m’a amené à en parler indirectement.

Sarrazin présente lui aussi des équivalents-travail sur la longue durée. Ses conclusions recoupent celles présentées par l’Expansion en 1980, et les actualise.

En minutes de salaire moyen [Allemagne]

1950

1960

1970

1980

1990

2000

2008

1 Kg de viande

140

110

50

35

25

20

22

1 paire de chaussure homme

1 400

820

450

435

370

290

360

10 œufs

90

40

15

10

6

5

5

500 grammes de beurre

60

30

15

9

5

3

2

1 place de cinéma

50

30

30

25

22

20

25


Lors de ma conférence, j’ai choisi l’exemple de l’œuf, parmi d’autres que j’avais en tête, parce que c’est un des étalons les moins mauvais. Il est délicat de comparer par exemple le prix d’un costume de 1900 et celui d’un costume d’aujourd’hui, parce qu’il ne s’agit évidemment pas du même costume. On ne peut pas non plus comparer, autre exemple, le prix d’un kilomètre en train, parce que les trains ne vont plus à la même vitesse et n’offrent pas le même niveau de confort. En revanche, un œuf est un œuf. On peut discuter bien sûr du chiffre de 30 secondes de salaire par œuf, parce qu’il repose sur le salaire moyen y compris revenus différés (retraites), et non sur le salaire médian hors revenus différés. Et on peut également disserter à perte de vue sur les qualités nutritives des œufs… Mais à tout prendre, l’œuf reste un des étalons les moins mauvais.

Quoi qu’il en soit de l’étalon-œuf, de toute façon, le faisceau d’indices fourni par les tableaux ci-dessus montre bien que la rémunération du travail de nos populations européennes est bien plus élevée aujourd’hui qu’elle ne l’était en 1950, et a fortiori en 1875, si on la rapporte aux biens de consommation courante.

Alors, sommes-nous pour autant plus riches ? Riches à faire rêver nos arrière-grands-parents ? Riches à un point que leurs arrière-grands-parents n’auraient pas pu imaginer ?

Ici, il faut évidemment nuancer la réponse.

D’abord, cette réponse dépendra forcément de la définition même qu’on donne de la richesse. Après tout, si on retient la définition de Thoreau, « Un homme est riche de tout ce dont il peut se passer », il existe potentiellement une corrélation inverse entre la valeur de l’heure travaillée et la richesse. En un certain sens, personne ne peut plus être plus riche qu’un ascète, et donc tout ce qui nous éloigne du mode de vie monastique constitue un appauvrissement.

Mais bon : écartons l’objection. La richesse de Thoreau n’est de toute façon pas celle de l’homme ordinaire. En pratique, pour 99 % de l’humanité, la richesse est systématiquement définie par la possession, et jamais ou très exceptionnellement par la non-possession.

Oui mais voilà : la possession de quoi ? C’est ici que les choses se compliquent…

D’abord, bien sûr, il s’agit de la possession de ce dont on a besoin pour couvrir ses besoins de base (se nourrir, se loger, se chauffer, se soigner). Ensuite, il y a les besoins complémentaires (s’amuser, communiquer, s’informer). Vient ensuite ce à quoi on attache une forte valeur symbolique (s’habiller de manière séduisante, mais aussi l’ensemble des biens de standing par lesquels on se rattache symboliquement à une classe supérieure). Enfin, il y a les biens de production et, clef de l’autonomie, les biens de production des biens de production.

Pour les économistes, il est assez malaisé de distinguer entre ces catégories de bien. Si on ne peut pas confondre la couverture des besoins de base et la détention des biens de production, la plupart des autres catégories connaissent des zones de recouvrement. Beaucoup de biens relèvent simultanément de plusieurs catégories. Un costume cher acheté à titre non-professionnel répond à un besoin de base (s’habiller), à un besoin complémentaire (se faire beau) et, souvent, il est aussi un bien de standing (se rattacher à la classe supérieure). Dans ces conditions, les seules distinctions opératoires pour une analyse sur la longue durée historique définissent sans doute quatre catégories : les purs biens de couverture des besoins de base, tous les autres biens d’équipement et de consommation des ménages, les biens de production et les biens de production des biens de production.

En ce qui concerne les purs biens de couverture des besoins de base, les tableaux précédents tranchent le débat : le « niveau de vie » de salariés occidentaux a énormément progressé par rapport aux normes des sociétés passées.

C’est une chose que nos contemporains ont souvent perdu de vue, mais c’est un fait : par le passé, les gens vivaient dans l’ensemble très chichement.

Comme les tableaux précédents font référence à la population salariée, il subsiste certes la question des populations paysannes vivant en relative autarcie. Elles étaient sans doute relativement privilégiées par rapport aux masses ouvrières urbaines.

Cela étant, on pourra ici, pour se faire une idée d’ensemble, rappeler l’estimation de l’évolution du bol alimentaire moyen des Français en calories par jour depuis deux siècles :

Calories par jour et par Français

1780

1980

Total calories

1 753

3 444

Dont produit animal

293

1 494

[Source : L’Expansion]

Le fait que nous ayons créé une société où, si certains souffrent encore d’insécurité alimentaire, plus personne ne meurt de faim, et pratiquement personne ne souffre durablement de disette, constitue en soi un succès prodigieux, qui aurait fait rêver nos ancêtres. C’est un fait.

Et puis il y a cet ensemble de biens collectifs dont nous jouissons sans toujours réaliser quel prodige ils auraient constitué pour les hommes du XIX° siècle.

Pensons par exemple à l’accès généralisé aux soins médicaux – qui n’est pas pour rien dans l’évolution de l’espérance de vie :

Espérance de vie à la naissance en France pour les femmes1

1740

1800

1860

1920

1981

2014

26 ans

36 ans

43 ans

56 ans

79 ans

85 ans

[Source : L’Expansion jusqu’en 1981, INED chiffre 2014]

Pratiquement, nous sommes arrivés au point où chez nous, la pauvreté absolue, celle qui met en cause la survie même du pauvre, est rare. Quelques individus, à la suite d’un parcours personnel atypique, peuvent temporairement y tomber. Mais c’est marginal. Pour 99 % de la population, aujourd’hui, la pauvreté absolue est un risque presque inexistant.

Cela ne veut pas dire que personne n’est pauvre. Cela veut dire en revanche que presque personne ne l’est plus comme on était pauvre au XIX° siècle.

C’est en ce sens que j’ai dit, lors de ma conférence, que nos sociétés dites développées sont prodigieusement riches. En termes de couverture des besoins de base de l’être humain, c’est évident, nous vivons en ce moment l’accomplissement d’un véritable rêve fait par nos ancêtres : une société où le confort est devenu la norme, et où la survie n’est plus un défi que pour une petite minorité.

Donc, sous cet angle, nous sommes riches. Indiscutablement.

Alors pourquoi beaucoup d’entre nous se sentent-ils pauvres ? Car c’est bel et bien un sentiment répandu, bien au-delà des cas marginaux de pauvreté réelle qui subsistent dans les pays développés.

Vraiment, beaucoup de Français s’estiment dans le besoin. Y compris des gens qui possèdent une connexion Internet, et peuvent donc faire remarquer par email que dans nos sociétés, leur niveau de revenu fait d’eux des gens vraiment pauvres.

Comment est-ce possible ?

Fin de la partie 1.


L’espérance de vie féminine est un indicateur plus fiable que l’espérance de vie masculine sur la longue durée, parce que les guerres ont surtout touché les hommes – ce qui n’a évidemment rien à voir avec la médecine.

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