Évènement

PS, coulisses d'un jeu de massacre (N. Barotte, S. Rigaud)

Publié le : 31/05/2010 23:00:00
Catégories : Politique

parti-socialiste

« PS, coulisses d’un jeu de massacre » est un ouvrage d’enquête journalistique consacré aux luttes intestines du parti socialiste. Consacré par qui ? Par deux journalistes, l’un du Figaro, l’autre de France 3. Les journalistes du système parlent des politiciens du système. Voilà le programme.

Qu’apprend-on dans « PS, coulisses d’un jeu de massacre » ?

D’abord qu’apparemment, au PS, tout le monde gère sa carrière. Untel prend position pour Ségo, l’autre pour Martine, mais Untel et l’autre sont d’accord pour dire qu’au fond, ils pensent la même chose ou à peu près (c'est-à-dire, soyons méchant, rien sur tout). Les « ségolénistes » et les « aubristes » ne se distinguent concrètement que par des choix de carrière – chacun jouant un cheval (une jument, en l’occurrence). Le seul à surnager un peu dans ce cloaque est le représentant de la « gauche » du parti, Hamon – 22 % des voix au congrès, soit la proportion de socialistes qu’il reste au PS. Consternant.

Les luttes à l’intérieur du PS s’organisent donc concrètement autour d’écuries, elles mettent aux prises des gangs de carriéristes. Mais ce n’est pas tout : si l’on en croit les journalistes auteurs de « PS, coulisses », les pratiques usuelles dans l’ex-parti de Jean Jaurès relèvent des pires habitudes prêtées, traditionnellement, aux mafias politiciennes d’extrême droite : clientélisme véreux, bourrage d’urnes, etc. Au parti de la rose, ça ne sent pas… la rose.

Autre trait marquant dans la description proposée : la féminisation du PS a engendré, outre un phénomène ambigu de guerre des sexes larvée, une forte propension à l’intrigue (les hommes aiment le combat, les femmes aiment intriguer). Par moment, quand on lit « PS, coulisses », on se demande si on ne parcourt pas par erreur le synopsis d’un feuilleton brésilien (vacheries, réconciliations, re-vacheries, etc.). L’impression générale est qu’au consternant se mêle irrémédiablement le grotesque.

Enfin, dernier trait marquant de « PS, coulisses », l’absence presque complète de mise en perspective proprement politique. Barotte et Rigaud ont réussi l’exploit d’écrire 235 pages sur le Parti Socialiste sans presque jamais évoquer la question du programme politique (de son contenu, en tout cas). A croire que pour les journalistes des grands médias, la politique n’est plus qu’une question de carrières – la lutte des places, pas la lutte des classes. A croire que pour ces journalistes qui vivent au rythme du microcosme politicard, le réel politique, la vie de la Cité proprement dite, c’est négligeable. La seule question, c’est : qui aura la plus grosse voiture de fonction.

« PS, coulisses » : plongée au cœur d’une décadence radicale.


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Il serait vain de risquer une résumé approfondi de « PS, coulisses ». Comment résumer un feuilleton à l’eau de rose ? Mieux vaut, pour éclairer notre lanterne, relever les passages les plus révélateurs.

Les idées politiques de Vincent Peillon ? Il « trace son sillon » derrière Ségolène Royal, tait ses ambitions (devenir, un jour, premier secrétaire), et, en attendant, « organise l’organisation » pour sa cheftaine.

Il a raison, en un sens : au PS, tout le monde raisonne comme ça.

Qu’est-ce que les dirigeants socialistes ont retenu des résultats aux élections municipales 2008 ? Que puisque tout le monde avait gagné (effondrement de la « droite » oblige), il serait difficile d’éviter un clash en interne, tout le monde pouvant se permettre des « ambitions ».

Que fait Bertrand Delanoë au PS, après les élections municipales ? Il organise des « réunions delanoistes » du mardi, à la manière des « réunions jospinistes » des années 90 – dans un bon restaurant du VII° arrondissement, il soigne ses « troupes », en vue de partir à l’assaut du parti. Chez lui, celui qui « organise l’organisation », c’est Harlem Désir. « Racheté » par Delanoë, l’ex antiraciste de charme. Conclusion des grandes méditations de ces cénacles : il y a un créneau à prendre, « libéral et socialiste » (ça ne veut rien dire, mais cela n’a aucune importance, il ne s’agit que d’enclencher un mouvement autour de Notre  Dame de Paris). Perdu : Delanoë a choisi mai 2008, entre Bear Sterns et Lehman Brothers, pour se déclarer libéral. Fallait pas…

Donc, non seulement les hiérarques du PS sont carriéristes, non seulement ils sont grotesques, mais en plus ils sont nuls.

La riposte de Ségolène Royal ? Son atout maître : elle ne s’embête pas à proposer une ligne politique (à la différence de ce ringard de Bertrand, elle a compris que la politique, ça ennuie les bobos du PS), elle annonce qu’elle acceptera volontiers « cette belle mission de chef du Parti Socialiste ». En clair : je ne suis rien, je ne propose rien, mais justement, avec moi, vous pouvez être tranquilles, je ne risquerai pas vos carrières sous prétexte que j’ai des idées. Et ça a (presque) marché.

Presque seulement, car Ségolène n’a pas eu, en face, l’adversaire prévu (Delanoë). Notre Dame de Paris s’était grillée grave avec sa conversion au libéralisme début 1929. Du coup, Martine Aubry a fait son comeback. Son truc à elle, c’est « à l’ancienne ». Réseautage tous azimuts. Elle a retenu les leçons de Mitterrand. Elle fait peuple quand il faut (un peu, pas trop), se pose en fédératrice des ambitieux anti-ségo (soit tout le monde, sauf ceux qui ont « tracé leur sillon » derrière Ségo), et surtout, elle caresse les barons dans le sens du poil. D’aucuns se sont imaginé que son face-à-face avec Ségo traduisait un heurt entre la « gauche » du parti et sa « droite ». En réalité, ce n’était que le heurt entre le marketing et le clientélisme – deux méthodes de politicaillerie sans idées derrière. Pour une fois, le clientélisme l’a emporté. Un coup d’Etat moderne a préempté un coup d’Etat postmoderne. Voilà, c’est tout.

L’échec de Ségo s’explique par l’énervement qu’elle a fini par susciter chez les « barons » (Guérini, président du conseil général des Bouches du Rhône, Collomb, maire de Lyon…). Comme l’avouent crûment Barotte et Rigaud, les « contributions » déposées par les diverses « écuries », avant le congrès, ne servent au fond qu’à compter les soutiens. Qui va signer quoi ? – C’est la seule question. Et à ce petit jeu, Aubry va progressivement s’imposer. Elle est, pour un PS qui n’a plus d’idées mais beaucoup de places à défendre, le meilleur compromis – surtout avec la gauche du parti, une minorité qui, elle, a encore des idées, et à laquelle il faut, malgré tout, prêter attention.

Coup de maître d’Aubry : avoir récupéré temporairement une partie des réseaux DSK (Cambadélis - qui a pour l’occasion trahi Moscovici) – tout en négociant la neutralité de la gauche du parti, ralliée à Hamon. Coup de vice probable desdits réseaux : en poussant Aubry, ils ont affaibli Royal (que DSK voit sans doute comme un adversaire plus coriace). Voilà comment on fait un premier secrétaire du PS. Byzantin.

Dans l’histoire, on s’amuse à suivre le parcours des uns et des autres. Moscovici réussit l’exploit de tenter de trouver une place dans toutes les écuries une à une, après qu’on lui eut signifié qu’il ne serait pas l’heureux élu. Et il se fait blackbouler d’à peu près partout. Dray navigue au large, il aimerait bien jouer de son influence, mais il n’en a plus (ou presque). Reims 2008, au PS, ce n’est pas un congrès politique, c’est Loft Story. A chaque tour, on vote pour savoir qui on vire, et le dernier survivant héritera de la maison. Obscène.

Un des aspects les plus comiques de l’affaire est le retournement de discours des responsables socialistes après l’éclatement « officiel » de la crise, en septembre 2008. Ségolène Royal a fait sa campagne présidentielle sur le thème « vive l’Europe du nord, social-libérale ». Le 16 septembre 2008 au matin, elle commence à déclarer qu’il faut rompre avec la social-démocratie. Leçon à en tirer : les dirigeants socialistes sont tellement occupés à régler leurs intrigues de cour qu’ils ne peuvent même pas analyser l’économie mondiale avec 24 heures d’avance. Des poissons rouges qui tournent dans un bocal.

Ségolène, encore, enfin, parce que c’est, tout de même, la « meilleure » dans le rôle. Savez-vous ce qu’elle entendait en déclarant, le lendemain de l’élection d’Obama, que cette nouvelle annonçait d’autres « utopies réalisables » ? (une formule typiquement ségolienne, hein ?). Eh bien, elle l’a avoué en privé : elle pensait, tout simplement, à… sa propre candidature.

Tout ça pour ça.

Le PS ? Au lance-flamme, il faut le passer.

Il est évident qu’il ne pourra absolument rien sortir de sérieux de ce milieu de cumulards carriéristes, qui ne conçoivent la politique que comme une sortie de jeu de chaises musicales, où l’essentiel est de trouver un fauteuil confortable. C’est une machine à produire des politiciens soumis aux véritables pouvoirs (les médias, donc ceux qui les possèdent, donc, pour faire simple, le Capital). Même si Hamon, par exemple, est certainement moins méprisable que des types comme Dray, Moscovici, Royal, Aubry ou Notre Dame de Paris (l’homme qui s’est converti au néolibéralisme en 2008), il n’a rigoureusement aucune chance de percer dans ce panier de crabes où l’odieux le dispute au ridicule.

Alors, soyons clair.

On referme « PS, les coulisses », avec une envie encore un peu plus forte de déchirer sa carte d’électeur, et de se mettre au tir sur cibles.

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