Évènement

Psychologie de l'inconscient (C.G. Jung)

Publié le : 15/10/2009 02:47:44
Catégories : Philosophie

freud

En 1916, Jung rompt formellement avec Freud. Il publie « psychologie de l’inconscient », le texte qui entérine le divorce entre la psychanalyse freudienne et l’école de Zürich. Appuyé sur un article de 1912, fortement repris et complété, c’est aussi une réaction à la Première Guerre Mondiale, un moment dans l’œuvre de Jung où le psychanalyste suisse tente de mettre en perspective sa conception de l’inconscient et les enseignements dramatiques de la catastrophe européenne.

Texte important, donc. Texte essentiel en introduction à l’étude de la psychanalyse, puisque fondateur d’un clivage central, et rédigé à un moment critique. Petite note de lecture, avant d’entreprendre une étude de l’œuvre de Jung. Et pour en finir avec Freud !


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Jung reconnaît évidemment l’existence de l’inconscient, et il admet le lien structurel entre l’inconscient et l’éros. Sur ce point, il est globalement sur la même ligne que Freud. Avec une nuance toutefois : Jung « moralise » le conflit érotique, c'est-à-dire qu’il oppose le principe de devoir et le principe de plaisir sans présupposer que l’accomplissement de l’être passe par la réalisation du principe de plaisir. Et derrière cette « moralisation », il y a le refus d’une hypothèse fondatrice du freudisme, à savoir l’universalité de la tentation incestueuse. Pour Jung, le conflit entre « plaisir » et « devoir » prend sa source, fondamentalement, dans l’opposition entre « aventure » et « sécurité ». Pour Jung, le « principe de devoir » est, en réalité, un « principe de sécurité ». C'est-à-dire que le conflit érotique, chez Jung, n’oppose pas une pulsion incestueuse universelle à une répression universelle. Il oppose une pulsion de plaisir ensauvagé (éros) à un besoin de filiation. Pour Jung, la morale est naturelle en l’homme, elle est construite par l’amour reçu dans l’enfance.

Cette autre psychanalyse renvoie implicitement à un autre objectif. Jung ne veut pas construire une théorie qui permettra à l’homme de libérer en lui-même le principe de plaisir, fût-ce en le sublimant. Il veut au contraire construire une théorie qui permettra à l’homme de domestiquer ce principe. D’un côté, la religion qui pense l’homme dans son désir de la mère, la religion de Freud. En face, la religion qui pense l’homme dans son amour échangé avec la mère, la religion du fils, religion de Jung dans ce texte-là (nous ne parlons, ici, que de ce texte-là). La psychanalyse est le nouveau champ de bataille des forces jusque là encloses dans le domaine religieux.

Cependant, la critique du freudisme va plus loin encore dans le sens du retour au religieux. Ce n’est pas un hasard si le divorce entre Jung et Freud est consommé en 1916 – en pleine guerre mondiale, dans un moment de paroxysme de violence. Jung explique, en substance, que le fait de sacraliser le principe de plaisir, comme le fait implicitement Freud en réclamant sa sublimation, aboutit à libérer une volonté de puissance irrépressible. C’est l’instant, dit-il, du « mariage avec l’ombre », c'est-à-dire de la confusion entre l’inconscient et le conscient. Et Jung de renverser tous les présupposés freudiens, en posant la question décisive : est-ce le « principe de plaisir » qui engendre la volonté de puissance, c'est-à-dire la soif du « mariage avec l’ombre », ou bien est-ce le contraire ? Et si le « principe de plaisir » n’était, en réalité, qu’une forme dégradée de la volonté de puissance, du tropisme qui conduit le conscient à vouloir s’abîmer dans l’inconscient ? Et si le « principe de plaisir » ne traduisait que la carence du principe de filiation, c'est-à-dire le manque d’amour ? La soif de domination comme échappatoire au vide de l’Etre, et l’Etre présent à travers l’Amour : on est en plein christianisme.

Jung assume ce retour au religieux. L’inconscient individuel, explique-t-il, est inséparable de l’inconscient collectif. Cette « ombre » qui nous dote d’une volonté de puissance potentiellement destructrice est structurée par des « images archétypiques » issues du milieu où nous formons l’inconscient à partir de notre nature. Et c’est la cohérence renégociée à travers le jeu complexe des images archétypiques (anges et démons) qui constitue le fondement de l’unicité de notre inconscient propre. L’homme social aide l’homme individuel à gérer les équilibres indispensables entre « principe de plaisir » et « principe de devoir ». C’est l’inconscient collectif qui, en soubassement de l’inconscient individuel, permet au sujet de prendre appui sur son « ombre » pour en tirer une énergie positive. Alors, et alors seulement, l’homme individuel échappe à son individualité, pour s’inscrire dans un universel collectif qui le dépasse et le justifie – et lui permet de réconcilier « principe de plaisir » et « principe de devoir » dans un retour à la filiation.


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Ce qui est fascinant dans ce texte de Jung, c’est comment, en négatif, il révèle tout l’arrière-plan idéologique du freudisme. Si l’on inverse la démonstration de Jung pour reconstituer les non-dits de Freud, on réalise que le freudisme consiste à nier fondamentalement le principe de filiation au sens où Jung le définit, donc à détruire le lien social structuré par la famille chrétienne, pour au final fabriquer des individus esclaves de leurs pulsions. Soit, très exactement, le programme des thuriféraires du Divin Marché, soit la construction de la base anthropologique adaptée aux techniques de manipulation d'un Edward Bernays (neveu de Freud, tiens tiens).

De par ses choix quasi-théologique implicite, la psychanalyse est la religion de l’Empire néolibéral.  Freud est un juif implosé qui régresse vers la mythologie grecque antérieure au christianisme pour combler l'implosion de sa judéité (et, nous le verrons plus loin, Jung est un Grec implosé qui régresse aussi, après sa 'psychologie de l'inconscient', vers la même source par des voies différentes). Voilà en résumé la thèse générale que d'autres notes de lecture, à venir, vont étayer.

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