Psychologie du conspirationnisme (A. de Benoist)

Publié le : 06/12/2009 23:00:00
Catégories : Sociologie

benoist

Dans « Psychologie du conspirationnisme », Alain de Benoist tente d’analyser non le conspirationnisme, mais les motivations des conspirationnistes. Sa thèse est en substance la suivante : le conspirationnisme, c’est de la folie.

Il définit le conspirationnisme ainsi : une théorie qui interprète des pans entiers de l’histoire comme le résultat de l’intervention de « forces obscures », qui tentent d’imposer un pouvoir invisible par des moyens généralement vils. Appartiennent à cette catégorie, selon AdB, les théories du « complot maçonnique », du « complot juif », du « complot jésuite ».

Ce qui frappe AdB dans ces théories, en premier lieu, c’est qu’elles supposent toutes une extraordinaire linéarité de l’action historique. Pour le conspirationniste, le réel est toujours le produit d’une action structurée, qui a été déployée comme prévu, et a atteint ses objectifs comme prévu. Le réel, pour un conspirationniste, ne peut pas être le fait d’une collision, d’un chaos, d’un enchaînement de faits non programmés.  La conséquence la plus frappante de cette disposition d’esprit, c’est que le conspirationniste ne pense pas la rétroaction du réel sur la conspiration. Celle-ci reste stable, dans un environnement où tout est mouvant.  En ce sens, la conspiration, qui fait peur au conspirationniste, est aussi pour lui un moyen de se rassurer : elle fournit une cause, elle permet d’organiser l’espace du débat en fonction d’un point fixe, elle rend pensable un réel trop complexe pour être intelligible.

C’est cette vertu de simplification qui explique le succès des théories conspirationnistes. Le conspirationniste peut s’exonérer de la charge d’étudier le réel dans sa complexité, et accessoirement, de s’interroger sur le rôle que lui-même (ou la catégorie à laquelle il se rattache) a pu jouer dans un enchaînement de faits néfastes. Le dualisme du monde conspirationniste, qui oppose toujours l’histoire apparente à une supposée histoire cachée, sert de cadre à cette pensée simplifiée. Le caractère protéiforme que le conspirationniste prête aux apparences de la conspiration lui permet de conserver l’hypothèse selon laquelle sa nature profonde resterait inchangée. La conviction selon laquelle les comploteurs sont à la fois étrangers à l’humanité ordinaire, et cependant immergés parmi elle, traduit le besoin de rattacher toute manifestation néfaste issue du monde ordinaire à une cause unique et secrète. Les paradoxes du conspirationnisme n’en sont pas : ils renvoient tous, fondamentalement, au besoin de simplifier.

Pour Alain de Benoist, le conspirationnisme est donc une pathologie. C’est très clair : il estime que toute théorie de la conspiration renvoie à un refus d’aborder le réel dans sa complexité, et pour tout dire à une forme de paranoïa. Le simple fait, nous dit-il, de penser qu’un secret pourrait traverser les siècles et associer des milliers de gens sans jamais être dévoilé, ne peut que faire sourire l’homme doué de raison.  L’idée qu’une action pourrait être entreprise sur une très longue durée, sans, jamais, que ses effets ne viennent contredire le projet en lui-même, est à peine moins incroyable.

Ce qui explique la persistance des théories conspirationnistes, conclut Alain de Benoist, c’est qu’en dépit de leur absurdité manifeste, elles possèdent une cohérence interne telle que ceux qui y croient ne peuvent plus penser hors d’elles.  Au point que quiconque démontrera l’absurdité se verra accusé de faire partie du complot. Le conspirationnisme, en ce sens, finit par ressembler à une pseudo-religion, dotée d’un Diable (le comploteur), de damnés (ceux qui ne croient pas au complot) et d’élus (ceux qui ont découvert le complot), et il enclenche pour finir les emballements mimétiques caractéristiques de la pseudo-religion.  Et Alain de Benoist de s’étonner qu’aux USA, certains prétendent que le pays est secrètement dirigé par un groupe occulte de quelques milliers de personnes…


*


Quand on lit aujourd’hui ce texte d’AdB, on a envie de lui demander s’il n’a pas, à la marge, changé d’avis.

Oh, bien sûr, tous ses constats sur le caractère pathologique du conspirationnisme sont fondés. Nul ne niera que la simple hypothèse d’une organisation clandestine capable d’agir sur la très longue durée sans jamais être révélée tient, de toute évidence, du délire ou de la boutade. MAIS il s’est produit, depuis l’époque où AdB écrivait « psychologie du conspirationnisme », un évènement qui oblige à reconsidérer le problème.

On peut ne pas croire à l’influence de la société Thulé aux origines du nazisme. Et on doit bien sûr admettre (comme le bon sens le commande), que si elle a joué un rôle, ce rôle n’a pu être que très limité dans le temps et dans le poids.

On peut ne pas croire à l’existence d’un « complot juif ». Et on doit, bien sûr, admettre (là encore comme le bon sens le commande), que si un tel « complot » existe, il n’est rien d’autre au fond que la constitution d’un réseau de réseaux, structurés par une commune appartenance ethnoreligieuse, et nécessairement divisé contre lui-même – donc à vrai dire non un complot, mais des complots, vaguement réunis par une caractéristique commune dont rien ne nous dit qu’elle les rapproche plus que d’autres caractéristiques ne peuvent les éloigner.

Semblablement, on peut ne pas croire à l’existence d’un « complot maçonnique ». Et on doit, bien sûr, là encore, admettre que si une telle chose existe, elle est en réalité une somme de complots, potentiellement rivaux, et qui ne sont, à tout prendre, que des réseaux d’influence instables.

Tout cela est évident, et sur ces points, nul ne peut sérieusement contredire AdB.

Mais là où, aujourd’hui, quelque chose apparaît qui n’existait pas jusqu’ici, là où le conspirationnisme sort de la pathologie pour entrer dans l’histoire sérieuse, c’est là où nous voyons apparaître un complot public.

Expliquons-nous.

Si nous prenons l’ensemble des structures définies par la Commission Trilatérale, le Groupe de Bilderberg, le CFR, nous constatons que ces structures fonctionnent sur la base d’une opacité très grande quant aux détails de leurs actions, et d’une transparence parfaite quant à la nature de leur projet.

La transparence du projet est indiscutable. Pratiquement à chaque fois que les membres de cette organisation sont interrogés sur leur objectif à long terme, ils répondent : « nous voulons un gouvernement mondial ». Au moins, c’est clair.

L’opacité des détails de l’action est également indiscutable. Au Bilderberg, il est interdit de prendre des notes (du moins si l’on en croit les rares membres de cette organisation qui ont accepté d’en dire un peu plus sur son fonctionnement). La commission trilatérale est moins opaque (elle publie beaucoup), mais elle fonctionne de fait comme un réseau d’influence construit au prétexte des publications, et qui sert à incuber des élites conformes (on relève une étrange homogénéité des prises de position de ses anciens membres). Enfin, le Council of Foreign Relations (CFR), avec ses 4 000 membres, fonctionne ostensiblement comme un groupe de pression, un « lobby ». Le problème, c’est le poids de ce lobby : l’administration Obama est littéralement truffée de personnes appartenant, ayant appartenu, ou devant leur carrière au CFR. Il serait intéressant de savoir si, aujourd’hui, étant donné la composition de cette administration, AdB continue à penser délirante l’idée qu’un « gouvernement occulte » de « quelques milliers de personnes » tente bel et bien de s’emparer du pouvoir à Washington – et y est peut-être déjà parvenu.

Sans tomber dans le conspirationnisme, force est donc de constater la réalité d’un complot, public quant à sa finalité officielle, opaque quant à ses méthodes réels et ses objectifs intermédiaires – et donc, potentiellement, quant à sa finalité réelle, précise, officieuse. Après tout, ces gens-là nous expliquent qu’ils veulent un gouvernement mondial. Ils ne nous disent pas le gouvernement de qui.

Il ne s’agit pas de s’exagérer la puissance de ce paradoxal complot public. Il est évident, par exemple, que l’émergence du courant néoconservateur, aux USA, s’est faite en grande partie contre la commission trilatérale. Nul ne peut sérieusement prétendre que la triade CFR-Trilatérale-Bilderberg contrôle tout, planifie tout, depuis l’ombre. Mais il n’en reste pas moins que cette triade dessine bel et bien, sous nos yeux étonnés, une réalité qui prend à revers tout le discours d’AdB : une conspiration possible.

Partager ce contenu