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Publication de Céfran

Publié le : 01/07/2007 00:00:00
Catégories : Actualités des éditions Le Retour aux Sources , Auteurs , Michel Drac , Sorties

C__fran_4a91798356a99Publication de Céfran, de Michel Drac.

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Laissons la parole à l'auteur :

« Je me propose de remonter très en amont, dans les causes métapolitiques de nos maux politiques, car je crois ces maux complexes, et je ne pense pas qu’il soit possible de les analyser sans les avoir situés d’abord dans une cartographie globale de l’espace collectif. Je ne me satisfais ni des explications purement endogènes, ni des explications purement exogènes. Je crois plutôt que c’est une combinaison dynamique de facteurs endogènes et exogènes qui explique la crise, et c’est précisément le caractère dynamique du phénomène que nous devons placer au centre de nos raisonnements. »

Céfran est un essai d’analyse métapolitique de la crise française, comprise comme un moment dans la nécessité historique.

Et pour ceux qui veulent se faire une idée...

Les premières pages !


Peuple français, connais ta gloire ;
Couronné par l'Égalité,
Quel triomphe, quelle victoire,
D'avoir conquis la Liberté ! (Bis)
Le Dieu qui lance le tonnerre
Et qui commande aux éléments,
Pour exterminer les tyrans,
Se sert de ton bras sur la terre.

La Marseillaise, septième couplet original

Chapitre I

LA NATURE DE LA FRANCE

Dans son « Essai sur le principe générateur des constitutions politiques et des autres institutions humaines », Joseph de Maistre admet que l’Histoire ne trouve pas seulement sa source dans la volonté des hommes, mais aussi dans les voies de la divinité. Cette idée nous paraît aujourd’hui étrange, à nous autres, européens épuisés. Cependant, elle est encore bien vivante, ailleurs dans le monde, là où subsiste une volonté politique. Les dirigeants américains, par exemple, font souvent référence à la destinée manifeste de leur nation – c’est pour eux une manière de rappeler que la volonté politique doit rencontrer une nécessité.

Si tous les maîtres des puissances ne ramènent pas l’affaire à la religion, aucun cependant n’oserait nier que les peuples ont un rôle à tenir dans un drame qui les dépasse : de là, leur capacité à construire une vision du monde. Adopter le point de vue métapolitique, c'est en effet prendre un recul tel que les péripéties sont ramenées à leurs vraies proportions. C'est comprendre l’épreuve en considérant la nécessité de son dépassement. L’enjeu de l’Histoire n’est alors plus seulement d’évoluer au sein de l’univers des possibles. Il faut aussi parfois rendre possible ce qui est nécessaire au regard de l’Idéal.

Alors que la France approche d’une crise décisive, je voudrais adopter ce point de vue pour juger de notre situation. Je me propose de remonter très en amont, dans les causes métapolitiques de nos maux politiques, car je crois ces maux complexes, et je ne pense pas qu’il soit possible de les analyser sans les avoir situés d’abord dans une cartographie globale de l’espace collectif. Je ne me satisfais ni des explications purement endogènes, ni des explications purement exogènes. Je crois plutôt que c’est une combinaison dynamique de facteurs endogènes et exogènes qui explique la crise, et c’est précisément le caractère dynamique du phénomène que nous devons placer au centre de nos raisonnements.

Pour esquisser un tableau aussi exact que possible, j’entends donc dessiner jusqu'aux replis intimes de notre âme collective. Je crois en effet que c’est d’eux que procède la mécanique du destin, et donc la possibilité d’une renaissance. Je me propose ainsi de traquer, derrière la figure perceptible de la catastrophe, les lignes d'une nouvelle transfiguration.

*

Commençons par dresser le constat de décès dans toute sa brutalité : la France n’existe plus.

Plus rien ne réunit les soixante millions de personnes qui peuplent « l’hexagone », sinon l’intérêt qu’elles ont à maintenir l’illusion de leur vie commune. Les habitants de la France n’ont plus rien en commun : ni projet, ni filiation – pas même leurs ennemis. La francité n’existe plus. Dès que l’Etat ne sera plus en mesure de rétribuer l’adhésion des citoyens, le corps social se disloquera.

Parlons franc : la France se meurt, la France est morte.

Prenez tout d’abord un jeune homme issu de l’immigration maghrébine, élevé dans le souvenir des crimes commis par l’ancienne puissance coloniale. Pourquoi diable se voudrait-il français, lui qui déteste la France ? Il peut avoir intérêt à faire semblant de l’être, mais il n’a aucune raison de le devenir vraiment.

Prenez une jeune femme issue de l’immigration noire africaine, élevée dans l’humiliation de l’ancien colonisé, forcé de quémander l’aide des anciens colonisateurs. Rajoutez à cela ce mépris discret des Noirs pour les Blancs. Croyez-vous que cette jeune femme resterait fidèle à la soi-disant république dite française, si l’Etat cessait de rétribuer sa fidélité ?

Vous devez penser que j’en veux aux Africains. Passons à autre chose, donc. Prenez maintenant un électeur du Front National. Celui-là passe à coup sûr pour un « bon Français ». Et cependant, la question se pose de savoir si « sa » France est encore celle de ses voisins. Depuis vingt ans, cet électeur du Front National a été inlassablement stigmatisé par l’ensemble des corps constitués. Aussi « sa » France n’a-t-elle plus qu’un très vague rapport avec la représentation institutionnelle obligée. Si demain, à la faveur d’une crise, l’opportunité se présente pour lui de claquer la porte, de quitter à son tour la soi-disant république dite française, il n’hésitera pas : il partira.

Admettons que survienne, par exemple, la sécession d’une région à majorité musulmane. Cet électeur Front National militera-t-il pour l’unité de la soi-disant république dite française ? Ou bien revendiquera-t-il un droit à faire également sécession, de son côté, au nom d’une « France française », désormais distincte de la soi-disant république dite française ? – la question mérite d’être posée.

A cette aune, la France est devenue la prison des communautés qui la font – ou plutôt qui la défont.

Voici le juif en partance, pour qui la France n’est plus qu’un lieu de transit vers Israël. Voici le régionaliste plus ou moins légitime, qui non sans raisons fait remarquer que les provinces crèvent de Paris. Voici le catholique excédé par la propagande antichrétienne des médias institutionnels, qui admet désormais que sa vraie patrie, c’est l’Eglise. Voici le musulman qui veut bien que la république finance sa mosquée, mais pas qu’elle désigne son imam. Etc.

Au rythme actuel, la France s’invente un communautarisme par mois, ou à peu près. Après les Noirs, Antillais et Africains mêlés par on ne sait quel tour de passe-passe, voici les homosexuels. Encore plus fort : nous découvrons le « communautarisme féminin ». Je me souviens par exemple avec amusement d’une émission radiophonique où quelques rombières New Age expliquaient très sérieusement que « la femme » définit une catégorie politique homogène, dotée d’une dynamique électorale propre, animée par sa logique, bien distincte de celle des hommes – démarche grotesque, certes, et bien évidemment instrumentalisée par les pouvoirs en place. Mais pour grotesque qu’elle soit, cette démarche n’en ajoute pas moins à l’impression générale d’écroulement.

La maison France se défait. Chaque jour, une lézarde apparaît. Déjà, quelques tuiles ont glissé du toit. Ici ou là, une pierre s’est descellée. La France ne se représente plus à elle-même. Elle n’est plus qu’un lieu de cohabitation forcée pour des millions d’individus schizophrènes. A l’aune de cette réalité dramatique, la montée des communautarismes procède d’abord d’un effacement de l’être collectif français. Au vrai, les prisonniers de la maison France tentent tout simplement de maintenir un lien social en retournant à leurs appartenances communautaires – voire en les réinventant. On ne peut pas vivre si l’on n’est personne.

*

Cependant, le paradoxe français veut que ce pays qui n’existe pas ne puisse pour autant pas cesser d’être. Il y a en France des millions de gens, qui lorsqu’on leur demande s’ils se sentent français, répondent : non. Mais si on leur demande ensuite ce qu’ils se sentent plutôt que français, ils répondent : rien.

Ce paradoxe ne doit pas nous étonner.

Tout d’abord, il faut relativiser le recul de la francité. Une des raisons pour lesquelles l’identité française s’est à ce point effacée, c’est qu’elle est en quelque sorte perçue comme un acquis définitif. Beaucoup de gens ne se sentent pas français qui ne se sont jamais demandé s’ils l’étaient. C’est d’ailleurs tout à fait logique : seule une identité menacée est vindicative. A l’inverse, une identité apaisée s’affiche peu, et elle se revendique encore moins.

L’identité française est tellement ancienne, tellement profondément ancrée dans la tradition, qu’elle a en quelque sorte cessé d’être du domaine des superstructures conscientes. Au vrai, elle a été « enfoncée » dans l’inconscient collectif par la greffe progressive d’une autre identité, « en superstructure » celle-là – une identité entièrement construite par l’Etat. Cette identité en superstructure masque l’identité profonde, rejetée dans les soubassements de la construction collective – syndrome très complexe, typiquement français et donc largement incompris à l’étranger. Nous reviendrons ultérieurement sur l’origine historique du phénomène. Pour l’instant contentons-nous de l’illustrer par un exemple.

Prenez un Français ordinaire : monsieur Dupont.

Monsieur Dupont compte vraisemblablement quelques étrangers parmi ses ancêtres. Disons au moins un arrière-grand-père – et cela est vraiment un minimum ; la plupart des Français dits « de souche » comptent un bon quart d’ancêtres étrangers, dès qu’on remonte quatre générations en arrière.

Son ascendance étrangère structure-t-elle la personnalité de monsieur Dupont ?

Généralement pas, ou très peu, car monsieur Dupont est d’abord le fruit de ses expériences propres. Or, la France, qui n’est pas un très grand pays, est toutefois bien assez grande pour que l’essentiel de la population passe l’essentiel de sa vie à l’intérieur du pays. C’est ainsi : seuls les petits peuples ont l’habitude de l’étranger. Pour un Luxembourgeois, l’étranger, c’est forcément la porte à côté. A l’inverse, pour un Français, l’étranger, c’est loin. La France n’est pas la Russie, certes, mais elle est bien assez diverse pour qu’on voie en elle un monde en miniature.

En somme, monsieur Dupont a beau compter un arrière-grand-parent russe, italien, allemand ou arménien, il a beau savoir que le monde s’étend bien au-delà des limites de son pays, cette connaissance « intellectuelle » reste désincarnée – et ce ne sont pas quelques voyages organisés qui vont y changer quelque chose. Concrètement, lorsqu’il réfléchit au problème du Bien et du Mal, monsieur Dupont peut s’élever au-delà de sa propre personne, jusqu’à la question du Bien commun. Cependant, quoiqu’il en dise, la plus grande communauté qu’il peut percevoir concrètement, c’est la France – qui le justifie parce qu’elle l’inclut. Tout à fait comme monsieur Ivanov de Krasnoïarsk pense agir pour le mieux en servant la Russie, monsieur Dupont, à Orléans ou à Amiens, pense d’abord au bien de la France. Lorsqu’il se ramène au plus grand ensemble dont il se sente partie prenante, monsieur Dupont va vers la France. Le monde, c’est beaucoup trop vaste, c’est désincarné. La France, c’est charnel.

Ce lien charnel, monsieur Dupond ne le conceptualise pas explicitement. L’appartenance à la France ne se nomme pas : elle est profondément ancrée dans nos esprits, mais elle ne nous apparaît pas clairement. C’est que nous avons, pour la nommer, inventé une forme politique qui, à nos yeux, résume le projet national. Cette forme, c’est la République. L’existence de cette forme nous dispense de nommer l’essence qu’elle recouvre.

Donc, si monsieur Dupond est profondément français, il dissimule cette francité obligée derrière l’illusion d’un acte positif : la signature du pacte républicain, traduction politique du « contrat social » métapolitique. Monsieur Dupond réussit ainsi le tour de force d’être résolument particulier, et cependant il se réclame de l’universalisme le plus abstrait pour justifier ce particularisme résolu. Voilà ce qu’être français veut dire. On comprend donc que les étrangers nous trouvent compliqués : effectivement, nous sommes compliqués.

*

On dira que j’exagère, que la construction européenne a fait évoluer les choses. Elle a un peu modifié la donne, c’est vrai. Mais un tout petit peu.

L’une des particularités de l’identité française est en effet qu’elle est pensée par les Français comme la matrice nécessaire de l’identité européenne. De sorte que s’il se ramène à l’Europe, le Français commence généralement par ramener l’Europe à la France !

Il suffit d’examiner une carte du continent pour comprendre d’où vient cette étrangeté. La France est le seul pays européen qui touche à la fois à l’Atlantique, à la Mer du Nord et à la Méditerranée. C’est aussi le seul pays qui touche à la fois au monde latin, au monde germanique et à l’espace anglo-saxon. Avec l’Allemagne, qui touche au monde slave, la France est l’un des deux seuls pays sans lesquels il n’y a pas d’Europe possible.

En outre, à la différence de l’Allemagne, qui touche à plusieurs mondes mais ne les incorpore pas dans sa substance propre, la France présente cette singularité qu’elle regroupe en son sein des fractions de tous les mondes européens – y compris le monde slave, tard venu, par l’immigration. A l’Est, la France inclut les Lorrains et les Alsaciens, qu’un Breton peut à bon droit regarder comme des manières de Germains. Au sud, elle intègre des Corses et des Niçois, qu’un Lillois verra nécessairement comme des presque Italiens, ou encore des Catalans français, qu’on peut difficilement trouver plus proches des Flamands de Dunkerque que des Catalans de Barcelone.

A cette, aune, disons-le, vue de Paris, l’Europe n’est rien d’autre qu’une extension du principe français – vision erronée sans doute, mais logique de notre point de vue. Une vision aussi qui ne s’exprime certes pas de la même manière dans le peuple et dans les classes dirigeantes de notre pays, mais qui est finalement partagée par tous les Français.

Voici donc pourquoi la France continue de se penser comme un monde après cinquante ans de construction européenne : elle se pense comme un monde, parce qu’elle est un monde. Monde divers qui incorpore les mondes voisins, la France est une matrice, qui veut modeler son voisinage. C’est là un syndrome commun à tous les peuples issus d’une synthèse entre des influences diverses, à la source desquelles il leur faut revenir pour achever la réconciliation – les Américains réagissent à leur manière selon des schémas finalement assez comparables.

Le hic, dans le cas de la France, c’est que les voisins de notre pays peuvent à bon droit nous faire remarquer que si notre nation est un monde, et un monde encore qui a su incorporer un peu de leur propre essence, nous n’avons cependant ni le poids, ni même le prestige nécessaires pour imposer notre modèle. De ce hiatus entre la France rêvée, pensée comme un monde matrice par les Français, et la France réelle, vue par les autres européens comme la province d’une fédération égalitaire, vient pour partie le divorce latent entre la France et l’Europe. Divorce lourd de conséquences, car même si la France peut faire sourire, avec son modèle qui n’en est pas un, il n’en reste pas moins qu’il n’y a pas d’Europe sans la France. Et cela, personne n’y peut rien...

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