Évènement

Publication de Conte Barbare

Publié le : 01/11/2008 00:00:00
Catégories : Actualités des éditions Le Retour aux Sources

Conte_Barbare_4a916d34e97ebPublication de Conte Barbare, de Serge Ayoub.

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La quatrième de couverture :

En un temps légendaire, un homme puissant raconte à son fils une histoire merveilleuse : celle du Peuple qui ne recule plus.

Ce peuple mystérieux a perdu son roi, Varr le Vert, à la gaieté proverbiale. Le druide, Brett, austère et inspiré, annonce de grandes catastrophes, qui ne seront surmontées que par des nomades aux cœurs rudes. Alors le peuple s’élance sur les chemins de l’inconnu.

Le barde, Ric, sage et bon, accompagne la grande migration, et raconte aux enfants une histoire qui n’a pas de fin. Est-ce celle de Barr le Bâtard, fils de roi qui ne voulait pas être roi, et de Léa, l’étrangère trop belle ? Est-ce celle de Mir, le forgeron aux bras puissants, qui n’ose lever la main sur ses ennemis ? Est-ce celle de Brouss, le conseiller fidèle qui pleure son roi ? A moins que ce soit toutes ces histoires, entrelacées pour dessiner le secret des hommes.

Et pour ceux qui veulent se faire une idée...

Les premières pages !

 

 


Flanquée au sommet d'un vertigineux précipice, la sombre citadelle est sertie de mille tours carrées. Elle brille d'un éclat froid aux rayons du soleil couchant. L'astre rougeoyant embrase le ciel dans sa totalité, et teinte de sang les nuages, ajoutant à l'allure martiale des lieux. Comme une fantaisie printanière, un arc-en-ciel fait pont coloré, entre le monde et le palais guerrier.

Voici la grande salle de réception, par-delà la salle du trône. Ici résonnent les éclats de la fête. Loin du puissant donjon, encore l’on perçoit les rires des convives. Leurs échos sonnent outranciers. Ce sont les rires de morts qui se veulent vivants.

A l'autre aile du château, voilà une chambre de géant, protégée du froid par une cheminée colossale, et, adossé à elle, un lit d'enfant en bois sculpté. Le lit frémit : l’enfant appelle son père d'un cri strident. Sa voix traverse les couloirs démesurés, à la rencontre des pas sourds d'un homme cheminant.

L’homme atteint la chambre de l'enfant. Il ouvre la porte de chêne massif aux lourdes poignées de bronze. Il voit le sourire de l’enfant, et son bonheur aussi.

L'enfant s'est redressé dans son lit. « Papa, enfin !! »

L'homme sourit à son tour. Il se penche et embrasse son fils.

« Je m'ennuie seul ce soir, » dit l’enfant. « S'il te plait, raconte-moi une histoire ! »

« Je n'ai pas le temps, » répond le père. « Ce soir, je reçois des invités, et je me dois d'être présent ! ».

L’homme semble embarrassé. De toute évidence, il aimerait faire plaisir à son fils.

« Une seule histoire, rien qu'une seule! », insiste l’enfant. « Papa, je t'en prie ! »

Le père cède.

« Je vais te raconter l'histoire du monsieur au petit chapeau et de sa femme au… »

« Non ! Non ! Pas celle- là ! », coupe le garçon, « Je la connais déjà ! J'en veux une que je ne connais pas ! »

L’enfant sait ce qu'il veut, et il sait aussi comment l'obtenir !

Le père plisse le front et se gratte la tête. L'inspiration va-t-elle venir ? Oui. Après quelques instants de silence, son visage s'illumine.

« Je vais te raconter l'histoire du Peuple qui ne recule plus et du Peuple qui avance et qui sont un et même peuple. »

« Mais ça ne veut rien dire ton titre, papa !! »

« Si tu m’interromps encore, je n’aurai pas le temps de te raconter la fin ! Et puis si l'histoire ne te plaît pas… je peux toujours la raconter à quelqu’un d'autre ! »

« Non ! Non ! Papa, vas-y, je me tais ! Promis ! »

Le père observe l’enfant.

L’enfant serre les lèvres en signe de silence.

Le père reprend : « Le nom qui t’a fait rire n'a rien d'étrange dans la langue de ce peuple. Ce n'est qu’une traduction littérale, elle rend mal le sens… Bon, bon, je commence ! »

 

*

 

Encaissé au fond d'un cirque immense, construit en d'autres temps par des cyclopes, surgi du chaos initial et des entrailles de la terre, voici un amphithéâtre de roches, carcan démesuré pour une vallée perdue entre des pics insensés. Les nuages se déchirent aux sommets dans des combats terribles. En des orages fracassants les nuées s'égratignent sur les crêtes, et se vident dans le souffle du vent pour blanchir les cimes. Le temps les transmue en une marée de glace qui avance vers la vallée, coulée silencieuse à l'écume bleutée, fleuve presque immobile sur l’océan des roches. Au printemps, cette marée dégringole en torrents, rebondissant et tourbillonnant gaiement de crevasses en couloirs pour s'écouler en cascades joyeuses, et puis, en plaine, doucement mourir, en un murmure de ruisseaux argentés, don du soleil aux enfants des nuages. Tout au fond, en contrebas des massifs aux versants tapissés de sombres forêts, profondes, impénétrables, voici la vallée, petite, bucolique, ensoleillée, qui se cache  depuis que le monde est monde. Loin des rigueurs, loin des temps incertains, elle est perdue, oubliée, mais aussi protégée.

Vue du ciel par l'œil perçant de l'aigle des montagnes, ce val étroit ressemble un peu à la paume d'une main de géant, comme une empreinte posée là de toute éternité. Les lignes, la trame et les nervures en sont les rivières, les torrents et les chemins. C’est une main belle, parée des couleurs chaudes et vives de l'été, parsemée de forêts, de champs sertis de bocages et, aussi, d'un petit village ceint de remparts et de bosquets épars.

Notre seigneur à la large envergure embrasse son royaume. A y regarder de plus près, la route qui mène au village soulève de grands nuages de poussières, signe d’agitation. Pourtant, de cela, notre ami l'aigle ne se soucie guère. Rien là qui mérite attention, de son point de vue. Son œil est rivé sur quelque chose de bien plus intéressant : les pompons blancs que font sur l’herbe quelques derrières de garennes, en course vers le bosquet aux merveilles. Il fond sur sa proie, et soudain, plus rien n’existe que la chasse ! Puis il frappe, saisit, et s’envole à nouveau !

Loin du royaume céleste où s'élève déjà le majestueux volatile, sur la terre des hommes, le village attend – et le village s'ennuie.

Je dis le village, mais je devrais plutôt dire la capitale – car c'est ainsi que ses habitants nomment la modeste bourgade. Là-bas règnent l’ennui, et le bonheur tranquille aussi, car là-bas, seule l’alternance des saisons rythme la vie. Et il ne se passe jamais rien.

Attendre, pour les habitants de ce village perdu, c'est déjà un évènement. Or le village, donc, attend le retour de son roi, Varr le Vert. Il est parti à la chasse avec son premier ministre et sa garde, voici plus d'une semaine. Et il ne s'était jamais absenté aussi longtemps, de mémoire d’homme.

D’ordinaire, dans la capitale du bonheur et de l’ennui, quand on devise entre voisins, pour meubler le temps dont ne sait pas quoi faire, chacun y va de son histoire. L'un parle d’une chasse aux dragons, l'autre d'un conseil secret avec les dieux, et beaucoup d'autres encore s’épanchent sur les charmes irrésistibles d'une jolie femme. Mais aujourd’hui, les loyaux sujets du roi ne parlent que de son absence. Sur la place principale, dans les boutiques et dans les maisons aux toits recouverts de chaume, on ne parle que de cela. Les larges huttes basses sont rondes, ou bien carrées, ou bien ovales, suivant l'idée, et les rues serpentent tantôt larges, tantôt étroites, mais on peut être certain que dans chaque demeure, dans chaque ruelle, si l’on parle de quelque chose, en ce moment, c’est de l’absence du roi.

Seul Barr, le jeune homme au cou de taureau, reste indifférent à l’agitation. Il joue seul, comme à l'accoutumée, avec son vieux chien doux.

Soudain, une nouvelle ! Le roi arrive ! Au loin, déjà, on décèle l'épais nuage que son équipage soulève sur le chemin sablonneux.

Toutes et tous se précipitent à la porte du Nord, où le roi est attendu. La foule se déroule en un rang de collier au bord de la route. Les plus impatients vont plus avant, à l'extérieur des remparts, et les plus prévoyants, les plus curieux aussi, se tiennent sur la Grand-Place, là où la compagnie posera pied à terre, près de la salle de réception, près du trône et de la royale demeure.

Ça y est ! Déjà l’on peut, au loin, distinguer le cortège.

La femme de Mir le forgeron, la plus avancée sur la route, peut à présent être rassurée : ses deux costauds de fils, Virr et Tyrr, à eux seuls toute la garde royale, sont vivants, et ont l'air en bonne santé.

Le protocole est respecté : la reine attend le roi devant la demeure royale. Auprès d’elle : la cour, qui comprend le druide, Brett, ami du roi, conseiller de sa personne et soutien moral, qui déjà se place à côté de sa souveraine, et puis le barde, Ric, souriant comme toujours, et puis le ministre, Brouss, ami d'enfance du roi qui le précède dans sa marche, et enfin voici les deux gardes du corps et Sa Majesté, qui arrivent tous ensemble. Le roi entre dans sa capitale en liesse, et les femmes d’applaudir, et les hommes de crier et de siffler. Les plus jeunes suivent le cortège, courant et dansant, ou bien s’égayent et bientôt s'agitent au loin.

Mais voici qu’à la joie initiale succède l'étonnement. Un long murmure se propage, fait de commentaires sur l'équipage qui défile sous les yeux du peuple déconcerté. Le roi, fidèle à lui-même, caracole en tête, la mine fière et le menton haut. Son inséparable ami, son premier et unique ministre, Brouss, a fait demi-tour pour se ranger à ses côtés – la mine sévère et le corps lourd, planté comme un clou de cercueil sur sa monture nerveuse. Derrière le roi et son ministre, les deux frères font leur office de gardes royaux. Leurs musculatures en imposent, casques et cuirasses achèvent de leur donner un air martial, à la grande fierté de leur mère, qui les salue à deux mains quand ils passent devant elle. Seuls les sourires envoyés en réponse trahissent leur douceur naturelle. Suivent, tenus à leurs chevaux par une corde, deux autres percherons. Le premier supporte la dépouille d'un magnifique cerf aux bois impressionnants. Il gît, la tête ballotée sur un flanc du cheval et le cul sur l'autre, les pattes ficelées entre elles.

C'est le second animal qui attire l'attention du peuple et provoque son murmure. Cette bête-là est en effet chevauchée par une belle et jeune amazone. Elle est si peu vêtue que l'on découvre sans peine ses longues et graciles jambes d'une blancheur d'albâtre, blanches comme le reste de son corps, et blanches ses mains, et blanches ses épaules. Son port est altier malgré ses vêtements en guenilles. Blanc encore son teint, surligné de la zébrure du sourcil dur, et son visage à la boudeuse jeunesse. Ses cheveux noirs et longs retombent sur ses épaules de gymnaste, au rythme de la cavalcade, et cette chevelure sombre assombrit le visage de la belle, lui conférant un air de mystère. Elle a un regard d'oiseau blessé, que l'on a envie de protéger. Elle est plus que belle, elle possède un charme.

Les commentaires des hommes traduisent le pétillement de leurs yeux. Ils rient entre eux, et les propos grivois, sur le roi et sur sa belle, fusent de toutes parts, et vont bon train, car là-bas, dans la vallée perdue, on ne se gêne point pour parler des puissants.

Toute autre est l’attitude des femmes. Elles n'ont pas de mots assez forts pour fustiger la tenue indécente et l'arrogance de l'étrangère, mais elles n'en oublient pas pour autant le roi dans leurs critiques. Est-il donc incapable d'assumer les responsabilités morales associées à son rang ? Déjà, quelques maris se font rabrouer publiquement pour leurs propos équivoques, d'autres moins chanceux sont poursuivis par leurs épouses en colère : « As-tu vu les yeux que tu avais pour l'étrangère ? ». Une poignée de femmes et mères se rendent en délégation auprès de la reine, « qui est une femme, elle aussi, après tout ». Au premier regard, les mégères ont compris l'impérieuse nécessité de se débarrasser de la nouvelle venue. Cette inconnue, par sa trop grande beauté, nuit à l'ordre, à la bienséance de la cité. L’intuition féminine ne se trompe pas, qui le leur assure : l’étrangère n'apportera que le malheur !

Le roi n'a pas le temps de poser le pied à terre qu'il est pris a parti par la reine, encadrée par un comité de commères à la mine sévère et aux regards furibonds.

« Ainsi, mon mari, il ne vous suffit plus de me cocufier avec les femmes de la cité ! »

A ces mots, quelques matrones baissent la tête. Cependant la reine poursuit : « Vous voulez ajouter à mon humiliation ! La risée publique de notre petit pays ne vous suffisait plus ! Il vous faut importer des étrangères, pour que ma honte enfin dépasse les bornes de notre royaume ?! »

Pendant que la reine reprend son souffle, le roi retire de l’étrier le pied qu’il y avait encore, et le pose à terre sans se presser. Alors, prenant à témoin l'assemblée des villageois, la reine se moque : « Il est beau notre chasseur ! Mon pauvre ami, tu crois honorer le grand et fier dieu de la chasse et de la guerre, par cette traque à la gueuse ? Mais contemple-toi, déplumé ! Tu as le cheveu rare et filasse, le teint jaune et terreux, un teint comme tes yeux ! Tu as les traits lourds et le menton double ! Te voilà plus large du cul que des épaules ! Il est beau, notre prince des guerriers ! Prince des banquets, oui ! Le prince, notre prince, est désormais  tellement ventru qu'il ne sait plus d'où il pisse ! Il a le souffle court, l'haleine chargée, la respiration difficile. Et encore, je vous épargne le conte de nos nuits !... »

Le roi sourit, mais il répond : « Exactement, ma reine, épargnez, épargnez. Ne crachez pas votre venin du premier coup !... Allons, ma mie, pourquoi tant d’animosité, voici une inconnue, et déjà vous voilà toute folle ? Qui vous menace, pour que vous vous rangiez en bataille ? Vous, madame, qui êtes si peu ma femme, si mal ma reine et, disons-le, incapable de devenir mère : qui êtes vous pour me parler ainsi ?! Non, ne répondez pas : je vais le faire. Vous n’êtes pas grand chose ! »

Insultée dans sa chair et touchée dans ses sentiments, la reine reste coite, humiliée.

Alors le roi s’avance vers sa demeure, suivi de son fidèle Brouss. En sanglots, la reine l'interpelle, tandis qu’il s’éloigne : « Mais regarde-toi et regarde-la, animal ! Et pose- toi cette question, mon roi : qui est le gibier, et qui est le chasseur ?! »...

 

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