Évènement

Publication de Hoplitos

Publié le : 24/01/2009 23:40:30
Catégories : Actualités des éditions Le Retour aux Sources

Hoplitos_4a918d80ec55cPublication de Hoplitos, de Maurice Deschamps.

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La quatrième de couverture :

Ils sont quarante. Quarante jeunes gens, venus de toute l’Europe pour participer, en cette année 2047, au jeu télévisé le plus populaire du monde occidental : l’HOPLITOS.

Ils sont enfermés dans la Zone, un terrain de manœuvre militaire. Chacun d’entre eux possède un fusil d’assaut, cinq jours de vivres, une gourde d’eau. La règle est simple : le combat cessera quand il ne restera que quatre survivants. Pour ceux-là : une prime et de juteux contrats publicitaires.

Hommage non déguisé à l’écrivain américain Stephen King, HOPLITOS décortique avec punch et précision le fascisme cool promu insidieusement par la téléréalité pour le plus grand bonheur des publicitaires et de leurs donneurs d’ordres. Et il nous suggère, au passage, un moyen de le dénoncer.

Et pour ceux qui veulent se faire une idée...

Les premières pages !


- I -


Erwan s’était assis dans le vestiaire des combattants. Il passait son paquetage en revue.

« Un sac à dos avec deux poches latérales… oui… dans la poche de gauche, gourde pleine… oui… dans la poche de droite, munitions de secours, trois boîtes de quarante cartouches… une, deux, trois, le compte y est… dans la rehausse, plan de la Zone, papier tropicalisé… oui… dans la poche centrale, cinq rations de combat… oui, ça en fait cinq… poche gauche du pantalon de treillis, munitions complémentaires, deux boîtes… oui… dans la poche droite, trousse de premier soin… oui…veste de treillis… poche gauche, GPS portable… oui… poche droite, trois chargeurs pour le pistolet automatique… oui… un baudrier standard forces internationales… mouais, un peu usé… à gauche, holster du pistolet automatique… oui… pistolet automatique avec chargeur dix coups plein… oui… à droite, kit de décontamination des eaux et lampe torche… oui… la lampe est bonne… casque standard forces internationales… ouais, une éraflure mais on s’en fout… housse de casque, oui… un fusil d’assaut M2027, chargeur approvisionné… baïonnette fixée au canon… oui, ça va… une paire de rangers… je les ai aux pieds… couteau de survie glissé dans l’étui adjacent à la ranger droite, ça va… un jeu de sous-vêtements militaires noirs, bon goût assuré… une paire de gants noirs… Okay, tout y est. »

Entre temps, juste en face d’Erwan, un garçon brun s’était assis sans mot dire. Il était plutôt petit mais très costaud, et faisait de son côté exactement le même inventaire.

Erwan se leva, enfila le baudrier, couvrit le casque de sa housse verdâtre et mit sac au dos.

« Comment tu t’appelles ? », lança-t-il au petit brun, en Anglais,  sans chercher à dissimuler son accent français.

Le garçon leva vers Erwan un regard incertain.

« Tu es sûr que c’est une bonne idée de se dire nos noms ? Normalement, le règlement dit… »

« Ouais, je sais, » fit Erwan en haussant les épaules, « aucun contact entre les combattants avant le début de l’émission. »

Le petit brun baissa les yeux et se remit à son inventaire. Erwan secoua la tête lentement. Ce gars-là, il en était sûr, n’irait pas loin. Dans un jeu comme celui auquel ils allaient jouer, transgresser les règles écrites faisait aussi partie des règles. Les vraies, celles qui n’étaient pas écrites.

Il fit demi-tour et se dirigea à pas lents vers le couloir aux mûrs gris mat. Un écriteau indiquait, juste en face de la porte : « Vers la salle d’orientation ».

« Jacques, » fit le petit brun, alors qu’Erwan sortait du vestiaire.

Erwan se figea. Sans se retourner, il répondit : « Erwan »

Puis il attendit pour voir si le petit brun allait dire quelque chose. Mais rien ne vint.

Toujours sans se retourner, il proposa : « Alliés ? »

« Pourquoi ? »

Erwan sourit. Décidément, ce gars-là ne ferait pas long feu.

« Parce que les combattants qui trouvent des alliés maximisent leurs chances de survie, tout simplement. »

Il y eut un silence, puis le petit brun répondit : « Les alliances se nouent sur le terrain, tu le sais bien. Si tu entres dans ma ligne de mire, je tire. Si j’entre, tu tires. Si nous défendons le même terrain, ça peut se négocier. Tu sais bien comment ça marche. »

Erwan se mordit la lèvre. Ce Jacques n’était peut-être pas si bête, après tout.

« Okay, » fit-il, « on verra ça le moment venu. »

Il franchit la porte du vestiaire et se dirigea vers la salle d’orientation.


*


C’était une grande pièce qu’éclaboussait de lumière une longue procession de néons froids. Au fond de la salle, un groupe d’une dizaine d’hommes et de femmes en uniforme kaki vérifiait le paquetage d’un jeune homme au type méditerranéen très prononcé. Au centre de la pièce, un major des forces internationales exhibait une impressionnante batterie de médailles. A côté de lui se tenait Dale Weston, le célèbre présentateur américain de Fox Entertainment.

Weston avait, vingt ans plus tôt, aux Etats-Unis, présenté le premier Hoplitos – une émission légendaire, qui, fait sans précédent, avait frôlé les 100 % d’audience. En avisant sa crinière poivre et sel, Erwan le reconnut immédiatement, bien qu’il se fût tourné de côté pour parler au major. Le présentateur portait son habituel costume gris sombre et sa fameuse cravate rouge, piquée comme toujours d’une épingle de platine – une silhouette élégante, connue d’un milliard de téléspectateurs.

Devant les deux hommes, une grande coupe en verre était posée sur une petite table de bois blanc. Dans la coupe transparente, il devait y avoir une trentaine de boules, à vue de nez. Erwan en déduisit qu’il était à peu près le dixième combattant à traverser la salle d’orientation, ce soir-là.

Il s’approcha des deux hommes et se présenta, comme on lui avait appris à le faire pendant la journée de formation : « Combattant Erwan Le Tallec, prêt pour l’Hoplitos 2047. »

Le major lança un regard réprobateur.

« Vous êtes en retard. Vous avez été long à vérifier votre paquetage. »

Erwan regarda l’officier droit dans les yeux. Il avait la ferme intention de bien montrer qui il était, d’entrée de jeu. Il voulait attirer l’attention de Dale Weston. Ça faisait partie de son plan.

« J’ai pris le temps de vérifier deux fois, major. Dans ma position, vous feriez la même chose, major. »

Le militaire esquissa un sourire.

« Touché, » pensa Erwan.

Dale Weston demanda : « Where do you come from, son ? »

Erwan répondit en Anglais, d’une voix posée: « Appelez-moi le garçon venu de nulle part. Pas la peine de titiller la populace dans mon bled. »

Ça aussi, ça faisait partie du plan. Erwan savait que Dale Weston demandait toujours à chaque combattant d’où il venait, s’il avait des gens à saluer, quelle histoire personnelle il voulait qu’on raconte sur lui. Le jeune Français avait décidé de jouer une partition originale.

« Vous ne voulez pas qu’on dise d’où vous venez ? », s’étonna Weston.

« Non, monsieur, » répondit Erwan, avec un petit air de défi très étudié.

« Vous allez perdre le soutien des gens de votre région, » fit observer le major. « Cela peut jouer pour les coups de pouce. »

« J’aurai l’appui de tous ceux qui viennent de nulle part, monsieur, » répondit Erwan.

Dale Weston sifflota.

« Intéressant. Risqué, mais intéressant. »

Erwan esquissa un sourire. Dale Weston l’avait repéré. Ça partait bien.

« Vous voulez qu’on dise quelque chose en particulier vous concernant, à l’antenne ? », reprit Weston.

« Non, monsieur. Ne dites rien. »

« Très bien, c’est votre choix. »

Weston arborait l’expression de commande dont il ne se départait jamais pendant les émissions. Erwan chercha les yeux du journaliste. Il y lut un mélange d’optimisme et d’approbation chaleureuse, épicé d’une pointe de défi viril. Quant à savoir ce qui se cachait derrière ce regard apprêté…

Le major désigna la coupe transparente posée devant lui.

« Veuillez tirer une boule, » ordonna-t-il.

Erwan saisit une boule, la première venue, et la tendit au major.

Celui-ci ouvrit la petite boule rouge et en tira un papier grisâtre, qu’il montra à Erwan dans un geste cérémonieux.

« Vous entrerez dans la Zone par la porte 17. »

Erwan leva les yeux au plafond, essayant de se souvenir de l’emplacement de la porte 17 sur le plan de la Zone. A priori, toutes les entrées se valaient, mais tout de même, à bien y réfléchir, certaines étaient peut-être un tout petit peu préférables à d’autres. La 5, par exemple, était à éviter.

La 17, pour autant qu’il pût s’en souvenir, n’offrait pas de difficultés particulières.

Il remercia le major et Dale Weston, puis il se dirigea vers le groupe de soldats, au fond de la salle, pour faire vérifier une dernière fois son paquetage.


*


Les soldats firent l’inventaire avec une rapidité et une dextérité remarquables. Ils ne manifestaient aucun sentiment d’aucune sorte, sinon cette légère agressivité dans le regard qui dénote une formation militaire poussée. Un caporal pesa la gourde d’Erwan sur une petite balance posée à même le sol : 1755 grammes, le poids règlementaire, au gramme près. Un litre et demi d’eau, plus le poids de la gourde.

Après la revue de paquetage, Erwan suivit une soldate dans un long couloir mal éclairé, puis ils sortirent dans la lumière de l’après-midi.

La soldate conduisit Erwan jusqu’à la porte 17, à environ dix minutes de marche. Pas une parole ne fut échangée pendant le trajet.

Erwan observa la Zone en marchant. Il essaya de repérer les points caractéristiques du célèbre paysage. C’était, en temps normal, un terrain d’exercice militaire, avec des ruines, des bois, des champs en friche et, de temps à autre, une ébauche de fortification de campagne creusée par un peloton à l’instruction, pendant une manœuvre.

Devant la porte 17, la soldate se retourna vers Erwan et lui lança, d’une voix sèche : « Nous attendrons ici jusqu’à ce que la porte s’ouvre. Il y en a pour deux petites heures. Vous avez le droit de boire à votre gourde si vous le désirez, mais je ne vous le conseille pas. »

Erwan alla s’allonger dans l’herbe, à quelques mètres de la soldate, qui s’adossa à la porte grillagée.

Il ferma les yeux et essaya de dormir. Ces deux heures de sommeil pouvaient s’avérer précieuses, il le savait. Une fois dans la Zone, il lui faudrait dormir le moins possible. Cependant, il ne parvint pas à trouver le sommeil. Il était trop excité. Depuis qu’il avait suivi son premier Hoplitos, sur Internet, dix ans plus tôt, il avait, comme tous les enfants d’Occident, imaginer qu’un jour il se trouverait là, à la lisière de la Zone, avec à l’épaule le poids réconfortant d’un fusil d’assaut.

A présent, ça y était.

Nom de Dieu, ça y était vraiment.

Il repensa au petit brun. Jacques. L’homme qui ne voulait pas d’allié a priori. Peut-être qu’il avait raison, après tout. « Tu entres dans ma ligne de mire, je tire. » C’était bien vu.

Comprenant qu’il n’arriverait pas à dormir, il se redressa et piocha son plan de la Zone dans la rehausse de son sac. Il l’étudia attentivement.

La porte 17 ouvrait sur un champ en friche. Deux cent mètres jusqu’au bois le plus proche. Les portes voisines ouvraient sur d’autres champs en friche. Les ondulations du terrain cacheraient probablement les concurrents 15, 16 et 17 les uns aux autres, mais peut-être pas tout le temps, pas complètement.

Il était trop dangereux de courir directement jusqu’au petit bois. C’est pourquoi, dès l’ouverture de la porte, Erwan se jetterait au sol, puis il ramperait jusqu’à ce qu’il se trouve à couvert.

Ayant pris sa décision, il se leva et s’approcha du grillage pour examiner le terrain. Le champ en friche était couvert d’herbes hautes, la reptation suffirait certainement à dissimuler qu’un combattant s’avançait vers le sous-bois à l’horizon. Cependant, il allait falloir bouger prudemment, afin de ne pas déplacer trop de végétation.

Erwan se projeta mentalement dans l’action. Quand la porte s’ouvrirait, il serait vingt heures pile, heure de Paris. Prime time pour l’ouverture de l’Hoplitos, comme à chaque solstice d’été…

Cela laissait deux heures avant la nuit. Erwan attendrait le crépuscule dans le bois derrière le champ en friches. Puis il essaierait une reconnaissance vers la porte 18. Logiquement, le combattant qui entrerait par cette porte allait se réfugier dans le même sous-bois que le numéro 17.

Conclusion : il allait falloir tuer le 18 dans les meilleurs délais.

Une chance sur deux, dès la première nuit.

Erwan esquissa une grimace. Finalement, la 17 n’était pas une bonne porte. Mais y en avait-il de bonnes ? Peut-être pas, au fond. Quand une porte ouvre sur un lieu de carnage…

Il retourna se coucher et, à défaut de pouvoir dormir, il essaya de se reposer.


*


Soudain, la soldate jappa : « Debout, numéro 17. C’est bientôt l’heure. »

Erwan se leva et mit sac au dos. Puis, le fusil d’assaut à la main, il se dirigea vers la porte d’un pas traînant.

La soldate vérifia sa montre.

« Maintenant, » dit-elle.

Au même instant, le haut-parleur fixé au-dessus de la porte retentit. C’était la voix nasillarde et bien connue de Dale Weston.

« Ladies and Gentlemen, » commença-t-il, « il est à présent temps de lancer l’Hoplitos 2047 – Europe occidentale, dix-neuvième édition. Je vais tout d’abord, comme c’est la tradition, m’adresser à nos valeureux combattants, pour leur dire ma fierté de pouvoir, une fois de plus, chanter leurs exploits.

« Hoplitoi, c’est à vous que je m’adresse. Vous, quarante jeunes hommes et femmes, la fine fleur de notre jeunesse. Une fois de plus, vous allez prouver au monde que les valeurs de l’Occident vivent, parce que nous les faisons vivre ! Soyez fiers : vous êtes l’honneur de vos nations. Combattez loyalement, soyez forts, soyez braves ! Toute l’Europe, de Paris à Varsovie et de Lisbonne à Stockholm a les yeux fixés sur vous. Toute l’Amérique vous regarde, et elle regarde l’Europe en vous regardant. Serez-vous digne de porter la tradition qui vous est confiée ? J’en suis certain !

« Hoplitoi, je vous rappelle les règles. Elles sont simples. Quarante combattants vont entrer simultanément dans la Zone, chacun par une porte distincte. Quatre combattant seulement sortiront vivants de la zone. Les trente-six autres vont mourir, dans l’honneur, pour la gloire de leurs petites patries. Mais tous, à jamais, vous vivrez dans la mémoire des centaines de millions d’Européens et d’Américains qui vont, pendant des jours et des nuits, vibrer avec vous, vibrer pour vous.

« Hoplitoi, voici les règles. La Zone fait douze kilomètres carrés. Elle comprend onze points d’eau. Vous n’avez pas le droit de les saboter. Tout sabotage d’un point d’eau entraînera l’exécution du combattant déloyal. Vous devez combattre jusqu’à ce qu’il ne reste que quatre survivants. La manière dont vous combattrez ne regarde que vous, à la seule condition de ne pas dégrader les points d’eau.

« Hoplitoi, vous n’avez pas le droit de sortir de la Zone. Si vous tentez d’en sortir, vous serez exécutés, car nos valeurs ne laissent pas de place à la lâcheté. Soyez fiers de cela : ceux qui franchissent la porte que vous allez franchir, prouvent par là-même qu’ils n’accepteront de la repasser que s’ils le méritent.

« Hoplitoi, vous n’êtes pas seuls. Chaque jour, les internautes votent. Ils décident lequel d’entre vous aura doit à un coup de pouce. Celui-là recevra, ce jour-là, un message sur son GPS portable. Ce message contiendra une information précieuse. Mais souvenez-vous : un seul combattant par jour a droit au coup de pouce. Un seul.

« D’autres règles ? Aucune. Tuez, et vous vivrez. Mourez, et vous serez honorés.

« Hoplitoi, voici mes conseils. Vous entrez dans la zone avec une journée d’eau. Soyez économes de l’eau. Elle est plus précieuse que le sang. Vous entrez dans la zone avec cinq jours de nourriture lyophilisée. Sur les dix-huit éditions précédentes de l’Hoplitos européen, la durée moyenne de la partie a été de sept jours et sept nuits. La plus longue édition, le fabuleux Hoplitos 2043, a duré onze jours. Alors soyez économes de vos vivres. En fin de partie, vous pourriez vous trouver à court.

« Enfin, Hoplitoi, voici mon dernier conseil, et le plus important. Lorsque vous serez dans la zone, ne laissez pas la peur triompher de votre fierté. Souvenez-vous : mourir en combattant est un honneur. Mourir en lâche est une disgrâce. Vous allez voulu mériter la gloire ? Eh bien, vous allez la mériter.

« Hoplitoi, je vous salue. »

Sur la dernière phrase de Dale Weston, cette phrase rituelle qu’il prononçait toujours la voix grave, un roulement de tambours retentit.

Ce roulement, Erwan l’avait déjà entendu, à chaque Hoplitos qu’il avait suivi, à la télé ou sur Internet. Il se tint près à bondir, sachant que la porte allait s’ouvrir, automatiquement, dès que le tambour se tairait.

Mais la porte ne s’ouvrait pas, et le roulement durait. Encore et encore, bien plus longtemps que lors des émissions précédentes de l’Hoplitos – du moins, ce fut l’impression d’Erwan.

Pendant quelque secondes, il eut l’impression surréaliste que sa porte n’allait pas s’ouvrir, qu’il y allait y avoir une panne.

Puis, soudain, la porte s’ouvrit, dans un claquement sec.

Il resta figé, comme pris de court.

La soldate jappa : « Allez ! »

Alors il courut sur quelques pas, puis il se jeta sur le sol, avec violence.

L’Hoplitos 2047 avait commencé.

 

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