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Publication de La comédie économique

Publié le : 04/03/2011 23:00:00
Catégories : Actualités des éditions Le Retour aux Sources

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Le présent essai repose sur un constat, formulé par le personnage principal de Plateforme : « L’économie est un mystère ». Ce mystère, on peut le voir comme un mystère tragique, mais aussi comme un mystère comique. Il devient alors une scène : la scène d’une nouvelle Comédie Humaine, que Houellebecq a magnifiquement su décrire.

Partant d’une lecture précise de l’œuvre romanesque de Michel Houellebecq pour en extraire d’abord l’essence anthropologique, puis le contenu économique et managérial, ce texte recense la plupart des passages  que l’auteur a consacrés à la vie des cadres moyens, au fonctionnement des entreprises, aux coulisses de la gestion, et en propose une lecture structurée autour d’une idée : non, Houellebecq n’est pas manipulateur, c’est au contraire un auteur d’une honnêteté intellectuelle rare. Non, ce n’est pas un auteur nihiliste, c’est un auteur aussi humaniste qu’on peut le rester une fois débarrassé de toutes ses illusions au sujet de l’homme. Il faut pouvoir lire à plusieurs niveaux ce Molière de notre époque, observer avec lui les Précieuses Ridicules des « boîtes de com », les Monsieur Jourdain des grandes entreprises, et les Tartuffe du consulting, pour réaliser pourquoi il a pu être successivement adulé et honni, en étant souvent si mal compris...

 

280 pages, disponible dans la boutique.


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L'INTRODUCTION

La dimension cachée de l’œuvre : son évidente généralité

Par le succès littéraire et commercial ayant consacré la publication de ses cinq premiers romans, Houellebecq est devenu, qu’il l’ait souhaité ou non, un objet de commentaires : polémiques médiatiques, démêlés judiciaires, bibliographie non autorisée se sont succédé, entourés de quelques ouvrages d’analyse et d’un petit nombre de travaux universitaires. Pourtant, les scandales dont il a pu faire l’objet ne constituent probablement qu’une diversion ou un épiphénomène, indépendant de la valeur de son œuvre. Beaucoup de commentateurs, bien que dérivant d’eux-mêmes sur des questions de vie privée ou sur des sujets intrinsèquement polémiques que l’auteur n’a pour sa part jamais souhaité mettre en avant, ont pu tenter de faire croire que le battage médiatique, profitant au principal intéressé, était de ce fait orchestré par lui et son éditeur à des fins commerciales[1]. Pourtant les chiffres de vente montrent que la question est ailleurs. Les gros tirages réels des « années Houellebecq » (par exemple ceux de Dan Brown ou de Marc Lévy) sont cinq à dix fois supérieurs en nombre et représentent des intérêts économiques bien plus considérables, mais ne provoquent qu’un débat d’idées beaucoup plus faible, logiquement proportionnel à la faiblesse de leur contenu conceptuel.

C’est sans doute ce décalage entre médiatisation contrôlée et médiatisation subie qui a inspiré à Houellebecq la réponse suivante, faite à l’occasion d’une interview qui a suivi de peu la publication de La Carte. Interrogé sur les raisons de la réussite commerciale de Jed Martin, le personnage principal de son roman, peintre et photographe renommé, l’auteur répond avec empressement (en y revenant d’ailleurs à deux reprises, l’idée lui tenant manifestement à cœur) :

« Sa réussite, comme toute réussite artistique en fait, c’est le  hasard  d’une brique qui rencontre quelqu’un qui marche dans la rue, […] donc deux trajectoires qui ont leur logique et qui se rencontrent, une des trajectoires étant la trajectoire d’une œuvre, et l’autre étant le mouvement historique […] C’est ce qui fait que le succès d’une œuvre et sa qualité sont deux paramètres parfaitement indépendants au sens statistique, qu’on a tous les cas de figure à peu près avec une probabilité égale […] Il n’y a pas de corrélation du tout, ni dans un sens ni dans l’autre. »[2]

Houellebecq aurait sans doute pu passer inaperçu. Son premier roman, plusieurs fois refusé, aurait pu ne jamais paraître. Mais il a paru, il a été remarqué, et tout s’est enchaîné : le succès critique (principalement avec Extension), le succès de lecture (principalement avec Particules), puis le succès médiatique (les romans suivants faisant la une de l’actualité littéraire lors des rentrées de 2001 et 2005), enfin la consécration officielle avec l’obtention du Prix Goncourt en novembre 2010.

Pourtant, ses admirateurs estiment que Houellebecq n’a pas vraiment cherché le succès, ou plus précisément qu’il ne lui a jamais rien cédé. « En artiste de pure race, Michel Houellebecq n’a jamais tenté de se soustraire au risque d’être incompris. Qu’on songe au film qu’il a tiré de son roman la Possibilité d’une île en 2008 et à l’accueil glacial qui lui a été réservé. L’écrivain-cinéaste aurait pu choisir de donner aux Trissotin de la critique cinématographique branchée la pâtée qu’ils voulaient manger : un ressort narratif tendu, une scène de sexe non simulée et quelques passages provocants les ciseaux de la censure. Il a écrit et tourné le film qu’il portait en lui sans guère se préoccuper de sa réception. » [3]

La consécration du Goncourt ne doit pas faire oublier que l’auteur a été dépeint comme faible, vaniteux et menteur, entre la publication de Plateforme et celle de La Carte, par la plus grande partie des médias qui l’encensent aujourd’hui[4]. On pourrait d’ailleurs voir dans le Goncourt la dernière tentative du système pour déstabiliser Houellebecq, en le neutralisant par la récupération plutôt qu’en le condamnant par médias interposés. Houellebecq devait-il alors refuser le Goncourt ? Peut-être s’est-il posé la question. Son prestige personnel est en effet, aux yeux de ses admirateurs, bien supérieur à celui du célèbre prix, et celui-ci constituait donc une forme de chute. Si l’on a pu dire à la rentrée littéraire 2010 que le Goncourt et Houellebecq avaient mutuellement besoin l’un de l’autre, l’affaire était plus asymétrique qu’il y paraît : le Goncourt avait sans doute grand besoin de restaurer une crédibilité vacillante ; mais Houellebecq, à ce stade de son parcours, aurait sans doute plus gagné, sur le plan du buzz médiatique, à refuser le prix qu’à l’accepter. Si pourtant il l’a accepté, c’est sans doute qu’il a choisi d’exister non pas par la critique structurée, puissante et brutale, mais par le faux-semblant, l’ironie, la contradiction. Il semble vouloir prendre le système à son propre piège, le récupérant autant qu’il est lui-même récupéré. Peut-on alors dire qu’en acceptant un tel commerce, Houellebecq a vendu son âme ? On peut aussi y voir la stratégie la plus efficace pour lutter contre un système aussi habile à la corruption que le nôtre : celle de l’agent double.

Mettant de côté cet aspect très médiatique du « phénomène Houellebecq », on peut aussi choisir d’entreprendre un travail d’analyse rétrospectif : avant que le succès n’ait dilué son lectorat, qui donc s’intéressait à Houellebecq ? Un bref examen des textes disponibles montre que la majorité des travaux d’étude lui ayant été consacrés après ses premières publications relève du champ de la critique littéraire, plus rarement de la sociologie ou de la philosophie existentielle, et rarement de la science ou de la technique, dont certaines des théories ou des pratiques figurent pourtant au cœur de l’œuvre. Au sein même du mouvement de la critique littéraire, on peut noter également un glissement vers l’analyse formelle, c’est-à-dire la tentation d’un commentaire stylistique (pour stigmatiser sa force, comme Noguez, ou au contraire dénoncer sa platitude, comme Naulleau), voire d’une analyse thématique partielle (comme Clément ou Van Wesemael[5]), au détriment d’une tentative de compréhension du système de pensée à l’œuvre dans toute son articulation logique, ou dans toute son ambition interdisciplinaire[6].

Au bout du compte, peu de chercheurs, à l’exception notable de Bruno Viard[7] et Aurélien Bellanger[8], se sont réellement exprimés sur la portée anthropologique de l’œuvre, peut-être égarés par la pertinence de l’analyse sociologique qui la recouvre et la masque. Et tout aussi peu se sont penchés sur les théories scientifiques évoquées, qui disparaissent souvent derrière une collection variée d’anecdotes tragiques ou drôles. Il faut dire qu’ils ne sont aidés en cela ni par l’originalité des idées exprimées, ni par l’exposé didactique ou encore moins l’apologie d’une théorie structurée, ni par la révélation d’un cadre d’analyse repérable. On peut en effet relever les difficultés suivantes, qui rendent la tâche malaisée :

- Houellebecq exprime souvent des idées évidentes, que ses adversaires peuvent alors qualifier de simplistes voire démagogiques. L’originalité n’est pas chez lui un objectif en soi. Au sujet de la thèse centrale d’Extension, l’idée selon laquelle la sexualité constitue un système de hiérarchie sociale parallèle et indépendant de l’économie, Houellebecq déclare lui-même qu’il s’étonne de la profusion de commentaires qu’elle a pu susciter : il s’agit selon lui d’une proposition assez banale, largement dérivable du système d’organisation connu chez de nombreuses espèces animales, et aisément observable en pratique dans les structures sociales humaines. « Il y a une chose dont je me suis rendu compte assez brutalement, c’est que parfois, il suffit d’exposer la vérité clairement quand personne ne l’a dite et ça peut suffire à produire une œuvre intéressante »[9]. En cette perspective privilégiant la simplicité et la clarté contre la sophistication et la nouveauté, Houellebecq renoue avec Karl Popper, et même plus généralement avec la philosophie des Lumières, dont la visée n’était pas tant de produire de l’originalité ou de la contestation que de produire de l’exactitude[10]. Il le confirme après la publication de son cinquième roman en répondant lors d’une interview : « Rappeler les évidences n’est jamais mauvais malgré tout »[11]. En ce sens, c’est lui faire un mauvais procès que de le considérer comme un animé d’un conformisme de principe : il n’est ni conformiste ni anticonformiste systématiquement, il cherche simplement à rendre compte d’une réalité objective. Or certains semblent penser qu’un simple compte-rendu vaut approbation, à l’image de Naulleau qui écrit : « Michel Houellebecq, c’est l’homme qui a dit oui, l’homme qui dit oui et l’homme qui dira toujours oui : je reste quant à moi persuadé qu’il faut continuer à dire : NON »[12]. Une telle approche, qui réduit toute dialectique à une simple antithèse sans possibilité de dépassement synthétique, n’est en effet pas celle de Houellebecq.

- D’autres idées, passant pour des prises de position personnelles (sur la prostitution ou l’islam par exemple), ont pu choquer, non tant qu’elles étaient inattendues, mais plutôt en raison de leur opposition au politiquement correct, qui survit sans peine à sa dénonciation permanente, y compris au cœur de la pensée de ses plus bruyants détracteurs[13]. Mais ces idées, souvent périphériques, ont surtout contribué à détourner l’attention des messages essentiels véhiculés par l’œuvre, sans que l’on puisse savoir si ce détournement était intentionnel ou non. Par exemple concernant l’islam, Houellebecq déclare :

« Il ne faut pas trop répondre à des questions hors sujet ; parce que le grand enseignement c’est que les gens ne s’intéressent pas forcément à la même chose que moi. Enfin, l’islam ne m’intéresse pas vraiment, je n’y pense absolument jamais. C’est loin d’être une obsession chez moi. »[14]

- Houellebecq n’est pas lié à un système de pensée figé.

« Je suis peu militant, je n’ai pas l’impression que les gens attendent mon opinion. Par ailleurs je change d’avis assez souvent. Me demander mon avis sur un sujet, c'est assez absurde quand on me connaît un peu. »[15]

Cette absence de fixation théorique peut paraître incompatible avec l’exercice de la pensée critique. Il ne l’est pas. De ce que Houellebecq n’a pas d’école de référence, on ne peut en effet déduire que ses raisonnements sont dépourvus de valeur. Seulement, en termes de méthode, il s’alimente de constats et d’observations personnels et indépendants davantage que de grands auteurs ou d’arguments d’autorité. On peut dire qu’il applique en cela une méthode inspirée de l’iconoclastie Nietzschéenne, et que de ce fait il peut donner le sentiment de raisonner « à coups de marteau » : puisque dans son cas, l’idéologie n’est pas première, les idéologies existantes, même lorsqu’elles camouflées du costume pratique du relativisme[16], peuvent tenir le rôle d’idoles et se trouvent régulièrement ridiculisées. C’est ainsi qu’on pourrait tenir que davantage que d’une théorie houellebecquienne, c’est d’une critique houellebecquienne qu’il faudrait tenter de dégager les contours.

Renouant en cela avec les principes fondateurs de l’anti-sophisme socratique, Houellebecq n’hésite pas à questionner les postulats, stéréotypes et tabous de l’époque avec une ingénuité pouvant aller jusqu’à l’inconvenance. Pour trancher le vrai du faux, il préfère s’en remettre à la sincérité plutôt qu’à la sophistication du raisonnement ou des références, au risque de passer pour égocentrique, simpliste ou indécent. Pourtant son objectif ne semble pas être de convaincre, tout juste d’exposer son exacte perception. Il y parvient d’ailleurs inégalement, puisque beaucoup continuent de le considérer comme cabotin, manipulateur, menteur, etc. Le portrait qu’il dresse probablement de lui-même au travers du Michel de Possibilité devrait pourtant éclairer :

« Etais-je plus bête que la moyenne ? demandai-je à Vincent le soir même alors que je prenais l’apéritif chez lui. Non, répondit-il sans s’émouvoir, sur le plan intellectuel je me situais en réalité légèrement au-dessus de la moyenne, et sur le plan moral j’étais semblable à tous : un peu sentimental, un peu cynique, comme la plupart des hommes. J’étais seulement très honnête, là résidait ma vraie spécificité ; j’étais, par rapport aux normes en usage dans l’humanité, d’une honnêteté presque incroyable. »[17]

Plus directement, Houellebecq dit de lui-même :

« il est certain que je suis intelligent, plus intelligent que la moyenne, sans être d’une intelligence exceptionnelle malgré tout […] Il est certain aussi que je suis plutôt plus honnête que la moyenne, ce qui est parfois pris pour de la provocation. »[18]

Dans le même ordre d’idées, Houellebecq ne cherche pas toujours à faire œuvre de pédagogie. Incompris ou rejeté par beaucoup, il est résolu à le rester. Il ne faut pas compter sur lui pour rendre des comptes, et faire preuve de zèle en matière d’explication. Délibérément sans doute, une part importante de l’acte de compréhension est laissée au lecteur, et si celui-ci n’est pas convaincu, l’auteur n’explicitera pas ses attendus. Dans une interview de 2010, Houellebecq avoue avoir été fortement influencé par l’idée selon laquelle dans l’art romanesque, la moitié du travail devait être laissé au lecteur, de sorte que celui-ci participe et profite du processus esthétique de révélation du monde. Un romancier trop pédagogue n’est pas un bon romancier ; tout juste peut-il ambitionner d’être un bon essayiste. Une telle démarche peut évoquer la mystique de la méthode Zen, dans laquelle le maître n’est jamais répétitif, ni prévisible, ni détaillé, ni progressif, ni compréhensif au sens anglo-saxon, dans les messages qu’il délivre à ses disciples. Dominique Noguez signale que Houellebecq cherche souvent à répondre de manière toujours différente aux questions qui lui sont posées, même si celles-ci sont redondantes[19]. De plus, lors de ses interviews filmées, ses réponses sont souvent précédées de très longs silences, tout à fait inhabituels en particulier sur les plateaux de télévision.

Houellebecq lui-même l’indique :

« La réponse dépend beaucoup de celui qui pose la question. Il ne faut jamais hésiter à mentir, à dire un peu n’importe quoi quand la question ne vous plaît pas. »[20]

Cette considération est à relier à la question du codage telle qu’elle est envisagée par la théorie de l’information[21] : selon cette théorie, tout message redondant peut faire l’objet d’une économie d’information au moyen d’un codage approprié. Au contraire, un message non redondant est impossible à résumer, et de ce point de vue il est intéressant de noter qu’il n’est pas extérieurement distinct d’un message aléatoire : chacun des signes qui le compose compte autant qu’un autre, aucun cycle, aucune irrégularité dans la distribution statistique des symboles, aucune ressemblance dans leur séquence, ne permet de dégager les voies d’un recodage optimisé. Par exemple, si Houellebecq faisait avec une certaine régularité des réponses identiques à des questions similaires, on pourrait aisément faire la synthèse de ses interviews et proposer au lecteur pressé un digest, un résumé rapide, une miniature conservant les ingrédients d’origine des textes. Par sa ligne de communication consistant à brouiller les pistes, Houellebecq interdit une telle manœuvre[22]. Cela est-il volontaire ? On peut le penser, non pas parce que l’auteur vouerait un culte à l’aléatoire ou au chaos, mais au contraire parce qu’il fait le choix d’une forme d’expression pure et directe dans laquelle chaque mot compte, et qu’il ne peut donc être remplacé par aucun autre[23]. A l’appui de cette thèse, il convient de mentionner la préférence stylistique exprimée par Houellebecq pour le genre poétique :

« Quant au style, qu’on arrête de me bassiner avec ces conneries. Où est-ce que les mots, directement, interviennent, et le pouvoir qui découle de leur arrangement ? Dans la poésie, et dans la poésie avant tout. Par rapport à un poète aucun romancier n’a de style, n’a pu avoir de style. »[24]

Enfin, Houellebecq définit son champ d’action comme celui de la description, et non de l’explication. Pas plus qu’il ne se rattache à une quelconque théorie existante il ne cherche à élaborer un modèle de substitution. Cette posture vient sans doute de l’introjection d’une remarque de Pascal, plusieurs fois citée « Il faut dire en gros : « Cela se fait par figure et mouvement », car cela est vrai. Mais de dire quels, et composer la machine, cela est ridicule ». Plus loin, Houellebecq poursuit « Lorsqu’on s’est pénétré de ce principe, qu’on l’a pleinement assumé, dans sa radicalité, on sait qu’expliquer le monde c’est simplement le décrire. En donner la description la plus précise, la plus générale. Définir les entités, sans perdre de vue le génial principe posé quelques siècles plus tôt par Guillaume d’Ockham : ne pas les multiplier, donc « plus qu’il n’est nécessaire ». » [25]

Tout cela pourrait décourager le lecteur à la recherche d’une compréhension générale de la pensée Houellebecquienne, voire une simple confirmation de l’hypothèse de son existence ; et en même temps, aiguiser son appétit, en laissant à penser que la récompense pourrait être à la hauteur de la difficulté d’accès. De petits indices sont en effet de temps à autre distribués dans l’œuvre, comme les pièces d’un puzzle suggérant qu’une forme de cohérence pourrait se dégager d’une vision d’ensemble. A commencer par l’idée selon laquelle, si les opinions peuvent varier, certaines vérités sont inflexibles, et qu’il importe de le et de les reconnaître. Cette profession de foi sera d’ailleurs occasionnellement rappelée de la manière la plus nette, sans aucune ambiguïté :

« La vérité scientifique finit par gagner, toujours. »[26]

Dans le registre diamétralement opposé à celui de la profession de foi, celui de l’allusion voilée, le lecteur attentif pourra aussi trouver avec plaisir une confirmation de l’intuition de l’unité de l’œuvre, au travers de signes formels à la limite du repérable, par exemple celui, étonnant, de la répétition des italiques à l’expression « second degré » dans chacun des quatre premiers romans publiés[27]. Ce que ces italiques peuvent signifier, on laissera au lecteur le soin de l’imaginer. Elles plaident en tout cas d’autant plus en faveur de l’hypothèse de la cohérence de l’œuvre qu’elles sont accompagnées de nombreux entrelacs thématiques (approche biologique du plaisir, eugénisme, sociologie positiviste) ainsi que de traits stylistiques (utilisation répétée du point-virgule et plus occasionnellement des parenthèses, montage « cut ») communs, suffisamment mis en évidence par les analyses littéraires publiées sur la question.

Par ailleurs, si Houellebecq a fait le choix de s’exprimer plutôt que de se taire, on peut faire l’hypothèse qu’il pense avoir quelque chose à dire. Bien sûr, cette hypothèse n’est pas suffisante. L’analyse du phénomène graphomaniaque proposée par Milan Kundera stigmatise à juste titre tous les apprentis auteurs qui ne s’adonnent à l’acte d’écriture que comme à une activité addictive :

« La graphomanie (manie d'écrire des livres) prend fatalement les proportions d'une épidémie lorsque le développement de la société réalise trois conditions fondamentales:

1) un niveau élevé de bien-être général, qui permet aux gens de se consacrer à une activité inutile;

2) un haut degré d'atomisation de la vie sociale et, par conséquent, d'isolement général des individus;

3) le manque radical de grands changements sociaux dans la vie interne de la nation (de ce point de vue, il me paraît symptomatique qu'en France où il ne se passe pratiquement rien le pourcentage d'écrivains soit vingt et une fois plus élevé qu'en Israël). »[28]

Cependant, il n’est guère douteux que Houellebecq ait développé une conscience aiguë de ce risque. A plusieurs reprises dans son œuvre romanesque, il considère de l’extérieur l’acte d’écriture, puisque ce sont ses personnages qui y cèdent. Par exemple, la tentation littéraire est envisagée d’une façon cruellement négative, et délibérément dépourvue de sens, dans Extension.

« La première réaction d'un animal frustré est généralement d'essayer avec plus de force d'atteindre son but. Par exemple une poule affamée (Gallus domesticus), empêchée d'obtenir sa nourriture par une clôture en fil de fer, tentera avec des efforts de plus en plus frénétiques de passer au travers de cette clôture. Peu à peu, cependant, ce comportement sera remplacé par un autre, apparemment sans objet. Ainsi les pigeons (Columba livia) becquettent fréquemment le sol lorsqu'ils ne peuvent obtenir la nourriture convoitée, alors même que le sol ne comporte aucun objet comestible. Non seulement ils se livrent à ce becquetage indiscriminé, mais ils en viennent fréquemment à lisser leurs ailes; un tel comportement hors de propos, fréquent dans les situations qui impliquent une frustration ou un conflit, est appelé activité de substitution. Début 1986, peu après avoir atteint l'âge de trente ans, Bruno commença à écrire. »[29]

Puisqu’il est averti du risque de la dérive graphomaniaque, la question reste posée de savoir pourquoi Houellebecq est devenu écrivain. La réponse est peut-être simplement celle qu’il exprime au début d’Extension, par la voix du narrateur « si je n'écris pas ce que j'ai vu je souffrirai autant – et peut-être même un peu plus»[30]. Le choix se ferait donc, sur la ligne de l’indifférence, pour des raisons plutôt personnelles que morales.

« Savoir pourquoi on écrit en réalité, c’est pas très simple. Au début je ne pensais pas vraiment gagner d’argent par mes écrits, puis subitement au moment des Particules Elémentaire j’en ai gagné beaucoup et après je n’en avais plus besoin, de gagner de l’argent par mes écrits. Il y a une autre raison qui n’est pas celle pourquoi j’écris c’est l’immortalité, parce que c’est quand même une immortalité très restreinte, je préfèrerais l’immortalité physique. »[31]

Plusieurs années plus tard, Houellebecq ajoutera cette précision essentielle :

« Un roman a cette grosse utilité : en le lisant on se dit ce que j’ai vécu d’autres humain l’ont vécu, l’ont décrit, c’est déjà pas mal, on n’a pas la sensation de vivre quelque chose d’unique, monstrueux dans son unicité, quelque chose circule. »[32]

Qu’il nous soit permis de penser que cette motivation doit paradoxalement être tenue pour moins inquiétante que celle du graphomane ordinaire, qui, se pensant réellement détenteur d’un message de grande valeur aux yeux des autres, risque plus facilement de céder à la tentation inconsciente de la séduction –que ce soit par le moyen de l’originalité forcée, ou celui contraire de la complaisance envers les lieux communs de l’époque- qui l’éloignera plus encore de la seule vertu dont il pourrait se prévaloir : celle du témoignage.

S’il ne s’interdit pas d’écrire, au moins Houellebecq sait-il se faire rare. A l’apogée du succès, il ne publie un nouveau roman que tous les quatre à cinq ans. Balzac, pour sa part, écrivait cinq à dix fois plus vite. Or c’est délibérément que Houellebecq privilégie la qualité à la quantité :

« Ca suffit, en fait, d’écrire un seul bon livre en réalité ; on est jugé sur son meilleur en fait, on peut s’y reprendre à 40 fois si on en a besoin […] Ce qui compte c’est ce qui reste. »[33]

Au fond, à l’instar de ce que préconisait le même Kundera à propos de toutes les œuvres de qualité, peut-être pour comprendre Houellebecq faudrait-il simplement lire intégralement ses textes en prêtant attention aux détails, et non les résumer, les interpréter et les attribuer à une école de pensée existante, au risque de les dénaturer. Après tout, l’auteur est libre de sa plume, et s’il choisit un certain degré d’explicitation, ni plus ni moins, peut-être faut-il avant toute chose, si l’on souhaite le respecter en tant qu’artiste et penseur, lui faire crédit du bien-fondé de ce choix : admettre qu’il devait avoir ses raisons d’écrire ce qu’il a écrit, tout ce qu’il a écrit et rien que cela[34].

Peut-être faut-il renoncer à discuter de l’œuvre de l’extérieur, au risque de produire du commentaire, puis du commentaire de commentaire, etc., s’éloignant toujours plus de la réalité que le roman ne peut déjà décrire sans la travestir au moins un peu. Peut-être faut-il refuser d’en débattre avec ceux qui voudraient s’en faire une idée sans l’avoir lue.

C’est pourtant maintenant tout ce que nous allons faire, en espérant que le caractère pesamment pédagogique du propos ne portera pas préjudice à la pensée propre de l’auteur.

Tout de même, la conscience des limites de l’exercice nous suggère une piste de méthode : en revenir toujours aux textes bruts avant d’en faire l’interprétation. C’est la raison pour laquelle la suite de l’analyse s’émaillera de nombreux extraits longs, seuls à même de donner au lecteur ce contact prolongé, intime, insistant, avec l’œuvre qu’il s’agit de comprendre. Nul doute que du choix arbitraire de ces extraits et de leur ordonnancement ne se dégage une vision tout de même subjective et qui pourrait être tout autre, de la même façon qu’on sait que deux monteurs de longs métrages, sur la base des mêmes rushes, peuvent produire des films très différents. Mais disons que cette méthode nous semble relever de l’argument du moindre mal, et nous permet de reprendre mot pour mot la justification minimale que le narrateur de Plateforme donne à la fin de son récit :

« Non que ces commentaires, ces objections, ces remarques puissent avoir un destinataire, ou un sens quelconque ; mais il me semble quand même préférable, au bout du compte, qu’ils soient faits. »[35]



[1] Signalons d’entrée que nous éviterons soigneusement dans notre analyse les explications psychologisantes basées sur ce qu’on connaît de la vie de l’auteur, ou les tentations douteuses de mise en relation des romans de Houellebecq et de sa biographie. Nous adoptons radicalement ici une perspective commune à Houellebecq et Kundera, précisément résumée par ce dernier dans le passage suivant : "D'après une métaphore célèbre, le romancier démolit la maison de sa vie pour, avec les briques, construire une autre maison : celle de son roman. D'où il résulte que les biographes d'un romancier défont ce que le romancier a fait, refont ce qu'il a défait. Leur travail, purement négatif du point de vue de l'art, ne peut éclairer ni la valeur ni le sens d'un roman. Il peut à peine identifier quelques briques." (Kundera, L'art du roman, Folio, Gallimard, p. 178).

[2] Entretien « Sur le Ring », 6 septembre 2010, 10’50.

[3] Sébastien Lapaque, Témoignage Chrétien, 13 septembre 2010, http://www.temoignagechretien.fr/ARTICLES/Culture/Faut-il-lire-Michel-Houellebecq-?/Default-15-2047.xhtml

[4] Comme le note Baptiste Liger, une curieuse unanimité des critiques s’est constituée pour acclamer aujourd’hui ce qu’elle vilipendait autrefois. « Sur la Carte et le Territoire il y a un étrange phénomène, en off il y a beaucoup de journalistes très nuancés et bizarrement dans les articles c’est une unanimité ». Entretien avec Sylvain Bourmeau pour Mediapart, septembre 2010, 8’00.

[5] Murielle Lucie Clément et Sabine van Wesemael (dir.), Houellebecq sous la loupe, Amsterdam/New York, Rodopi, 2007. « Dans leur introduction, Murielle Lucie Clément et Sabine van Wesemael, qui ont regroupé la trentaine d’études que contient le présent ouvrage, soulignent le grand intérêt que soulève l’œuvre de Houellebecq auprès du public. Cet engouement se traduit d’ailleurs, depuis quelques années, par la publication de toute une littérature, tour à tour enquêtes, hagiographies ou biographies, sur l’auteur de La Possibilité d’une île (2005). Cependant, les codirectrices du livre regrettent que Houellebecq n’ait pas stimulé davantage la recherche académique ».

(http://www.fabula.org/lodel/acta/document4020.php).

[6] On peut ajouter Patricola, dont l’approche plus complexe aborde à la fois la question du genre mêlant réalité et fiction, et la méthode commerciale, et Demonpion, qui s’attache surtout à relever à travers son travail biographique les ressemblances entre la réalité et la fiction.

[7] Bruno Viard, Houellebecq au laser, la faute à Mai 68, Editions Ovadia, 2008.

[8] Aurélien Bellanger, Houellebecq écrivain romantique, Editions Léo Scheer, 2010.

[9] Gracias por su visita, entretien avec Sylvain Bourmeau, début du clip Extension.

[10] Guy Sorman, Les vrais penseurs de notre temps, 1989, compte-rendu de l’entretien avec Karl Popper.

[11] Entretien « Sur le Ring », 6 septembre 2010, 28’40.

[12] Eric Naulleau, Au secours, Houellebecq revient, p. 122, Chiflet et Cie, 2005.

[13] Voir à ce propos l’ensemble des travaux de Philippe Muray, ou l’excellente introduction au concept de pensée unique dans wikipedia.org (version française de janvier 2007). La meilleure présentation du concept est sans doute celle de Jean-Claude Michéa, dans son avant-propos à La double pensée, retour sur la question libérale (pp. 11 à 20).

[14] Gracias por su visita, entretien avec Sylvain Bourmeau, fin du clip sur Plateforme.

[15] Compte-rendu du procès 17ème chambre correctionnelle de Paris à la demande de quatre associations musulmanes : - la Fédération nationale des musulmans de France - la Société des Habous et des lieux saints de l'islam, (présidée par le recteur de la mosquée de Paris Dalil Boubakeur) - l'Association rituelle de la grande mosquée de Lyon - la Ligue islamique mondiale (basée en Arabie Saoudite).

[16] La notion de relativisme n’est pas absente de l’œuvre de Houellebecq. A preuve cet extrait qui laisse à penser que la tendance naturelle de l’auteur serait de s’opposer à cette notion, mais avec une sorte de méfiance due à la subtilité du mécanisme critiqué : « Il semblait en possession d’une pensée complexe, et nuancée ; à moins peut-être qu’il ne relativise, ce qui donne toujours l’illusion de la complexité, et de la nuance ». (Plateforme, p. 81).

[17] Possibilité, p. 400.

[18] http://www.dailymotion.com/playlist/x19ge1_INTEMPOREL29_houellbecqu/video/x2bxbq_michel-houellebecq_creation?from_flash=1 4:30.

[19] Dominique Noguez, Houellebecq, en fait, 2003, p. 11.

[20] Extrait d’un Entretien avec Karl Zéro, cité par http://www.evene.fr/celebre/biographie/michel-houellebecq-1321.php?citations.

[21] Invitation à la théorie de l’information, E. Dion, Seuil 1997.

[22] Et c’est exactement ce que fait aussi, et délibérément, Milan Kundera : des textes non résumables, donc qu’il faut lire intégralement pour s’en faire une idée.

[23] Voir aussi sur ce thème, sur un plan plus général indépendant de celui de la littérature, le classique Le hasard et la Nécessité, de Jacques Monod.

[24] Ennemis publics, p. 266.

[25] Ennemis publics, p. 150.

[26] Gracias por su visita, entretien avec Sylvain Bourmeau, partie Plateforme (6:40).

[27] Extension, p. 123 en épigraphe de chapitre, Particules, p.23, Plateforme, p. 84, Possibilité, p. 160.

[28] Milan Kundera, Le livre du rire et de l'oubli, 1978, p. 155.

[29] Extension, p.178.

[30] Extension, p. 14.

[31] http://www.dailymotion.com/video/x2c6ae_michel-houellebecq-et-le-prix-gonco_news , début du clip.

[32] Entretien « Sur le Ring », 6 septembre 2010, 27’10.

[33] Gracias por su visita, entretien avec Sylvain Bourmeau, 3:30/5:52.

[34] "Il y a une différence fondamentale entre la façon de penser d'un philosophe et celle d'un romancier. On parle souvent de la philosophie de Tchekhov, de Kafka, de Musil, etc. Mais essayez de tirer une philosophie cohérente de leurs écrits ! Même quand ils expriment leurs idées directement, dans leurs carnets, celles-ci sont plutôt exercices de réflexions, jeux de paradoxes, improvisations que l'affirmation d'une pensée." (Milan Kundera, L'art du roman, Folio n° 2702, p. 97).

[35] Plateforme, p. 364.

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