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Publication de L'art de la guerre

Publié le : 22/06/2007 00:00:00
Catégories : Actualités des éditions Le Retour aux Sources , Archives Scriptoblog (2007-2013) , Articles par intervenants , Maurice Deschamps , Sorties

L_art_de_la_guer_4a913e9d7cf59Publication de Troll n'roll, de Maurice Deschamps.

Vous pouvez commander cet ouvrage dans la boutique.

La quatrième de couverture :

« J’ai eu l’idée d’écrire des récits de guerre, parce que c’est un bon moyen de toucher les adolescents, la jeunesse,  » explique Maurice Deschamps. «  Ce n’est pas seulement amusant à lire, c’est aussi amusant à écrire. Il y a des codes à respecter, des figures imposées… Bon, ce n’est pas avec ça que vous allez bouleverser la littérature, mais après tout, elle a déjà été si souvent bouleversée, la pauvre. »

L’Art de la Guerre, série de quatre nouvelles, vous emmène à la poursuite des guerriers, de l’Antiquité à la Seconde Guerre Mondiale.

Et pour ceux qui veulent se faire une idée...

Les premières pages !


UN PARFUM DE VICTOIRE

Poméranie, printemps 1945

Jusqu'en Pologne, Fédor Kiriakov avait lu l'Etoile Rouge. Surtout pour les articles de haine du camarade Ehrenbourg.

Depuis quelques semaines, Ehrenbourg n'écrivait plus. Fédor avait demandé pourquoi à l'instructeur politique. Réponse : « D'autres éditorialistes sont aujourd'hui plus en phase avec la situation d'ensemble. » Fédor n'avait pas insisté. Ukrainien, il avait jadis fait la chasse aux koulaks pour ne pas finir comme eux. Depuis, il savait aboyer avec les loups, et se taire le reste du temps.

Le camarade Ehrenbourg lui manquait. Il aimait déchiffrer les mots de sa haine, imprimés sur le mauvais papier. Il aimait voir écrit ce qu’il pensait. Il lui semblait que l’écriture donnait un poids à sa colère, qu’elle la rendait palpable. Et sans qu’il sût pourquoi, peser sa haine l’apaisait.

Il avait vu ce que les Allemands avaient fait en Ukraine. Le hasard avait voulu que sa brigade passât à quelques verstes de son village natal. Une autorisation d’absence, et il aurait pu retrouver l'isba familiale.

Enfin, il aurait pu la retrouver, si elle n’avait pas brûlé deux ans plus tôt.

Cette autorisation, de toute manière, il ne l’avait pas demandée. A quoi bon ? Toutes les maisons incendiées se ressemblent. Fédor connaissait très bien l’odeur de la défaite. Cendres fumantes, sang, fumées d’explosifs charriées par le vent mauvais. La destruction rend tout semblable à tout. En Ukraine, toutes les choses avaient désormais la même odeur. Fédor Kiriakov n’avait même pas de tombe à fleurir : ses parents étaient morts otages, fusillés quelque part, en forêt, deux cadavres parmi des millions de cadavres. Il n’y avait plus derrière Fédor qu’un immense charnier.

A présent, il marchait sur le bas-côté d’une route allemande. L’air sentait l’essence et la boue fraîche. Fédor ne pensait à rien de précis – sauf, de temps en temps, au camarade Ehrenbourg. Il leva les yeux vers une ferme de l’autre côté de la route – un grand bâtiment laid et solide, une architecture typiquement prussienne.

L’Allemagne stupéfiait Fédor. Au pays des monstres, tout était propre. Les routes étaient excellentes, les maisons étaient solides. Quand on entrait dans les demeures spacieuses, on découvrait partout des meubles vernis, des celliers regorgeant de conserves, des postes de radio et toutes sortes de richesses dont le moujik ordinaire n’a même pas l’idée. Pourquoi ces gens-là s’en étaient-ils pris aux Russes ? Des riches qui pillent les pauvres, ça n’a pas de sens.

Avant l’Allemagne, Fédor haïssait les Allemands. Il les haïssait pour le mal qu’ils avaient fait à son pays, pour les isbas brûlées et les champs ravagés. Mais à présent, à présent qu’il avait vu l’Allemagne, sa colère était décuplée. Il était littéralement fou de rage. Il haïssait le sens de l’ordre des Allemands, leurs maisons solides et leurs champs soignés. Il aurait à la rigueur pu leur pardonner d’être des barbares. Il ne pouvait pas leur pardonner d’être des monstres.

*

Soudain, la terre trembla. C’était une colonne de char Staline. En toute hâte, les fantassins se rangèrent contre le fossé. Fédor regarda passer les monstres d’acier. Les chars lui inspiraient un sentiment ambigu. Il était fasciné par leur puissance, mais à chaque fois qu’il en voyait, il repensait à Iouri.

L’affaire remontait au mois d’août de l’année précédente, en Ukraine, à la frontière de la Biélorussie, dans un pays de champs de blé,  de marais et de forêts impénétrables. Les livres d’histoires, plus tard, appelleraient ça : l’opération Bagration. Et les historiens chanteraient l’héroïque armée rouge de cet été 1944, qui libéra Minsk, expulsant l’envahisseur du sol sacré de la patrie soviétique.

Mais pour Iouri, le meilleur ami de Fédor, il n’avait pas été question de gloire, cet été-là.

Un matin, la compagnie avançait, soutenue par un groupe de chars T34. Soudain, l’ennemi dévoila ses positions. Sous la lisière d’un petit bois, à cent pas tout au plus, des mitrailleuses crépitèrent, une pièce antichar donna de la voix. Le capitaine ordonna une attaque frontale. Il n’y avait rien d’autre à faire. Il fallait arriver sur les Allemands avant que leur antichar n’ait détruit les T34.

Les frontoviki poussèrent un « hourrah » formidable, comme pour acclamer la mort vers laquelle ils couraient. A mi-chemin Iouri était tombé – une balle dans la jambe. Il avait appelé à l’aide. Fédor s’était retourné.

Le T34 roulait vers Iouri à pleine vitesse.

Un char d’assaut tourne très mal. Et puis, quand il y a de l’antichar en face, il s’agit d’aller vite, pas de slalomer entre les blessés. Fédor vit Iouri se faire happer sous la large chenille du blindé. Il éprouva une étrange sensation d’irréalité. Il y eut un cri terrible, que Fédor entendit – malgré les rafales de mitrailleuses, malgré les « hourrah » de la compagnie, malgré le canon, malgré le cliquetis métallique des blindés. C’était le cri de la créature martyrisée, le cri abominable de la chair torturée, un cri qui n’était même pas de peur, un cri de pure souffrance – un hurlement de bête.

Fédor resta planté quelques secondes. Derrière le T34, il n’y avait plus qu’une atroce bouillie sanglante. C’était ce qui restait de Iouri Sergueïévitch Tomkine, un garçon rieur qui, deux heures plus tôt, partageait son tabac de troupe avec ses camarades.

Quelqu’un, un officier sans doute, frappa l’épaule de Fédor : « Avance, salaud ! » Les jambes du jeune homme coururent sans qu’il l’eût décidé. Il s’était retrouvé de l’autre côté de la prairie, hagard mais vivant.

C’était le mois d’août 1944.

Huit mois plus tôt.

A présent, lui, Fédor Kiriakov, marchait sur le bas côté d’une route allemande. Tout autour de lui, il y avait le pays des monstres.

Quand le dernier char Staline fut passé, les fantassins se remirent en marche. Fédor leva les yeux vers la grande ferme laide. Il lui sembla remarquer un visage derrière les carreaux cassés du premier étage. C’était un visage de femme. Un visage de jeune femme.

Il imagina cette femme, l’odeur de sa peau. Il avait envie de baiser.

*

Le bataillon fit halte au village suivant. Avec son escouade, Fédor fut logé dans une maison évacuée. Les frontoviki cassèrent les meubles pour faire du feu. Vania, le géant aux yeux doux, défonça une gigantesque table paysanne à grands coups de poings, sans s’aider d’aucun outil. Tout le monde en avait un sérieux coup dans le nez. Quelqu’un avait trouvé du schnaps dans une cave.

Aliocha, le plaisantin de l’escouade, un maigre au visage dévoré de tics, se coiffa d’un chapeau à plumet – quelque chose de tout à fait ridicule et de très germanique. Planté sur les débris de la table à moitié défoncée par Vania, il jouait au Fritz.

« Regardez, j’ai un haut-de-forme, je suis un capitaliste, maintenant. »

Vania le fit taire d’une énorme claque dans le dos.

« Tais-toi, espèce de fasciste ! »

Là-dessus, Platov, le sous-off :« Ça manque de femmes, ce soir ! »

Vania rota bruyamment. Dmitri, le petit blond au visage d’ange, demanda en souriant : « On part en chasse ? »

Platov, sur un ton soudain très docte : « Et qui va nous l’interdire, camarade ? Je te le demande ? »

Fédor lança, entre deux gorgées de schnaps : « Je sais où il y a une femme. »

On boucla les ceinturons, on mit les pistolets-mitrailleurs en bandoulière. Puis la petite troupe s’enfonça dans la nuit...

 

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